Corée du Nord | Pourquoi il faut se défaire de nos illusions

Jean-Sylvestre MONGRENIER, Chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

11 septembre 2017

L’explosion d’une bombe thermonucléaire nord-coréenne, le 3 septembre 2017, constitue le point d’orgue, si l’on peut dire, d’un fiasco diplomatique dont on n’a pas encore pris toute la mesure. A l’issue d’un quart de siècle d’atermoiements, d’offres de négociation et de sanctions insuffisantes, vidées de substance ou contournées par la Russie et la Chine populaire, le régime communiste de Pyongyang dispose désormais d’armes nucléaires et de missiles de diverses portées pour les projeter dans un rayon de 10.000 kilomètres. Le voile des illusions sur le « dialogue » (socratique ?) et les vertus du pacifisme se déchire. Et pourtant ! D’aucuns aimeraient prolonger cette mauvaise pièce de théâtre et continuent à louer les vertus de l’apaisement. A contrario, il importe de voir la réalité nue, aussi brutale soit-elle, et de ne pas jeter le manche après la cognée. Le quiétisme n’est pas de mise.

Au péril de la « sanctuarisation agressive »

Nous ne reviendrons pas sur le long déni de réalité et la thèse selon laquelle le programme nucléaire et balistique de Pyongyang était surfait, ses capacités très exagérées par la propagande nord-coréenne. Les faits sont là. Les mêmes expliquent pourtant que tout cela n’est pas si grave. Ma foi, il y a d’autres puissances nucléaires dans le monde et l’atome aurait un effet « rationalisateur » sur les pays qui ont accédé à ce stade : l’arme nucléaire serait par nature vouée à la seule dissuasion. Bref, des variations sur le prétendu bon sens du « on ne peut pas faire contre, faisons avec ». Ce ne sont là que des billevesées dont la fonction est de préserver un illusoire confort mental.

D’une part, cela consisterait à se résoudre au naufrage du régime de contre-prolifération mis en place depuis le TNP (Traité de non-prolifération, 1963). Si Pyongyang est admis de facto dans le club nucléaire, pourquoi pas la Corée du Sud et le Japon ? On entend déjà le discours d’approbation lorsque l’Iran chiite islamique, après avoir profité du délai que l’accord de 2015 lui concède, aura mis au point ses missiles balistiques et se dotera de l’arme nucléaire. Là encore, nous n’aurions pas à nous étonner que d’autres puissances du Moyen-Orient emboîtent le pas à l’Iran. Ne voit-on pas que ce délire logique sur les vertus pacificatrices de l’atome et la multiplication des Etats nucléaires aboutira à une probabilité d’emploi beaucoup plus forte ?

D’autre part, l’arme nucléaire n’est pas une simple « assurance vie », comme on le lit parfois, qui permettrait simplement au détestable régime nord-coréen de perdurer et de prospérer dans la plus grande tranquillité. La dissuasion n’est pas une loi physique et il n’est en rien évident que le tyran qui sévit à Pyongyang partage notre rationalité. La possession d’un arsenal développé lui permettra dans un premier temps de tester la solidarité stratégique entre les Etats-Unis et ses alliés régionaux, voire de détruire ces alliances. Se croyant à l’abri des représailles, il pourrait tenter de réunifier par le fer et le feu la péninsule coréenne. Au total, cette « sanctuarisation agressive » déboucherait sur un vaste conflit régional dont les conséquences et ondes de choc se propageraient de part en part de l’océan Pacifique mais aussi jusqu’à l’extrémité ouest de l’ensemble spatial euro-asiatique.

Une alliance d’« Etats perturbateurs » contre l’ordre international

Une deuxième illusion consiste à tabler sur le rôle constructif et pacificateur de la Chine et de la Russie. De prime abord, la Russie n’a pas les mêmes moyens de pression que Pékin, mais il n’est pas inutile de rappeler son rôle. Historiquement, la Corée du Nord est l’alliée de Moscou et ce régime a pour base territoriale la zone d’occupation soviétique. C’est l’URSS qui lui a fourni les premiers éléments de son programme nucléaire (ingénieurs, centre de recherche et réacteurs). Après la dislocation de l’URSS, la Russie a maintenu cette alliance et, depuis la guerre d’Ukraine, les liens ont été renforcés (2015, année de l’ « amitié » entre les deux pays). En dernière analyse, Vladimir Poutine voit le programme nucléaire nord-coréen comme un défi à l’encontre des Etats-Unis. Présentement, il considère que les systèmes antimissiles déployés en Corée du Sud sont plus dangereux que les missiles nucléaires nord-coréens.

Quant à la Chine populaire, elle redoute la réunification de la péninsule coréenne, sous l’égide de Séoul et, à terme, vise le retrait des Etats-Unis du Pacifique occidental. L’argument selon lequel Pékin serait prêt à « lâcher » la Corée du Nord, par souci de respectabilité internationale, s’est révélé vain et creux. Pire encore : une enquête du Comité des experts des Nations unies montre comment Pékin, à travers un réseau tentaculaire de sociétés-écrans, aide le régime nord-coréen à contourner les sanctions internationales en faisant « commerce de marchandises interdites, avec des techniques (…) de plus en plus importantes en termes de taille, de portée et de sophistication ». Ce n’est qu’en dernier recours, dans la crainte d’un conflit régional ouvert, que Pékin pourrait modifier sa position. Dans l’immédiat, elle sollicite la fin des manœuvres interalliées entre Washington et Séoul ainsi que le retrait des systèmes antimissiles.

