Chine, la montée en (super)puissance | Assez pour menacer les États-Unis ?

Jean-Sylvestre MONGRENIER, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

31 janvier 2018


Lors d’une interview donnée à la BBC, Mike Pompeo, directeur de la CIA, a déclaré que les efforts chinois pour exercer une influence sur l’Occident sont tout aussi préoccupant que la subversion russe, en se référant notamment à l’espionnage chinois (et la découverte d’une « taupe » chinoise ayant entraîné l’arrestation de nombreux informateurs). D’un point de vue économique, militaire ou géopolitique, peut-on dire que la puissance du XXe siècle pourrait avoir trouvé son « maître » au cours du XXI siècle ? Avec quelles conséquences ?

S’il est nécessaire à la réflexion géopolitique de dégager des tendances lourdes et d’envisager des cycles de puissance, afin de ne pas être esclave d’analyses trop centrées sur l’évènement et le sensationnel, il faut se garder d’une vision mécanique du système international (l’idée d’une puissance dominante par siècle). Rien n’est joué par avance. Le fait est que depuis une décennie, la politique étrangère de la République Populaire de Chine (RPC) est sortie de son ambiguïté. Fini le temps de la « montée en puissance harmonieuse » et du primat, proclamé urbi et orbi, de l’économie. Les dirigeants chinois affichent leurs ambitions géopolitiques et se voient en futurs maîtres du monde. Ils interprètent la crise financière et économique de 2008 comme un signe du ciel : un « mandat céleste » leur confierait le sort du monde. Depuis une dizaine d’année, le comportement des dirigeants chinois est beaucoup moins hermétique qu’autrefois et ces deniers pèchent par arrogance, en paroles et en actes.

Contre le droit de la mer et l’avis juridique rendu par la Cour permanente de La Haye, en 2016, la RPC revendique la totalité de la « Méditerranée asiatique » (la mer de Chine du Sud), poldérise et bétonne des rochers et des îlots afin de matérialiser ses ambitions, menace ses voisins. Elle instrumentalise la Corée du Nord avec pour objectif de détruire les alliances régionales des Etats-Unis. Soulignons le fait que cette « Méditerranée asiatique » s’étend sur 3,5 millions de km² (2,5 millions de km² pour la mer Méditerranée). Le tiers du commerce mondial y transite et la question est de portée planétaire, tant sur le plan du droit que sur celui de l’économie. Au-delà, le projet des « nouvelles routes de la soie » (Belt Road Initiative) donne la mesure des ambitions. Cette aspiration à la domination universelle a déjà sa formulation idéologique : le « Tianxia » (littéralement « Tout ce qui est sous le ciel »). Il s’agit là d’une forme de cosmopolitique ancrée dans l’antique tradition qui, schématiquement, élargit le « mandat céleste » de l’Empereur du Milieu à la totalité du globe (cf. Emmanuel Dubois de Prisque, « Tianxa : la mondialisation heureuse? », Monde Chinois, n°49, 2017).

Nous sommes donc au début d’une rivalité entre une puissance installée, les Etats-Unis, et une puissance montante, la RPC. Dans un récent ouvrage, Graham Allison évoque le « piège de Thucydide » qui menace Pékin et Washington : une guerre hégémonique pourrait être la plus grave conséquence des aspirations et ambitions de la RPC. D’une manière générale, soyons conscients que ces ambitions concernent l’Occident dans son ensemble. Depuis la « mondialisation ibérique » et l’inauguration de l’histoire universelle, voici cinq siècles, l’Occident est globalement hégémonique. Les modifications dans le partage du pouvoir ont eu lieu à l’intérieur de l’Occident. En cela, les Etats-Unis, chefs de file et unificateurs du monde occidental à l’issue d’une nouvelle « guerre de trente ans » (les deux guerres mondiales), sont les héritiers de cette histoire. Si la Chine passait au premier rang mondial, sur tous les plans, ce serait une première historique (l’Empire du milieu n’a jamais été une « superpuissance » mondiale). Inévitablement, la domination d’une « puissance pauvre » (cf. le PIB per capita), non-occidentale et dotée d’un régime totalitaire (Xi-Jinping est un néo-maoïste), aurait des conséquences sur nos modes et styles de vie. La cause de la liberté est en jeu.

Quelles sont les faiblesses qui pourraient « empêcher » la Chine d’en arriver là, sur les mêmes bases qui avaient pu laisser penser que l’Union Soviétique de la guerre froide, puis le Japon de la fin des années 80, étaient en passe de devenir de nouvelles puissances dominantes ? La Chine dispose-t-elle de plus d’atouts que ses prédécesseurs pour prétendre à un tel rôle ?

Le  cas du Japon doit être mis à part. Le scénario de son accès à la puissance globale était exagéré et Tokyo ne se posait certainement pas en « challenger » des Etats-Unis. Le cas de l’URSS est plus pertinent. Au moment où l’URSS s’entrouvre et prétend faire des réformes politiques, sous Gorbatchev, la RPC a déjà adopté une démarche inverse et elle conduit une sorte de « NEP » (la « nouvelle économie politique » de Lénine, après la guerre civile) : une ouverture économique sélective dont les effets libérateurs sont compensés par le renforcement du contrôle politique. Bref, un « léninisme de marché » qui prend la forme d’un capitalisme monopolistique d’Etat, pour parler comme les marxistes. A l’inverse de ce qui s’est passé en URSS, cette « formule » a permis au Parti communiste chinois (PCC) de conserver le contrôle des événements, au prix de massacres (cf. Tienanmen, en 1989). Et Pékin regarde avec beaucoup de mépris la Russie post-soviétique, née de la dislocation de l’URSS. Elle fait figure de contre-exemple.

