États-Unis-Europe | Encore alliés mais avec des visions profondément différentes de ce qu’est l’Occident

Jean-Sylvestre MONGRENIER, chercheur associé à l’Institut Thomas More

Émiettement et impuissance d’un ensemble d’États d’un côté ; engagement d’un État-continent dans une compétition stratégique aux dimensions titanesques de l’autre : telle est la source d’une grande divergence entre l’Europe et les États-Unis.

En visite depuis samedi en Europe à l’occasion notamment de la Conférence sur la sécurité qui s’est tenue à Munich, le vice-président américain Mike Pence a réitéré l’engagement « inébranlable » de Washington dans l’Otan, réaffirmant aux côtés de la chancelière allemande, la nécessité pour les États européens d’augmenter leurs dépenses en matière de Défense. Une rencontre marquée également par la mise en lumière de certaines divergences entre les deux responsables politiques, notamment à propos de l’Iran et de la Russie. Comment peut-on juger du niveau de divergences actuel entre les États-Unis et l’Europe ?

L’engagement du vice-président américain, Mike Pence, à Munich, est venu renforcer les fermes propos tenus par le secrétaire d’État, Rex Tillerson, lors du G20 de Bonn, et du secrétaire à la Défense, James Mattis, à Bruxelles (réunion des ministres de la Défense de l’OTAN). Les trois hommes ont clarifié les lignes de force de la politique russe de l’Administration Trump. Si l’on s’en tient à leurs propos, il n’y a guère de divergence avec les alliés européens : dissuasion et dialogue politique. L’incertitude résiduelle tient à la personnalité de Donald Trump, à ses déclarations contradictoires et à son manque de professionnalisme. Le fait est qu’il a introduit un doute dans les esprits et, dans les capitales européennes, on craint la pagaille politique à Washington, particulièrement si l’enquête sur la « Russian connection » devrait se transformer en « Russiangate », avec un possible manque de promptitude et de réactivité en cas de crise internationale, voire la paralysie du système politique américain. L’establishment politico-militaire semble avoir repris la main, mais Trump n’est pas homme à se laisser marginaliser. Enfin, il n’est pas exclu qu’un « Russiangate » débouche sur une procédure d’impeachment. Dans un tel scénario, théorique pour le moment, il y aurait des retombées politiques externes.

Quant à l’Iran, les possibles désaccords transatlantiques porteraient sur le sort de l’accord sur le nucléaire (14 juillet 2015). Lors d’une campagne marquée par la démagogie, Trump a plusieurs fois affirmé vouloir le déchirer ; il semble être revenu sur la chose. Primitivement, Mattis était hostile à cet accord, qui ne ferait que retarder l’accès de Téhéran à l’arme nucléaire, mais il estime aujourd’hui qu’il faut travailler dans ce cadre et exiger de Téhéran le strict respect des obligations contractées. Tillerson est resté discret sur les questions moyen-orientales et il approfondit sa connaissance des situations géopolitiques régionales. Notons que beaucoup dépendra de l’attitude de Téhéran. Les essais de missiles balistiques et la stratégie de domination de la région, du golfe Arabo-Persique à la Méditerranée orientale ne peuvent que susciter des chocs en retour. Par exemple, le renforcement du Hezbollah, un mouvement terroriste soutenu et contrôlé par les Pasdarans (les « gardiens de la révolution »), i.e. l’aile marchante du régime chiite-islamique, suscite l’inquiétude des pays de la région dont certains se tournent vers les États-Unis. Quoiqu’il en soit, une initiative unilatérale de dénonciation de l’accord sur le nucléaire aurait des conséquences dommageables sur les relations transatlantiques. En Europe, cet accord est vu comme la moins mauvaise des solutions. La Russie et la Chine populaire y sont aussi attachées.

En tenant compte également des propos et de l’action récente du président Donald Trump sur les journalistes (il a accusé un certain nombre de médias samedi d’être les « ennemis des Américains »), les migrants (cf. son décret), etc. dans quelle mesure peut-on dire qu’en l’état, la vision du monde des États-Unis et celle de l’Europe divergent ? Comment pourrait-on alors définir la vision du monde américaine et celle européenne ?

La vision du monde de Trump et d’une partie de ses électeurs n’est pas forcément celle des États-Unis. D’une manière générale, il faut se méfier des « géographismes », c’est-à-dire des métaphores spatiales, et d’une vision holiste des pays: ce ne sont pas les États en tant que tels qui agissent mais des personnalités et des forces politiques précises. L’unanimité n’est pas la règle et lorsqu’elle existe, elle est parfois artificiellement imposée par un régime autoritaire, voire totalitaire. Par ailleurs, il faut prendre en compte le fait que les États-Unis, à la différence de l’Europe, constituent un ensemble politique unifié : si le localisme existe aux États-Unis, il y a bien un « espace public » américain. Il n’en est pas de même de ce côté-ci de l’Atlantique. Si les nationalistes des différents pays européens pestent contre « Bruxelles » et dénoncent allègrement l’avènement d’un « super-État », les « États-Unis d’Europe » n’existent pas : l’Union européenne est un Commonwealth d’États souverains dont les mécanismes décisionnels sont intergouvernementaux. D’où une certaine lenteur dans la prise de décision : il faut d’abord atteindre un consensus entre les gouvernements des multiples États membres. Dès lors, peut-on réellement parler d’une « vision du monde de l’Europe » ?

