Quelle est la part des efforts de l’UE dans la gestion de la crise des migrants qui se résorbe aujourd’hui ?

Gérard-François DUMONT, président de Population et avenir et membre du Conseil d’orientation de l’Institut Thomas More

La fermeture de la route des Balkans à l’initiative de l’Autriche, l’accord passé entre la Turquie et l’Union européenne, et l’évolution du conflit syrien, expliquent la baisse significative du nombre de demandeurs d’asile.

13 janvier 2016

Entre 2015 et 2016, le nombre de demandeurs d’asile en Allemagne a diminué de 69 %, une proportion similaire à ce qui a été également constaté en Suède. Comment interpréter ces résultats ? Sont-ils le fruit des efforts réalisés par les Européens en matière de maîtrise des flux migratoires et de gestion de leurs frontières ou bien davantage de certains accords passés avec les pays constituant les routes employées par les migrants, parmi lesquelles, en premier lieu, la Turquie ?

Effectivement, le mercredi 11 janvier, le ministre allemand de l’Intérieur Thomas de Maizière a annoncé avoir enregistré 280 000 demandeurs d’asile en 2016 contre 890 000 en 2015. Cette baisse, qui peut paraître spectaculaire, appelle deux commentaires. D’abord sur son importance. En effet, les statistiques Eurostat indiquent pour l’Allemagne, en 2015, non pas 890 000 demandeurs d’asile mais seulement – si l’on peut dire – 441 800[1] et ce, dans deux sources différentes[2]. L’écart est fort important avec le chiffre déclaré par le ministre allemand début 2017 et conduit à s’interroger sur l’éventuel caractère d’annonce préélectoral. Il n’est donc pas sûr que la baisse du nombre de demandeurs d’asile en Allemagne soit aussi marquée qu’annoncée, même si elle est incontestablement certaine.

Seconde remarque : cette baisse du nombre de demandeurs d’asile est logique compte tenu de trois ensembles d’évolutions géopolitiques qui se sont produites en 2016. Le premier réside dans la fermeture de la route des Balkans, une décision prise début mars 2016 non par l’Union européenne mais par l’Autriche en concertation avec plusieurs autres pays, comme la Slovénie, la Serbie ou la Macédoine. Cette fermeture a limité l’entrée de migrants dans l’Union européenne et fait comprendre à d’éventuels futurs migrants qu’ils ne pouvaient plus faire confiance aux passeurs qui leur « vendaient »  cette route des Balkans. De son côté, la Hongrie s’était décidée à appliquer les règles de Schengen qui veulent que toute personne entrant sur le territoire de l’Union européenne doive être munie de documents d’identité lui permettant d’entrer[3].

La deuxième raison de la baisse du nombre de demandeurs d’asile est constituée par l’accord négocié par Angela Merkel avec la Turquie et signé par l’Union européenne et la Turquie le 18 mars 2016. Cet accord consiste à payer le gouvernement turc afin que celui-ci abandonne son instrumentalisation géopolitique des migrants, à laquelle il s’était livré jusqu’alors afin d’obtenir des avantages de la part de l’Union européenne. Dans ce rapport de force, l’Union européenne a cédé, acceptant de verser 6 milliards d’euros à la Turquie, accordant la réouverture des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union (et donc le maintien des financements de préadhésion qui représentent environ 1 milliard d’euros par an), promettant de supprimer les visas pour les ressortissants turcs souhaitant se rendre en Europe, et limitant la question des renvois éventuels de la Grèce vers la Turquie à un accord dit « un pour un » limité à 72 000 personnes. À partir de ce moment-là, le gouvernement turc a changé sa politique qui consistait à faire de son pays une « autoroute à migrants », expression que l’on doit au directeur de Frontex[4]. Ainsi, la Turquie a décidé de diminuer l’action de ses mafias qui organisaient systématiquement l’envoi de migrants en Europe. Depuis fin mars 2016, il faut bien constater que la Turquie a globalement assez bien respecté cet accord, tout simplement parce que l’Union européenne a respecté ses engagements, mais aussi parce qu’elle a été quasiment inaudible bien qu’Erdogan ait accentué la dérive autoritaire de son régime, notamment avec des purges concernant désormais plus de 100 000 personnes depuis la tentative de coup d’État survenue en juillet 2016.

