Qu’est-ce que le fillonisme ?

Edouard Michon, chercheur associé à l’institut Thomas More

Avec la victoire de François Fillon, les primaires de la droite et du centre ont été l’occasion d’un changement significatif, sur le plan des idées, à droite. Quelle est la nature de ce changement ? Quelles sont les composés du cocktail qui a assuré la victoire à François Fillon ? Assiste-t-on à l’avènement du « fillonisme » ?

FigaroVox

27 novembre 2016

« Je me reconnais dans l’approche de Pompidou : refus des idéologies, mais aussi de la démagogie et des petites cuisines électorales » : c’est ainsi que s’était défini François Fillon au lendemain de la défaite de 2012 et à l’aube de sa grande marche vers la présidentielle de 2017. Cette filiation pompidolienne, assez rare dans le paysage politique actuel, et ce refus des idéologies, empêchent de classer François Fillon dans un courant bien identifié.

Pendant l’entre deux tours, l’ancien Premier ministre a été accusé d’être « ultralibéral » ou « ultraconservateur ». Il a pourtant longtemps été qualifié de « gaulliste social », dans le sillage de Philippe Séguin. Les primaires de la droite et du centre ont sans doute été l’occasion d’un changement significatif, sur le plan des idées, à droite. Quelle est la nature de ce changement ? Quelles sont les composés du cocktail qui a assuré la victoire à François Fillon ? Assiste-t-on à l’avènement du « fillonisme » ? Réponse en quatre temps.

Sur le plan économique, le libéralisme de François Fillon paraît né d’un pragmatisme bien plus que d’une posture intellectuelle ou idéologique. De fait, il défend un véritable choc libéral : baisse de la dépense publique de 100 milliards d’euros, suppression de 500 000 postes de fonctionnaires, augmentation du temps de travail à 39h, suppression de l’ISF, augmentation de la TVA… François Fillon n’est pourtant pas un libéral historique.C’est le diagnostic qu’il fait de l’état de la France et son expérience des responsabilités (« Je suis à la tête d’un Etat en faillite », disait-il en 2007) qui le poussent à ces solutions. Sous cet angle, le « fillonisme »apparaît comme un pragmatisme et un volontarisme plutôt que comme une doctrine.

Dans les premier temps de la campagne, les mesures économiques, sur lesquels François Fillon s’était positionné très tôt, n’avaient pas permis à sa candidature de décoller dans les sondages. Ces derniers mois, l’ancien Premier ministre s’est davantage engagé sur les thèmes sociétaux et régaliens et a ainsi pu convaincre une grande part de l’électorat plus conservateur dont les attentes sont fortes sur ces sujets. C’est sans doute ce positionnement qui lui a permis de faire un très beau score dés le premier tour de la primaire. Les électeurs ont plébiscité ses positions contre le « pédagogisme » de l’éducation nationale, en faveur de la famille, sa volonté de réécrire la filiation après la blessure de la loi Taubira, sa fermeté sur l’immigration, sa capacité à dire les choses clairement sur la question identitaire. La droite n’assumait plus guère ces thèmes depuis les années 1970. Si bien que ce conservatisme modéré surprend, séduit ou inquiète.

Troisième aspect qui a fortement joué sur l’électorat conservateur : l’homme lui-même. Au-delà de son expérience au niveau national, et bien qu’il soit aujourd’hui député de Paris, François Fillon vient de la Sarthe. Le fait d’être enraciné dans une terre rurale est aussi une grande force dans un environnement en manque de repères. L’élection de 2017 se jouera sur la question identitaire ; elle se jouera aussi sur celle des territoires.Les électeurs de la droite et du centre ont aussi récemment découvert un candidat qui gardait une saine distance vis-à-vis des médias et qui souhaitait redonner du lustre à la fonction présidentielle. François Fillon ne cherche pas à faire « moderne » ni à plaire, il fait en outre preuve de retenue sur sa vie privée.Tous ces éléments plaisent beaucoup à un électorat très sévère sur l’abaissement de la fonction présidentielle ces dernières années.

Enfin, face à une mondialisation jugée inquiétante, sa manière d’envisager la place de la France dans le monde est aussi un marqueur fort pour l’électeur de droite. François Fillon repousse la vision de la France comme une « puissance moyenne » (depuis Valéry Giscard d’Estaing) et se fixe comme objectif d’en faire la première puissance européenne en dix ans. Par cette ambition il s’inscrit clairement dans la filiation du général de Gaulle pour qui « la France ne peut être la France sans la grandeur ». Sur le plan européen, malgré son vote contre le traité de Maastricht en 1992, François Fillon n’est pas sur une ligne strictement souverainiste : il réclame une Europe qui rende leur place aux États-membres. Là encore, c’est une sorte de pragmatisme sans affect qui semble dominé. Il insiste en revanche sur l’indispensable leadership de la France en matière de politique étrangère.

Ainsi peut se caractériser un « fillonisme » en formation, pragmatisme autant que synthèse d’attentes et d’aspirations fortes dans l’électorat classique de la droite. Son programme permet de rétablir le clivage entre la droite et la gauche, qu’on disait dépassé et dont l’effacement profitait essentiellement au Front national. Ce positionnement sera doublement attaqué par la gauche et le FN : sur le pan économique, il sera attaqué comme « ultralibérale » et sur le plan sociétal, comme « ultraconservateur ». Le candidat sarthois devra réussir à convaincre le pays en continuant de tracer son sillon comme il l’a fait lors de cette primaire. Mais avec, en plus, un atout considérable : la légitimité conquise à son occasion, qui lui permet de rassembler la grande majorité de la droite française derrière son nom.