Brexit, attentats, économie | Pourquoi ces élections britanniques sont historiques

Pierre-Alain COFFINIER, chercheur associé à l’Institut Thomas More, conseiller des Affaires Etrangères, ancien Consul général à Edimbourg

FigaroVox

          

8 juin 2017


Les Britanniques votent aujourd’hui pour un scrutin historique. Traumatisé par les attentats qui viennent de le toucher trois fois, le Royaume-Uni doit se choisir un destin près d’un an après le référendum faisant le choix du Brexit. Il y a encore trois semaines, la victoire de Theresa May était assurée et s’annonçait large. Mais, comme si souvent outre-Manche, rien ne s’est passé comme prévu…

Au terme d’une campagne dans laquelle Theresa May n’a pas brillé, les sondages donnent des résultats très variés : entre 310 et 365 sièges pour les conservateurs et entre 210 et 258 sièges pour le Labour (la majorité absolue est à 326 sièges). Les élections britanniques sont parmi les plus difficiles à pronostiquer à cause du scrutin uninominal à un tour mais, en d’autres termes, tous les scénarios sont possibles. Le plus sûr est une reconduction des Tories, mais avec quelle majorité : plus large, identique ou réduite (obligeant May à une alliance avec les unionistes irlandais). Plus improbable mais pas tout à fait impossible, l’irruption d’un hung Parliament, conditionné au soutien des nationalistes écossais à un Premier ministre travailliste, Jeremy Corbyn sans doute, à la tête d’une coalition « progressiste » avec les Libdems, les Verts et les nationalistes gallois.

Parti avec une avance considérable d’une vingtaine de points, le parti conservateur a vu fondre à quelques points l’écart avec son rival travailliste. Portée jusque-là dans l’opinion par sa capacité à répondre aux attentes populaires – sur l’immigration et le Brexit principalement – Theresa May a accumulé les erreurs. Refusant de participer au seul débat télévisé de la campagne où étaient présents tous les autres grands responsables, elle est souvent apparue cassante dans ses interventions, « mécanique », « robotic ». Plus grave pour l’avenir du pays, elle a semblé sans vison sur ce qu’il eût été logique de placer au centre de la campagne, les négociations sur le Brexit : « Pas d’accord vaut mieux qu’un mauvais accord », répétait-elle, je vous offre une main « forte et stable » pour les négociations, etc. Elle a paru n’avoir toujours pas de plan de bataille.

Deux semaines après celui de Manchester (23 morts), l’attentat du pont de Londres le 3 juin dernier a ajouté une dimension tragique à la campagne. Ministre de l’Intérieur pendant six ans, Theresa May a rapidement été sur la sellette : pourquoi a-t-elle supprimé pendant cette période 20 000 postes de policiers ? Pourquoi les services qui avaient identifié les criminels les ont-ils laissés libres ? Tentant de reprendre l’initiative, elle a durci son plan anti-terrorisme par des mesures d’exception autorisant l’expulsion des condamnés ou le jugement des extrémistes pas encore passés à l’acte. Dénonçant l’extrémisme islamiste, elle entend mener campagne contre cette « perversion de l’Islam», remettant en cause le modèle d’intégration britannique. Mobilisée par les négociations du Brexit, aura-t-elle l’énergie, les moyens et la force d’attaquer un communautarisme largement développé dans le pays ?

Car ce qui attend le Royaume-Uni sur le front du Brexit est considérable : le plus dur est à venir. « Il n’y a pas de précédent », comme le répète Kerr of Kinlochard, le négociateur britannique du traité de Lisbonne… Une négociation est une partie où chaque joueur a des objectifs non-négociables mais aussi des concessions qu’il peut faire. Or, pour l’instant, Theresa May n’a guère préparé son opinion à la partie de poker qui va s’engager. Pourra-t-elle parvenir à une relation « ambitieuse et élargie » avec l’Europe, comme elle le promet, sans respecter la liberté de circulation des personnes, ni l’autorité de la Cour de Justice de l’UE ? Bruxelles ne lui fera pas de cadeau. Le Brexit « ne peut pas être un succès » avait prévenu Juncker lors de sa visite houleuse à Londres le 26 avril dernier.

Outre un accord pour solder les comptes qui sera difficile à faire accepter à l’opinion britannique – on parle d’une ardoise pouvant aller jusqu’à 100 milliards d’euros… –, elle devra préparer toute l’administration et la législation britanniques à fonctionner sans l’Europe. Des dizaines de milliers de textes juridiques seront à revoir, un système de douanes à reconstituer, une politique agricole, de pêche, de concurrence, de protection des données, etc. Une solution devra avoir été trouvée pour les 4,2 millions de ressortissants européens au Royaume-Uni ou britanniques sur le continent. Une autre pour éviter le rétablissement d’une frontière physique avec l’Irlande. Au-delà, un nouvel accord de libre-échange devra avoir été conclu avec les Vingt-Sept, et peut-être 759 autres avec les pays tiers ! La majorité des acteurs économiques s’attend à un coût de plusieurs points de PIB à terme… et les premiers clignotants économiques s’allument.

Bref, blessé par des attentats qui remettent en cause la société multiculturelle dans laquelle les Britanniques vivaient, confronté à l’Everest que constitue le Brexit sur les plans juridique, économique, politique et stratégique, le Royaume-Uni navigue en plein doute. C’est son destin qui se joue aujourd’hui dans les urnes, tant le front intérieur que sur le front extérieur.