Le troisième évènement géopolitique majeur expliquant cette baisse du nombre de demandeurs d’asile, dans des pays comme l’Allemagne ou la Suède, est l’évolution géopolitique opérée au sein même du conflit syrien. En effet, les Syriens ont formé les flux les plus importants de demandeurs d’asile en Allemagne, tant en 2015 (36 % selon les chiffres Eurostat[5]) qu’en 2016 (également 36 % selon le ministre allemand, les données Eurostat n’étant pas encore disponibles). Il en résulte inévitablement que des changements dans la situation de guerre civile en Syrie peuvent modifier les flux syriens. En raison de la reprise du contrôle de différentes villes par le gouvernement de Bachar el-Assad, les périmètres géographiques de la guerre civile syrienne se sont réduits entre 2015 et 2016, du fait de l’intervention militaire russe[6] à partir de septembre 2015 et de l’accélération des combats menés de concert par l’armée syrienne, le Hezbollah libanais, et les appuis russes et iraniens. Les territoires syriens qui connaissent un calme relatif ou un début de calme relatif ou même l’espoir d’un calme à venir ont été plus étendus en 2016 qu’en 2015. Les populations syriennes qui voient alors qu’il est possible de rester chez elles, avec le recul de la violence militaire et la temporisation de la guerre civile là où elles habitent, préfèrent rester en Syrie plutôt que de fuir. Les incitations à partir ont donc diminué entre 2015 et 2016 ; des populations syriennes réfugiées au Liban ou en Jordanie pourraient même envisager un retour dans leur pays si elles habitaient dans des territoires où le conflit s’est arrêté. Le cas d’Alep est à cet égard révélateur de cette situation : l’espoir de la fin de tirs de rebelles sur Alep-ouest et de la reconquête d’Alep-est puis la concrétisation de cet espoir signifiant la fin d’affrontements au sein de la ville encouragent les populations à moins partir, voire d’autres à revenir, en dépit de la difficulté des conditions de vie.

Comment peut-on juger des efforts européens à proprement parler fournis au cours de la période 2015-2016 en vue de maîtriser les flux migratoires à destination de l’Union européenne ?

Sachant que les conditions de l’accord asymétrique entre l’Union européenne et la Turquie ne sont guère dignes, les actions de l’Union européenne ne peuvent pas être considérées, en elles-mêmes, comme la raison de l’obtention de résultats, dont le déclenchement provient de la fermeture de la route des Balkans, de l’intérêt d’Erdogan à faire taire l’Union européenne sur le respect des droits de l’homme en Turquie, puis des victoires militaires permises par les interventions diplomatiques et militaires de la Russie.

La preuve que la politique de l’Union européenne n’a pas apporté de solutions durables est donnée par deux éléments. D’une part, les menaces récurrentes d’Erdogan de recommencer à envoyer des migrants en Europe et, d’autre part, le fait que, dans le même temps où moins de migrants arrivaient en Europe via la Grèce, les arrivées de migrants depuis la Libye, elles, n’ont pas diminué et seraient même en augmentation, en dépit de l’existence de Frontex[7] présentée comme une solution.

