La droite plombée par sa névrose Sens Commun

Jean-Thomas LESUEUR, délégué général de l’Institut Thomas More

          

13 octobre 2017


L’agitation qui entoure depuis quelques jours Sens Commun, groupe qui a apporté un soutien remarqué à la campagne de François Fillon et mouvement influent au sein du parti Les Républicains (malgré sa taille réduite), n’est-elle pas le symptôme d’une droite qui ne parvient pas à s’assumer comme conservatrice, et laisse donc le champ libre sur ce terrain à des courants tels que Sens Commun ?

Comment un courant qui s’assume comme conservateur pourrait être « le symptôme d’une droite qui ne parvient pas à s’assumer comme conservatrice » ?!… Sens commun n’a été que la forme politique qu’a pris le « réveil conservateur » qu’a connu notre pays ces dernières années. J’ajoute qu’à mes yeux Sens commun n’est pas « ultra »-conservateur ou « réactionnaire » ou « obscurantiste » ou je-ne-sais-quoi… C’est tout un vieux monde politique, médiatique et intellectuel qui prétend cela. Il est tellement spontanément disons « progressiste », il incarne tellement naturellement à ses propres yeux le « camp du Bien » qu’il n’imagine pas qu’on puisse être plus à droite que disons Alain Juppé…

Le problème de ce « réveil conservateur », incontestable sur le plan intellectuel, nettement plus difficile sur le plan politique (comme on l’a vu avec la campagne présidentielle de François Fillon et comme on le voit à ce qui arrive à Sens commun), est double : il n’existe pas de tradition conservatrice structurée et pérenne en France sur la longue durée, qui l’aurait installé et légitimé dans le paysage politique ; il pèche par ailleurs par esprit chimérique et par paresse intellectuelle…

On est généralement conservateur par opposition au progressisme, mot qu’on n’entend jamais dans la bouche de nos responsables politiques et qui a contrario revient souvent dans les propos des membres de Sens Commun. Quelles sont les freins qui font que le conservatisme a du mal à s’assumer comme moteur politique de la droite depuis des années ?

Je crois que cela vient, en profondeur, du premier point que je viens de noter. Si vous regardez, à grandes enjambées, l’histoire des idées et des mouvements politiques depuis la révolution, il n’y a pas de tradition conservatrice en France, comme il y en a une au Royaume-Uni ou aux États-Unis par exemple.

1789 a donné Tocqueville et Maistre, pas Burke – c’est-à-dire une très belle école libérale (longtemps ignorée d’ailleurs), un puissant courant réactionnaire (qui a eu de grands mérites littéraires mais assez peu efficace pour la conquête du pouvoir une fois la révolution faite !), mais pas de mouvement conservateur. Il y a eu des moments conservateurs et des figures conservatrices mais pas de mouvement durable, inscrit dans le paysage et qui n’a pas besoin de justifier de son existence tous les matins. Le conservatisme a été comme un fleuve souterrain de la vie politique et intellectuelle française. La question de la monarchie ou du ralliement à la république a occupé une bonne partie du dix-neuvième siècle et le début du vingtième et a sans doute empêché une telle émergence. Ajoutez à cela (je vais vite) la mauvaise conscience de Vichy, le gaullisme qui gouverne à droite en ne se disant ni de droite, ni de gauche et des responsables politiques, à partir des années soixante-dix, peu versés dans le travail intellectuel (c’est un euphémisme !) et vous avez la droite d’aujourd’hui.

Je veux dire un camp qui ne se définit que par ce qui le distingue marginalement de son adversaire et qui se débat dans le piège que lui a tendu la gauche il y a trente ans en favorisant l’apparition du Front national. Vous connaissez la formule : « la droite, c’est la gauche plus la bonne gestion ». En période troublée, et nous entrons assurément dans une période de bouleversements sociaux et culturels profonds, c’est évidemment un peu court… Le conservatisme n’est pas un recours aujourd’hui parce qu’il n’est pas un acteur structurant de la vie politique française.

Sur quelle base sociale pourrait aujourd’hui se construire un mouvement de droite libéral et conservateur ?

Je vous répondrais d’abord en développant le second point que j’ai souligné plus haut : l’esprit chimérique et la paresse intellectuelle. Certains me trouveront sévère mais je pense que les acteurs du « réveil conservateur » qui a été si commenté ces dernières années, se sont un peu enivrés de certaines de leurs démonstrations de force dans la rue et de certaines réussites intellectuelles ou médiatiques. Nombre d’acteurs de la mouvance conservatrice se sont auto-convaincus à partir de 2012 ou 2013 qu’il existait une « majorité conservatrice » dans le pays, que la France était « à droite », que la France périphérique, oubliée, silencieuse qu’ils prétendaient incarner, était majoritaire… C’est une chimère. Les conservateurs en France sont une minorité, une grosse minorité peut-être, mais une minorité.

Second élément du diagnostic : la paresse intellectuelle. J’entends par là que, convaincus que leur sensibilité était majoritaire, ces responsables ont cru qu’il suffisait de sautiller en répétant les mots « droite, droite, droite » pour attirer les électeurs à eux. Mais la grande masse des électeurs, au-delà des cercles mobilisés et convaincus, s’en fichent pas mal ! Regardez certains candidats à la présidence des Républicains qui n’ont que le mot « droite » à la bouche et ne parlent que de « l’avenir de la droite » ! Mais les Français n’ont que faire de l’avenir de la droite, c’est de l’avenir de la France (et du leur) qu’ils souhaitent qu’on leur parle…

Alors, pour répondre à votre question, je pense qu’un mouvement conservateur n’a quelque chance de ré-émerger que s’il parle aux Français des sujets qui les préoccupent et leur apporte des solutions qui leur parlent. Autrement dit, ce mouvement devra faire du conservatisme comme monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le dire. Sur l’éducation, l’identité, la culture, le travail, les territoires, une certaine écologie, la technologisation du monde et du vivant, il a assurément des ressources, des vues, des propositions à faire valoir qui répondent pour partie aux aspirations de l’époque. Qu’il y travaille sérieusement, qu’il les rende audibles pour le plus grand nombre et fortes non pas parce qu’elles sont conservatrices mais parce qu’elles sont bonne pour le pays, et les Français lui donneront peut-être sa chance…