La RPC dispose bien de plus d’atouts que l’ex-URSS, l’essentiel se réduisant à un effet de masse : 1,4 milliard d’hommes qui travaillent de manière industrieuse, dans un système en rupture avec les inepties de l’économie à la mode soviétique. La RPC a surtout bénéficié de la foi américaine et occidentale dans les vertus du commerce, posé comme libérateur et pacificateur. Sans l’ouverture massive du marché américain aux produits fabriqués en RPC, dans le cadre d’une alliance objective contre l’URSS, les réformes de Deng Xiaoping de la fin des années 1970 eurent été privées de sens et d’efficacité. Cette complaisance à l’égard de la RPC s’inscrivait dans un semblant de philosophie de l’histoire: la libéralisation économique était censée conduire, via l’émergence de classes moyennes revendicatives, à la libéralisation politique. Le réductionnisme économique qui marque cette philosophie de l’histoire du pauvre et une certaine insouciance des dirigeants occidentaux, au sortir de la Guerre Froide, ont bénéficié à la RPC.

Nous sortons de cette période et prenons enfin conscience des périls et des menaces véhiculés par les dirigeants de la RPC. Cela réduit d’ores et déjà leur latitude d’action. Par ailleurs, une fois menée à terme la phase de rattrapage des économies occidentales, la partie deviendra plus difficile. L’effet de masse et la sidération des esprits, dès lors qu’on se focalise sur les statistiques produites par la RPC, ne sauraient occulter les vulnérabilités : endettement public et privé croissant, immuabilité des grands groupes publics qui représentent 70% de l’économie chinoises, un « capitalisme de connivence » défavorable à l’innovation et à la concurrence. J’y ajouterai le polycentrisme de la Chine, difficilement contenu par le monopole politique du PCC et la coercition. On pense bien sûr aux Tibétains ou aux Ouïghours (des populations turco-musulmanes). Il est vrai que ces populations, démographiquement parlant, ne pèsent pas lourd face aux Hans (l’ethnie dominante), mais les espaces concernés sont immenses et ce sont des peuples de longue mémoire. A ces forces centrifuges, de nature ethnique et religieuse, il faut ajouter le mouvement spontané des grandes villes du sud, comme Shanghaï ou Canton. Les pays occidentaux devraient faire preuve de sympathie envers tout ce qui va dans le sens d’un ordre relâché : la RPC n’est pas un bloc monolithique et éternel.

 

A l’inverse, quelles ont pu être les erreurs commises par les Etats-Unis au cours des qinze dernières années qui ont vu l’ascension chinoise se dérouler alors que Washington était focalisé sur les questions de l’Irak, de l’Afghanistan, ou de la Syrie ?  Assiste-t-on aujourd’hui à une simple remise à niveau de la politique américaine sur cette question ?

C’est la nécessité et le terrorisme islamique qui ont conduit les Occidentaux à se concentrer sur le Grand Moyen-Orient. « Ce n’est pas moi qui désigne l’ennemi, c’est l’ennemi qui me désigne comme tel », fit à peu près Julien Freund. Remémorons-nous la succession des événements. En 2001, lorsque l’Administration Bush se met en place, la priorité stratégique va à la RPC. En juin 2001, une affaire d’avion américain (un appareil d’écoute électronique et d’observation), arraisonné par l’aviation chinoise, défraye la chronique diplomatique durant plusieurs semaines. Le ton était donné et l’affaire illustrait l’importance grandissante de l’Asie-Pacifique dans l’équation géopolitique mondiale. La Russie aussi bien que le Moyen-Orient apparaissaient comme des questions de second rang.

Quelques mois plus tard, les attaques menées contre New-York et le Pentagone constituèrent une bifurcation stratégique. La focale était « jetée » sur le Moyen-Orient. Certaines décisions auraient pu être évitées (la guerre contre l’Irak) mais globalement, une politique de « benign neglect », comme dans l’Afghanistan de l’immédiat après-Guerre Froide, était tout simplement impossible. Et ce n’étaient que les premiers craquements d’une région toujours sous la menace d’une déflagration générale. Soyons persuadés que nous n’avons pas encore tout vu. La suite des événements a montré que l’on ne pouvait s’abstraire de cette région et privilégier l’évitement : le retrait d’Irak (2011) et le refus d’intervenir en Syrie (2013), avec ce qui a suivi (« Etat islamique », engouffrement des puissances régionales dans la brèche) ont depuis contraint les principales puissances occidentales à se réengager. Au risque de l’hyperextension stratégique (« strategic overstretching »)

De fait, la nouvelle stratégie nationale américaine et ses prolongements militaires marquent une prise de conscience, mais elle ne porte pas sur la seule RPC. Ces documents insistent sur le retour des rivalités de puissance entre grands Etats (outre la RPC, la Russie). A l’égard de la RPC, la volonté de maintenir l’avantage militaire américain est affirmée avec force. Il y a également un volet commercial. Plusieurs enquêtes sur les malversations chinoises en matière de libre-échange (dumping, entraves sur le marché chinois) et de droit de la propriété intellectuelle (contrefaçon et pillage technologique) devraient avoir leurs prolongements au cours de cette année. Fondamentalement, cette Administration n’est pas opposée au libre commerce et elle est « pro-business ». Mais il n’est plus question de laisser son marché ouvert sans réciprocité ni contreparties : le free trade doit être un fair trade. L’Union européenne et certains de ses Etats membres sont également conscients de la chose : la dimension stratégique des investissements chinois en Europe devrait être mieux prise en compte. Encore faudra-t-il pouvoir s’entendre à 27.