En réalité, l’Union européenne a encouragé des opérations qui se traduisent, il est vrai sous couvert de louables soucis humanitaires, par l’entrée sur le territoire européen de centaines de milliers de migrants en situation irrégulière, entrées facilitées par des actions dont la mise en œuvre se traduit par un travail de supplétifs des passeurs : opération Mare Nostrum du 15 octobre 2013 au  31 octobre 2014, puis, à compter du 1er novembre 2014, opération Triton conduite par Frontex, alors que le sauvetage en mer n’est pas dans les missions de Frontex, opération Sophia à compter du 7 octobre 2015. Toutes ces opérations, qui doivent en principe dissuader les passeurs, reviennent en réalité à des actions supplétives des passeurs, qui agissent sans vergogne pour abandonner les navires à la lisière des eaux internationales, sachant que les navires de guerre de l’UE n’ interviennent pas dans les eaux libyennes. Et les bateaux surchargés abandonnés par les passeurs à la frontière entre les eaux libyennes et les eaux internationales provoquent des morts par noyade, d’autant plus que les bateaux sont encore moins fournis en carburant puisque les passeurs jugent qu’il n’est plus nécessaire d’en donner suffisamment pour leur permettre d’aller jusqu’aux eaux italiennes.

Quels efforts supplémentaires l’Union européenne doit-elle mettre en œuvre afin de maîtriser encore davantage ses frontières, notamment en matière de lutte contre les passeurs ?

Il est indispensable que l’Union européenne opère une révolution mentale[8], visant à comprendre qu’il s’agit là tout autant d’une question géopolitique[9] que d’un problème de migration. Tout comme la Turquie l’a fait, les factions libyennes utilisent aussi, à présent, les migrants à des fins géopolitiques. La France dispose d’informations précises. Lors d’un colloque de septembre 2016, le patron de la DRM (Direction du renseignement militaire) a précisé la possibilité d’obtenir une situation précise de la présence des migrants subsahariens en Libye, ainsi que les identités exactes, les modes opératoires et les stratégies des passeurs de migrants. L’Union européenne va-t-elle se décider à changer sa politique vis-à-vis de ces individus qui abusent de la misère humaine et qui sont les responsables directs de milliers de noyés en Méditerranée ?

Que nous a appris cette période 2015-2016 sur la relation entre l’Union européenne et les pays constituant les routes empruntées par les migrants ?

Pour ceux qui ne le savent pas encore, elle nous apprend que l’immigration est toujours précédée d’une émigration. Si l’on veut donc comprendre les réalités migratoires, il convient d’étudier les causes explicatives des départs des personnes de leur pays et la manière dont se comportent les pays de transit. À cet égard, on peut d’ailleurs constater des comportements très différents : nous avons bien vu, par exemple, les efforts accomplis entre l’Espagne et le Sénégal il y a quelques années, qui avaient permis de tarir la migration sénégalaise clandestine jusqu’aux Canaries ; de la même façon, même s’il y a des incidents périodiques, l’amélioration des relations entre l’Espagne et le Maroc a fait que la situation est relativement contrôlée, bien que cela ne puisse jamais l’être entièrement. C’est donc d’un point de vue géopolitique que ces questions migratoires doivent être abordées et traitées.

Notes

[1] Eurostat 44/2016  –  4 mars 2016.

[2] http://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/submitViewTableAction.do

[3] Dumont, Gérard-François, “L’Union européenne entre « hiver démographique » et crise des migrants”, Diplomatie, Les grands dossiers, n° 36, décembre 2016 – janvier 2017.

[4] Le Monde, 11 mars 2016.

[5] Eurostat 44/2016  –  4 mars 2016.

[6] Sans omettre l’action de la diplomatie russe pour limiter, voire arrêter l’envoi d’armes et de munitions à certains groupes rebelles par la Turquie et le Qatar.

[7] L’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne est devenue officiellement l’Agence européenne de garde-côtes et garde-frontières (Frontex), le 6 octobre 2016.

[8] Dumont, Gérard-François, “Les migrants”, Audition par la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, 11 mai 2016, dans : Legendre, Jacques, et Gorce, Gaëtan, Rapport d’information sur les migrants, Sénat, Paris, n° 795, 13 juillet 2016.

[9] Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe : de l’Atlantique à l’Oural, Paris, PUF, 2016.