Xi Jinping menace Taïwan d’une… « punition de l’histoire »

Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

20 mars 2018


Xi Jinping inquiète le monde. Dans son discours conclusif des travaux de l’assemblée nationale populaire à Pékin du 20 mars 2018, le « leader du peuple » chinois a menacé la pacifique démocratie taïwanaise d’être « punie par l’histoire ». « Seuls ceux qui menacent considèrent les autres comme une menace », a-t-il dans le même temps affirmé. Comment concilier ces deux affirmations qui paraissent contradictoires ?

L’Histoire « avec sa grande hache »

C’est bien d’une « punition » qui n’a rien d’imaginaire – plus de 1 000 missiles chinois sont pointés vers l’île – que Xi menace le gouvernement taïwanais, dont le seul crime est de s’en tenir à la volonté de son peuple. Les habitants de l’île ne voient en effet rien d’attrayant dans la perspective d’abandonner leur souveraineté au profit d’un pays soumis à une dictature dont les institutions sont de plus en plus totalitaires. Sans compter que l’identité de Taïwan, pays insulaire qui n’a jamais appartenu à la République populaire de Chine, et est entré dans la modernité sous l’influence des colons japonais, est très différente de celle du continent, malgré tous les discours chinois mettant en avant les liens « raciaux » entre les Hans qui peuplent les deux rives du détroit. « Le sang est plus épais que l’eau » du détroit de Taïwan qui sépare l’île du Continent, ne cesse en effet de répéter Pékin.

Mais à suivre Xi, ce n’est pas Pékin qui exécuterait la sentence qu’il prononce. C’est l’Histoire elle-même, « avec sa grande hache » – selon l’heureuse expression de Georges Pérec –, qui se chargerait de « punir » ceux qui marcheraient à contre-courant de son flot irrésistible. Se fait jour ici la réinterprétation nationaliste, très prégnante en Chine, du « sens de l’histoire » propre au marxisme : la « renaissance » de la nation (ou de la « race ») chinoise est un mouvement historique dont le Parti communiste est à la fois le moteur et l’instrument.

Crime et châtiments

Mais transparait aussi dans cette expression l’idiosyncrasie légiste chinoise dont nous sommes moins familiers en Occident. On rassemble sous le terme « légisme » quelques penseurs politiques qui inspirèrent le premier empereur qui, il y a vingt-trois siècles, unifia au fil de l’épée les royaumes de la Chine ancienne. Il régna d’une main de fer sous l’influence de Li Si, un intellectuel lui-même influencé par les écrits glaçants de son condisciple Han Fei qu’il poussa au suicide.

En invoquant la « punition de l’Histoire », Xi procède à une objectivisation d’un processus humain qui n’est pas sans rappeler la conception de l’organisation du cosmos et des sociétés humaines que se faisaient, il y a plus de 2 000 ans, les légistes chinois, dont l’influence sur la pensée politique chinoise traditionnelle ne saurait être surestimée. Dans cette conception, le Prince était l’origine et le garant de l’ordre naturel dont l’ordre humain était une simple émanation. Dans un tel dispositif, ce sont les châtiments et les récompenses octroyés par le Prince qui sont les instruments du maintien de l’ordre social et naturel. Il faut donc que les châtiments du Prince s’exercent avec toute la rigueur et l’implacabilité d’un châtiment divin, d’une catastrophe naturelle, ou, dans le cas d’espèce, d’une sorte de divinité historique moins amène encore que notre Clio (je ne parle pas de la voiture).

Le deuxième caractère chinois du terme employé ici par Xi Jinping lorsqu’il se fait le porte-parole du jugement de l’histoire est justement le terme employé par les légistes lorsqu’ils parlent des « châtiments » grâce auxquels le Prince peut régner. Il n’y a ici aucune place à l’arbitraire ou à la liberté. Dans le Han Feizi, du susnommé Han Fei – un des textes les plus importants du légisme –, le législateur ou le principe (la forme que prend le Prince dans ce système de pensée), est identifiée au néant. Il est inexorable et semble se confondre avec la loi qu’il est chargé d’appliquer.

Le sens de l’histoire post-historique

Les Occidentaux ont longtemps avalisé la fable selon laquelle la « Chine » (des deux côtés du détroit de Taïwan) devait nécessairement se réunir parce que, comme le pensaient déjà Nixon et Kissinger au moment du rapprochement de la Chine et des États-Unis à la fin des années 1960, c’était le sens de l’Histoire, alors que la Chine s’apprêtait à retrouver, pensait-on, sa splendeur passée. Mais ce « sens de l’Histoire » se devait d’être pacifique et harmonieux, « post-historique » aurait dit Philippe Muray. Ironiquement, c’est Taïwan, ce pays qui s’efforce de complaire à l’Occident, qui est le plus « post-historique ». Taïwan est, par exemple, le seul pays asiatique à avoir autorisé le mariage entre personnes du même sexe. Il passe aux yeux d’une autre civilisation que la nôtre pour une unité politique obsolète qui sera bientôt balayée.

Nous pensions avoir enfoncé le dernier clou dans le cercueil de cette sanguinaire Histoire. L’islamisme politique avait déjà sérieusement ébranlé cette rassurante conviction. Voilà qu’une vieille théorie politique chinoise, qui informe l’action politique et diplomatique d’un pays de plus en plus puissant sur la scène internationale, nous prouve que nos doutes étaient décidément fondés.