Offensive turque sur Afrin | Les États-Unis temporisent, la Russie brouille les pistes

Jean-Sylvestre MONGRENIER, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

25 janvier 2018


Les forces turques et leurs alliés arabes ont attaqué, samedi 20 janvier, la région d’Afrin, bastion dans le nord-ouest de la Syrie des Unités de protection du peuple (YPG), une milice kurde considérée comme terroriste par Ankara mais précieux alliés de Washington sur le terrain syrien. La Turquie voit d’un très mauvais œil la création par la coalition internationale, à la frontière turco-syrienne, d’une force frontalière avec l’aide des combattants kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS). Les YPG sont la principale composante militaire de la coalition anti-jihadistes dans le nord-est de la Syrie, ses combattants étaient en première ligne lors de la bataille pour expulser le groupe État islamique (EI) de son bastion de Raqqa entre juin et octobre 2017. Décryptage avec Jean-Sylvestre MONGRENIER, chercheur associé à l’Institut Thomas More.

Donald Trump, qui s’est entretenu avec son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, appelle la Turquie à « la modération » tout en reconnaissant son « droit légitime » à se « protéger ». Comment analysez-vous la position des États-Unis, qui ont jusque-là soutenu militairement les Kurdes combattant l’EI ?

Les États-Unis ont mis sur pied les forces démocratiques syriennes, les FDS, afin de lutter contre l’État islamique. En contrepartie, cela s’accompagne d’un soutien aux aspirations autonomistes des Kurdes, mais certainement pas à la création d’un État pan-kurde, à cheval sur les frontières actuelles de quatre ou cinq états de la région. L’autonomie, certes, mais à l’intérieur des structures existantes. Cette politique est appliquée en Irak : le soutien américain au Kurdistan irakien, qui bénéficie d’une réelle autonomie au sein de l’Irak, n’est pas allé jusqu’à appuyer la déclaration d’indépendance de Massoud Barzani.

Dans la future Syrie, la position américaine devrait être la même. Plus généralement, les Occidentaux ne sont pas sur une ligne révisionniste et veulent éviter que la région entière bascule dans une grande guerre portant sur les frontières et les territoires.

La reconnaissance par Washington du « droit légitime » à se « protéger » signifie que la diplomatie américaine intègre les intérêts de sécurité turcs, admettant donc la constitution d’une zone tampon, amorcée à l’été 2016, avec l’opération Bouclier de l’Euphrate. Elle vise à écarter le PKK et ses alliés syriens, afin de protéger les frontières turques et d’amortir les conséquences démographiques de la guerre en Syrie, la Turquie ne voulant pas accueillir plus de réfugiés.

Quant à la « mesure » prônée par les diplomates américains, mais aussi français et britanniques, elle porte sur la dimension de l’opération turque et son extension géographique. En gros, l’intervention turque à Afrine, pour éviter que toute la frontière ne passe, côté syrien, sous le contrôle exclusif des Kurdes, est admise. Il n’en irait pas de même si les opérations s’étendaient sur un plus vaste espace.

La Turquie, membre de l’OTAN, ne risque-elle pas d’être lâchée par ses alliés ?

Sur le théâtre syro-irakien, différentes guerres se superposent et s’entremêlent, et les alliances sont bousculées. Washington et Ankara ont longtemps entretenu un étroit partenariat stratégique bilatéral, mis en place après 1945, et la Turquie est membre de l’OTAN depuis 1952. Sur la durée, l’alliance turco-américaine n’a pas été de tout repos. Dans l’affaire syrienne, l’impéritie de l’administration Obama, le sauvetage de Bachar Al-Assad par l’intervention russo-iranienne et l’échec des ambitions régionales turques ont conduit Erdogan à privilégier la lutte contre le PKK et ce qu’il considère être ses antennes syriennes (le PYD/Parti démocratique du Kurdistan et les YPG/Unités de protection du peuple). Afin de « sauver les meubles », il s’est rapproché de la Russie et de l’Iran dans le cadre du processus de paix d’Astana avec l’objectif d’évincer l’ONU et les Occidentaux d’un règlement du conflit.

Simultanément, la coalition arabo-occidentale dirigée par les États-Unis s’est appuyée sur des unités kurdes pour libérer Raqqa et stabiliser le nord-est syrien. Désormais, il s’agit également de couper le « corridor chiite » entre Iran et Méditerranée orientale. Du point de vue d’Ankara, cette alliance aura des prolongements politiques, en alimentant le nationalisme kurde, avec des conséquences dans le sud-est de la Turquie. D’où la volonté turque de contrôler une zone tampon en avant de ses frontières. À l’évidence, cela ne facilite pas les relations avec Washington et les puissances occidentales. Certes, il n’y a pas de confrontation directe avec les États-Unis et les FDS. Mais les différends s’accumulent et les jeux tactiques d’Erdogan mettent en péril les alliances traditionnelles. Au-delà, la Turquie pourrait se mettre dans une position dangereuse : la Russie et l’Iran sont des rivaux régionaux, voire des ennemis historiques.

La Turquie n’aurait pas attaqué sans le feu vert – qu’elle affirme avoir reçu – de la Russie, soutien essentiel du régime du président syrien Bachar al-Assad. Cependant, la Russie entretient des relations cordiales avec les YPG. Que faut-il comprendre de ce double jeu russe ?

Le discours russe vise à jeter un voile sur le jeu de Moscou ainsi que les contradictions de sa diplomatie, celle-ci prétendant « parler » à tout le monde, mais se heurte aux oppositions de ses « partenaires » et à l’hostilité que sa politique suscite.

Au final, Vladimir Poutine et l’état-major russe ont permis l’opération turque conduite à Afrin. Ils semblent avoir cédé à la pression d’Erdogan qui n’entend pas simplement jouer les utilités dans le processus d’Astana. Le président turc a dépêché à Moscou son chef du renseignement et son chef d’état-major jeudi 18 janvier. Il aurait menacé de se retirer du processus d’Astana et de ne pas participer à la conférence de Sotchi, ce qui aurait saboté l’entreprise de « réconciliation » pilotée par Moscou. Aussi la Russie laisse-telle la Turquie se tailler une zone tampon. Selon la diplomatie russe, Moscou n’aurait pas renoncé cependant à inviter les Kurdes à Sotchi.

Quant à la presse russe, elle écrit qu’Erdogan accepterait de renforcer le gazoduc Turkish Stream, actuellement en construction. Mais les « contradictions » de la politique russe sont grandissantes : les jeux tactiques avec la Turquie mettent à mal les liens avec les Kurdes ; Assad s’oppose à l’intervention turque et peut s’appuyer sur l’Iran pour contrebalancer la Russie. Bref, il n’y a pas de « Pax Poutina » en Syrie et nous n’avons pas encore tout vu.