Au total, il existe bien une alliance entre Pékin et Moscou autour de laquelle s’organise un bloc révisionniste d’« Etats perturbateurs », dont l’Iran au Moyen-Orient et en Méditerranée. L’amiral Raoul Castex nommait ainsi les puissances insatisfaites de l’ordre des choses qui, en opposition aux « Etats conservateurs », étaient prêtes à recourir à la force armée afin de redécouper les frontières et de modifier les rapports de puissance. Cela prend la forme d’une politique d’obstruction ou d’une guérilla juridique au sein des instances internationales, de guerres hybrides et de tactiques asymétriques ou encore d’une politique du chaos susceptible d’aboutir à des « Frankenstein » géopolitiques. Cette inconséquence a produit la situation que l’on sait dans la péninsule coréenne. Passions tristes et ressentiments contre la longue hégémonie occidentale pourraient l’emporter sur la raison politique.

Une ère de piraterie stratégique

La troisième illusion réside dans l’anticipation d’une multipolarité heureuse. L’idée a un temps ouvert des espoirs et servi de discours justificateur à l’ambition d’une Union européenne transformée en nouvel acteur global des relations internationales. Pour les promoteurs de la multipolarité, il s’agissait de penser un monde ordonné, équilibré et stable. Parallèlement, et avant même l’arrivée au pouvoir de Poutine, les dirigeants russes ont utilisé le thème du « monde multipolaire » comme une polémique, au sens de doctrine de combat, contre la prétendue unipolarité américaine. Ministre des Affaires étrangères, puis Premier ministre entre 1996 et 1999, Evgueny Primakov approche à ces fins la Chine populaire, l’Iran des Mollahs ainsi que l’Inde, plus en retrait. Moscou signe avec Pékin des « déclarations anti-hégémoniques » et vend des quantités massives d’armes à Téhéran. Déjà, un bloc révisionniste et perturbateur s’esquisse.

En fait de multipolarité, la situation présente, telle qu’elle peut être saisie au niveau mondial, évolue plutôt vers une nouvelle bipolarité, avec une opposition centrale entre les puissances occidentales d’une part, une alliance sino-russe d’autre part. Celle-ci se prolonge au Moyen-Orient par un front irano-chiite militairement appuyé par la Russie. Simultanément, Pékin considère l’Iran comme le pivot géopolitique de ses nouvelles « routes de la soie » (le projet « One Belt, One Road »). Certes, si l’on varie les niveaux d’analyse, il appert que ces puissances révisionnistes et les Etats qui gravitent autour d’eux ne sont pas totalement alignés et qu’il existe des contradictions. Mais il en va toujours ainsi et ce, jusque dans les alliances les mieux instituées.

Dans la diversité du monde, il faut savoir saisir les grandes masses et les tendances lourdes. Les puissances révisionnistes sont soudées par leur hostilité envers l’Occident. Elles ont le sentiment que leur heure est venue et les stratégies se recoupent. Déjà, les marines russe et chinoise manœuvrent ensemble sur les approches de l’Europe comme dans les « méditerranées asiatiques ». Quant au régime iranien, qui développe sa propre stratégie de sanctuarisation agressive, il est en passe d’ouvrir une fenêtre géostratégique sur la Méditerranée orientale et un front nord contre Israël. En fait de nouvel ordre international, l’anarchie chaotique menace le monde. Non-application des résolutions des Nations unies, irrespect du droit et des règles de juste conduite, prolifération nucléaire et affaissement de la dissuasion : nous sommes entrés dans ce que Thérèse Delpech a nommé une « ère de piraterie stratégique ».

En guise de conclusion

Cet « ensauvagement du monde », selon le titre d’un livre fameux, peut bien paralyser l’esprit ou conduire à des dialectiques consolantes, il faudra pourtant faire face au péril. En effet, il n’est pas du pouvoir d’une unité politique de décider si elle participe ou non au système international : les Etats comme les individus sont « jetés » dans le monde. Le programme nucléaire nord-coréen appelle donc des réponses. Les experts pointent du doigt le coût d’une frappe préventive américaine sur les installations nucléaires de Pyongyang, non sans de bonnes raisons, il est vrai. Faut-il en déduire que nous sommes réduits à l’impuissance, l’intelligence politique consistant à faire contre mauvaise fortune bon cœur ? L’impuissance doit-elle être sublimée ? De fait, il n’y a pas de « bonnes solutions », mais c’est toujours le cas dans ce type de situation. Ainsi Max Weber évoquait-il les « antinomies historiques » que le grand politique doit affronter.

En contrepoint des scénarii de frappes nord-coréennes sur Séoul, les conséquences de l’inaction doivent aussi être prises en compte. L’affaiblissement de la crédibilité américaine dans la région pourrait inciter Pyongyang comme Pékin à aller de l’avant, ce qui conduirait à un conflit régional aux conséquences d’envergure mondiale. La situation exige donc la plus grande cohésion et de la fermeté de la part des Occidentaux. XI-Jinping doit comprendre qu’un conflit ouvert est possible dans la région, au grand dam de son propre pays. Et que les différentes questions ne peuvent être totalement compartimentées : on ne saurait participer à un système universel de libre-échange et à un monde « ouvert » sans respecter des règles minimales de juste conduite.