A l’époque de la guerre d’Irak (2003), Robert Kagan a écrit que les Américains étaient fils de Mars (le dieu de la guerre) et les Européens fils de Vénus (la déesse de l’amour). Outre le fait qu’une part notable des Américains sont aussi « post-modernes » que bien des Européens, il existe d’importantes différences entre les opinions publiques nationales d’Europe (et à l’intérieur de chaque pays). Par exemple, l’opinion française accepte plus aisément que d’autres le recours à la force armée dans la mise en œuvre de la politique étrangère, alors que l’opinion publique allemande est très réservée sur un tel emploi. Cela dit, on retrouve de part et d’autre de l’Atlantique Nord des courants usuellement qualifiés de « populistes ». A certains égards, les pays occidentaux semblent vivre un même tempo politique. Un homme comme Steve Bannon, conseiller politique de Trump, mise sur une révolution nationaliste et populiste à l’échelle de l’Occident. Si tel était le cas, la cohésion du camp occidental n’y résisterait pas, ce qui bénéficierait aux puissances dites « émergentes ». Il est vrai que certaines d’entre elles sont mal en point et soumises à des forces internes de dissociation.

Quels sont les ressorts de ces divergences? Dans quelle mesure représentent-elles un risque pour le futur des relations États-Unis/Europe, et plus largement pour l’équilibre de l’ordre mondial actuel ?

Il est difficile, répétons-le, de parler d’une grande divergence entre les États-Unis et l’Europe, appréhendés de manière globale. Pourtant, s’il faut schématiser et simplifier, nous dirons que l’Europe représente le maximum de diversité dans un espace relativement réduite, les États-Unis représentant le maximum d’homogénéité dans un si vaste espace (deux fois la superficie de l’Europe, de l’Atlantique jusqu’à l’isthme Baltique-mer Noire). De fait, le discours sur la « diversité » de la population des États-Unis ne doit pas occulter une certaine homogénéité des styles de vie (le fameux «American way of life »), et des paysages urbains, ce dont rendent compte nombre de road movies. L’Amérique constitue un État-continent, ce qui va de pair avec une certaine conscience continentale. Mentionnons également l’ouverture des États-Unis sur la zone « Asie-Pacifique » où se définissent de nouveaux équilibres de richesse et de puissance, ce que bien des Américains, tant au niveau de l’opinion publique que dans la classe dirigeante, ont compris et intériorisé. Enfin, à la suite des deux guerres mondiales, le centre de gravité de l’Occident est passé de l’Europe aux États-Unis. Si certains Américains semblent las et préfèreraient pouvoir se consacrer aux questions internes, le relatif consensus sur les enjeux de puissance résiste : on ne renonce pas si aisément à la suprématie.

L’Europe est constituée de multiples peuples, nations et États souverains : la composition du Conseil de l’Europe, qui ne doit pas être confondu avec le Conseil européen de l’Union européenne (UE), illustre le polycentrisme politique du Vieux Continent. La formation de l’UE a masqué l’accroissement du nombre des États nationaux, particulièrement évident si l’on compare la carte de l’Europe d’avant 1914 à celle d’aujourd’hui. Cette fragmentation géopolitique, en partie compensée par l’existence de l’UE et de l’OTAN, va de pair avec des perspectives très kleinstaatlich : chacun voit midi à sa porte et voudrait ignorer la grande bascule géopolitique dans laquelle le XXIe siècle est engagé. D’aucuns parlent d’« orientalisation » du monde, ce qui ramène à l’Asie-Pacifique, mais d’autres phénomènes doivent être intégrés. Les frontières orientales sont menacées (voir la situation en Ukraine), le Moyen-Orient menace d’exploser sous l’effet des rivalités géopolitiques, l’Afrique du Nord  a manqué son « décollage » économique (le « take off » de Rostow), la population du continent africain est appelée à doubler. Alors que le niveau des enjeux et l’extension des ordres de grandeur exigent des réponses collectives, le « chacun pour soi » tente une partie des opinions publiques nationales. A cet égard, le thème de l’« Europe des nations » brandi par les forces nationalistes et populistes induit en erreur : les « populismes » sont des formes de national-poujadisme qui font croire que l’on pourrait se mettre à l’abri des fracas du monde, au moyen du neutralisme, du protectionnisme et du bouclage des frontières nationales. Voilà peut-être la source d’une grande divergence entre l’Europe et les États-Unis : d’un côté, l’émiettement et l’impuissance ; de l’autre, un État-continent  engagé dans une compétition stratégique aux dimensions titanesques.

20 février 2017