Pour Microsoft Word, le mot « épouse » est « discriminatoire »

Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur associé à l’Institut Thomas More

            

14 décembre 2017 •


N’ayant Dieu merci rien d’un « geek » j’ai, il y a un an ou deux, pris un abonnement auprès de Microsoft pour obtenir d’emblée et sans discuter l’ensemble des mises à jour des logiciels les plus courants de cette auguste compagnie américaine. Cela coûte cher et suscite les sarcasmes de ma progéniture. Mais bon, je préfère perdre mon temps à des activités moins fastidieuses que de me coltiner l’univers obscur des logiciels libres.

« Evitez cette expression dénigrante pour les femmes »

Donc Windows, Excel et Word constituent mon quotidien informatique. Il n‘y a rien de très glamour je l’avoue, mais c’est pratique. Ce n’était pas vraiment mon but, mais il apparaît que je me trouve ainsi en harmonie avec l’Éducation nationale, puisque le ministre de l’époque a signé fin 2015 une convention avec le mastodonte américain pour la fourniture de logiciels et la formation des enseignants à ces merveilleux outils numériques. On pousse ainsi les enseignants à se nier eux-mêmes et à instaurer à leur place les écrans maîtres incontestables de la salle de classe. Ce sont eux et non les professeurs ou même les élèves qui trônent « au centre », et parlent et se meuvent et semblent faire classe tous seuls. Dorénavant, la seule autorité légitime, celle qui ne sera ni contestée, ni soupçonnée de parti-pris sera celle qui émane de la machine. Si en plus cela peut servir à humilier les professeurs, pourquoi s’en priver ? Les professeurs qui laissent le numérique envahir leurs salles de classe se trouvent en effet contraints de descendre de leurs obsolètes estrades, et d’officier au cœur du troupeau, face à l’idole numérique, dans une sorte de simulacre postmoderne du rite traditionnel de l’Église catholique.

Bref, rien de très folichon, mais au moins me voilà en phase avec mon époque. A un point que je ne soupçonnais d’ailleurs pas. En effet, quelle ne fut pas ma surprise en relisant un texte que je comptais inclure dans une revue spécialisée dont j’ai la charge, écrit par un vénérable homme de lettres écrivant un français délicieux et légèrement suranné. Parmi les multiples façons de souligner les mots ou expressions qu’il juge fautifs, mon logiciel vient d’en inventer une nouvelle. Celle qui sous la rubrique « Langage inclusif » cherche des brides de « dénigrement » et de « discrimination » jusque dans les recoins les plus improbables de ma vie numérique et néanmoins quotidienne. Voilà la prose de mon admirable professeur soupçonnée d’être « dénigrante pour les femmes » lorsqu’il écrit « tous les députés » à propos de la Diète japonaise des années 1970. Et voilà d’ailleurs mon logiciel qui recommence au moment où je reproduis ceci. Il me propose de remplacer cette criminelle expression, sans doute symptomatique de la « culture du viol » qui sévit ici comme au Japon par « toutes les députés et tous les députés », au mépris manifeste d’un éventuel député non-genré qui aurait subrepticement occupé un siège à la Diète.

Mais ce n’est pas tout, plus loin dans le texte, mon logiciel s’offusque que mon vénérable professeur puisse parler de « l’épouse » du ministre japonais des Affaires étrangères Sonoda Tsuneo, délicieusement prénommée Tenkôkô, un pseudonyme qu’elle s’était choisie dans sa jeunesse anarchiste et qui signifie « ciel et éblouissement », précise mon vénérable professeur. Exit « épouse », donc, terme accusé d’être « discriminatoire » par Microsoft. L’inclusivité exclut beaucoup. Mais mon bon logiciel ne se contente pas de critiquer, il propose. Et quels termes propose-t-il pour remplacer l’hideux vocable d’épouse ? « Conjoint » ou… « partenaire », comme dans la publicité « partenaire minceur » de l’eau minérale Contrex.

À la réflexion, il me faut admettre que les « outils » que me propose Microsoft sont bien plus ou bien moins que des outils. Avant de servir à quoi que ce soit, ces outils véhiculent une idéologie aussi bête que nocive. Je vais donc de ce pas résilier mon abonnement, si par chance je retrouve les mots de passe nécessaires.

Évitez ce logiciel dénigrant dans les écoles

Mais il se trouve que l’actuel ministre de l’Éducation nationale a récemment interdit l’usage de l’écriture inclusive dans les textes officiels. Si l’heureuse décision de Jean-Michel Blanquer pouvait aller jusqu’à exclure Microsoft et son abominable inclusivité des salles de classe, je suis sûr que beaucoup de professeurs s’en réjouiraient, à plusieurs titres.

Et je suis sûr aussi de ne pas être seul à être ainsi harcelé jusque dans l’intimité de mes textes par la culture de l’inclusivité. Toi aussi sœur humaine, toi aussi frère humain, balance ton logiciel.