La fin des « comptables » et le retour du politique

Edouard Michon, chercheur associé à l’Institut Thomas More

La victoire de Trump montre que les questions économiques ne sont plus seules au centre des préoccupations des sociétés démocratiques. Le malaise culturel domine. Cette élection préfigure la fin des « comptables », annoncés en son temps par François Mitterrand, et le retour du politique.

Les Echos.fr

11 novembre 2016

La surprise de l’élection de Donald Trump clôt un cycle de commentaires généralement très critiques à l’égard du candidat républicain et surtout un consensus partagé avec assurance par tous sur l’impossibilité pour le turbulent milliardaire d’accéder à la Maison Blanche.

La grande majorité des sondages, 80% des médias, les prévisions des plus grands experts allaient tous dans le même sens d’une élection confortable d’Hilary Clinton face un candidat jugé peu crédible et même dangereux à bien des égards. Ainsi le très respecté New York Times annonçait la veille des résultats, grâce à la consolidation de très nombreux sondages et d’après des hypothèses jugées probables, qu’Hilary Clinton avait 85% de chances de l’emporter. De son côté, en France, BFM relevait que « sur 200 médias américains, 194 avaient soutenu Hillary Clinton » soit la quasi-totalité du monde médiatique américain.

Avec ce séisme politique, le monde rêvé de beaucoup de journalistes s’est effondré face à une réalité imprévue. Une erreur sur le diagnostic de la situation aux États-Unis et des attentes profondes des électeurs américains a débouché sur une erreur d’analyse qui cantonnait le « cas Trump » à un épiphénomène devant être balayé par les primaires républicaines puis par l’élection de novembre 2016. En France, cet aveuglement fut renforcé par une forte défiance vis-à-vis du candidat : un sondage IFOP de mai 2016 soulignait que 80% des Français avaient une mauvaise image de Donald Trump. De plus, la classe politique française ne cachait pas, à quelques exceptions près, sa nette préférence pour la candidate démocrate et a sous-estimé dans ses pronostics les tendances politiques de fonds à l’œuvre aux États-Unis.

L’analyse la plus répandue aujourd’hui est d’expliquer le résultat de l’élection par une révolte des perdants de la mondialisation liés à des facteurs économiques et notamment l’accroissement des inégalités depuis dix ans, couplé à un appauvrissement de la classe moyenne.

Les principaux indicateurs de l’économie américaine relativisent cette explication. En effet, le chômage américain s’élève à moins de 5% cette année alors qu’il s’élevait à 9,6% en 2010 et la croissance a plutôt bien résisté avec un taux autour de 2,5% du PIB dans un environnement occidental ralenti. Si les études démontrent que la classe moyenne fut globalement malmenée ces dernières années et que les inégalités ont progressées, l’aspect économique ne peut suffire à expliquer cette élection inattendue. La victoire de Donald Trump montre à l’évidence le fossé entre le peuple et les élites mais la colère des classes moyennes américaines contre New York et Washington ne traduit pas seulement une inquiétude sur la situation économique et les risques du marché du travail.

En fait, comme pour le Brexit, la campagne ne s’est pas majoritairement focalisée sur les questions économiques mais bien plus sur le malaise culturelle croissant de la société américaine. L’immigration a eu une place centrale, le terrorisme également, et Trump en a fait des marqueurs de sa campagne. Plus globalement, le modèle multiculturaliste américain paraît remit en cause ou, du moins, insuffisant face aux enjeux contemporains.

Derrière cette interrogation profonde que nous retrouvons des deux côtés de l’Atlantique, apparaît un besoin de politique, de grande politique, porteuse d’une vision sachant aller au-delà de la gestion comptable de l’État. Désormais, les électeurs rejettent les politiques transformés en super-gestionnaires dont l’objectif est seulement de s’inscrire poliment dans un monde qui ne reconnaît que les indicateurs économiques.

Les électeurs britanniques, qui ont d’ailleurs sans doute davantage rejeté la libre circulation des personnes que celle des biens et services, comme les électeurs américains, ont montré qu’ils attendaient autre chose de leurs responsables politiques que d’avoir pour seul finalité l’augmentation du PIB. En fait, ils ont voulu sonner le retour du politique face à l’économique qui s’était progressivement emparé du pouvoir depuis les années 1970. L’élection de Donald Trump répond à cette attente d’un leader fort capable de porter une vision pour la nation. Quoiqu’on pense de la personnalité des deux candidats, les Américains ont jugé que le milliardaire exubérant était plus crédible pour incarner ce retour du politique que la femme politique du sérail, trop liée au monde financier.

La formule prêtée au général de Gaulle, « l’intendance suivra », témoignait de cette hauteur de vue d’un homme politique qui ne se cantonnait pas à la gestion des indicateurs économiques mais qui tentait de s’attacher à une vision pour le pays. Quelques décennies plus tard, François Mitterrand, pressentant le pouvoir échapper aux politiques annonçait lucidement : « Après moi, il n’y aura plus que des financiers et des comptables ». Suite au Brexit et avec l’élection américaine, le rejet des « financiers et des comptables » s’inscrit dans une tendance profonde du monde occidental. Comme les changements outre atlantique sont souvent annonciateurs des vents qui toucheront bientôt la veille Europe, cette attente forte d’un retour de la prééminence du politique pourrait marquer les élections françaises et allemandes en 2017. Les candidats seraient, dès lors, bien inspirés de proposer une vision pour leurs pays qui dépasse la seule boussole économique qui, si l’on en croit l’expérience américaine, ne suffira plus.