Brexit : le scénario hard de Theresa May de plus en plus hypothétique

Pierre-Alain Coffinier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

 

          

15 décembre 2017


Theresa May devrait obtenir le feu vert des Vingt-Sept pour ouvrir les négociations sur l’accord commercial futur entre l’UE et le Royaume-Uni. Mais son hard Brexit paraît de plus en plus hypothétique.

Le sommet européen des 14 et 15 décembre doit permettre l’ouverture des négociations sur les relations commerciales futures entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. Mais il ne se présente pas sous les meilleurs auspices pour Theresa May. Quelles négociations pourra-t-elle mener ?

On sait qu’elle prône un hard Brexit en dehors de l’Union douanière européenne et de l’Espace économique européen. La semaine dernière, il est apparu qu’un tel schéma était inacceptable pour l’Irlande : cela ferait réapparaître une frontière physique entre le nord et le sud de l’île, menaçant le fragile équilibre entre les deux communautés. Un statut spécial pour l’Ulster est également inenvisageable par les unionistes irlandais qui soutiennent le gouvernement car il intégrerait l’Ulster à la République davantage qu’au Royaume-Uni. May a donc dû promettre soit un accord commercial ad hoc – mais existe-t-il ? –, soit des dérogations sur l’ensemble du Royaume-Uni pour les principaux biens traversant la frontière terrestre entre la république d’Irlande et l’Ulster : produits agricoles, énergie, transports. De fait, cela reviendrait à laisser le Royaume-Uni sous le contrôle de Bruxelles dans ces domaines communautaires importants, sans un mot à dire sur la réglementation les régissant.

Hier, après une longue et houleuse séance à Westminster, la Chambre des Communes a imposé un droit de veto effectif sur l’accord commercial qui sera négocié par le gouvernement avec les Vingt-Sept. En d’autres termes, si le texte n’agrée par aux députés, tout le temps passé en négociations sera perdu, provoquant selon une grande probabilité un changement de gouvernement. Le Labour aux aguets multiplie les signes qu’il se positionne pour un soft Brexit dans l’Espace économique européen et l’union douanière.

Or tel est le sens de l’opinion. Si une majorité encore faible voterait aujourd’hui pour rester dans l’UE – du fait des incertitudes économiques qui s’amoncellent –, le mouvement le plus significatif ces derniers mois est celui d’une méfiance croissante à l’égard de Theresa May et de ce qu’elle pourrait obtenir : près de 55% des Britanniques s’attendent à un mauvais accord avec l’UE (70% des Remainers, 40% des Leavers) et, plus encore, 60% estiment que le gouvernement actuel gère mal cette sortie. La majorité s’inquiète des conséquences économiques négatives du Brexit qui disparaîtraient en restant dans l’Espace économique européen.

Le débat sur l’Irlande la semaine dernière a donné le ton : non seulement l’Ulster, mais l’Ecosse, le Pays de Galles et Londres refusent de quitter le marché intérieur européen, à l’unisson avec les acteurs économiques. La City usera de toute sa capacité de lobbying pour éviter de perdre son précieux passeport financier européen. En d’autres termes s’obstiner sur la voix d’un accord hors Espace économique européen est extrêmement risqué.

Mais Theresa May peut-elle effectuer un revirement dans une direction qu’elle a jusqu’ici très clairement écartée ? La raison en est simple : à l’instar des membres de l’Association Européenne de Libre-Echange (Norvège, Islande, Liechtenstein), le Royaume-Uni suivrait toute la législation européenne sans un mot à dire sur sa détermination : Londres serait inaudible à Bruxelles et la deuxième économie européenne en quelque sorte vassalisée. Pour tenter de rassurer, Theresa May met en avant un accord particulièrement étroit sur le modèle du CETA (accord économique entre l’UE et le Canada), récemment signé par Bruxelles avec Ottawa, dit « Canada plus, plus, plus ». Est-ce réaliste ? Au moment où les anciens partenaires continentaux rivalisent pour accueillir les dépouilles de Londres, on voit mal les Vingt-Sept multiplier les dérogations aux règles du marché unique et à ses contraintes (les quatre libertés de circulation des biens, services, capitaux et travailleurs). Jean-Claude Juncker l’a bien dit : aucun arrangement futur avec un Royaume-Uni hors de l’UE ne sera aussi favorable que le statut qu’il a aujourd’hui.

Par ailleurs, le climat politique a changé depuis hier, en phase avec l’évolution de l’opinion évoqué plus haut : les 11 députés conservateurs qui ont bravé la très dure discipline de parti hier pourraient poursuivre leur rébellion et mettre de nouveaux bâtons dans les roues du négociateur gouvernemental. Leur chef, l’ancien procureur général Dominic Grieve, n’a fait aucun mystère de sa préférence pour un maintien dans l’Union Européenne. Pour respecter le vote il se rallie au Brexit, à condition qu’il soit soft. Le revers qu’il a infligé hier au gouvernement peut être réédité.

Quelles sont donc les prochaines échéances pour Theresa May ? En premier lieu, elle sollicitera une phase de transition, période de grâce qu’elle a en principe fixée à deux ans pour négocier. Celle-ci devrait être obtenue sans difficulté majeure. Tous les partis politiques y sont favorables. Au-delà, les experts s’accordent pour estimer que ce qu’elle vise prendrait bien plus de temps. Si de nouvelles turbulences ne viennent dérouter sa trajectoire, surviendrait alors le risque que l’opinion et les acteurs économiques ne se satisfassent d’une situation « à la norvégienne » de facto dans le marché intérieur européen sans le moindre poids politique à Bruxelles dont le principal perdant serait… le gouvernement britannique.