Le prince héritier du djihâd réplique à celui de la couronne saoudienne

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

        

23 mai 2018 •


Dans le contexte réformateur économique et sociétal initié par le Prince héritier Mohammed ben Salman, le site américain War On The Rocks dresse le portrait de la menace qui pourrait planer sur le pays. Hamza Ben Laden, fils d’Oussama Ben Laden et « héritier » d’Al-Qaida, y est qualifié de « Prince de Djihad ». Quelles sont les failles et faiblesses que pourraient exploiter Al Qaida et Hamza ben Laden dans leur volonté de faire chuter le pouvoir saoudien ?

Ces réformes reposent sur l’instauration d’une « verticale du pouvoir », incarnée par le prince héritier ; une pratique en rupture avec la traditionnelle politique d’équilibre des dynastes successifs, équilibre entre les différents rameaux de la famille royale comme entre les tribus. Sous l’influence de Mohammed Ben Zayed (« MBZ »), à la tête des Emirats arabes unis, Mohammed Ben Salman (« MBS ») entend conduire une politique éclairée et combler une partie du fossé entre le wahhabisme des mœurs locales d’une part, l’hypermodernité occidentale de l’autre. Vue d’Occident comme juste et raisonnable, une telle politique est susceptible de provoquer des ressentiments et des mécontentements dans le pays. D’autant plus cette politique dite « de réformes » (il s’agirait plutôt d’une transformation) conduit à relâcher les liens avec le conseil des oulémas, i.e. à fragiliser l’alliance étroite entre le « palais » et la « mosquée » (le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, en langage chrétien). Il convient ici d’en venir à l’histoire et de pénétrer le domaine de la théopolitique : l’alliance entre la tribu des Saoud et la confrérie des Wahhabites date du milieu du XVIIIe siècle.

A cette époque, le rigorisme islamique des Wahhabites constituait une forme de progrès. A tout le moins, ce rigorisme contrebalançait les mœurs tribales. Toujours est-il que la « longue marche » vers le rassemblement des tribus de la péninsule Arabique repose sur cette alliance. Un certain temps, elle a été interrompue par le vice-roi d’Egypte, Méhémet Ali (avec le soutien français), puis par les Ottomans dont l’empire a sombré à la fin de la Première Guerre mondiale. A l’époque où le Turc Mustafa Kemal abolit le califat, en 1924, Ibn Saoud s’empare de La Mecque et de Médine, les lieux saints de l’Islam. Reconnue sur le plan international quelques années plus tard, l’Arabie Saoudite devient un « quasi-califat » sunnite. Le soutien occidental aux projets de Mohammed Ben Salman repose sur l’idée que le futur de l’Islam, en tant que religion et forme de civilisation, se jouera dans ce quasi-califat (85 % des musulmans sont sunnites). Certes, il n’est pas dans l’intention de Mohammed Ben Salman de mener une politique de la table rase, mais on comprend aisément que l’inflexion de la politique saoudienne puisse provoquer des chocs en retour. Al-Qaida, l’Etat islamique et leurs épigones sont aux aguets (cf. infra).

Alors que des rumeurs relatives à la santé de Mohammed Ben Salman sont relayées par la presse iranienne, suite à ce qui pourrait être une attaque menée le 21 avril dernier, comment évaluer les risques plus immédiats qui pèsent sur le Royaume ? La très grande discrétion du Royaume, historiquement parlant, sur ce type de sujets, n’est-elle pas un risque dans le contexte actuel ?

Il est difficile de confirmer ou d’infirmer de telles rumeurs. Pour les raisons que l’on sait, la presse iranienne ne constitue pas le mètre étalon de la vérité en matière de journalisme, d’autant plus que le régime irano-chiite et la monarchie des Saoud sont engagés dans une guerre froide sectaire, un conflit géopolitique régional (avec des ramifications internationales) qui menace de se transformer en guerre ouverte. Bien entendu, il ne faut pas attendre plus de transparence et de publicité (au sens de débat public) du côté du pouvoir et de la presse en Arabie Saoudite. Au vrai, la révélation d’une telle information, satisfaisante du point de vue de la vérité et de la publicité, fragiliserait effectivement la monarchie. Enfin, si l’on peut et doit spéculer sur les risques internes à la monarchie – voir le mécontentement lié à la remise en cause du généreux « Etat social » saoudien ou la fragilisation des équilibres politico-religieux évoqués à la question précédente –, il s’agit pour le moment d’hypothèses et d’extrapolations. Ce type d’exercice est nécessaire à l’analyse et à l’anticipation, mais il ne peut être confondu avec la réalité empirique.

Dans l’immédiat, les risques et menaces les plus prégnants sont d’ordre international : le Moyen-Orient est au bord d’une conflagration générale et l’expansionnisme irano-chiite dans la région menace l’Arabie Saoudite comme l’ensemble des régimes arabes sunnites. La menace et sa perception apparaissent telles que la perspective d’un rapprochement avec Israël ne semble pas provoquer de grand émoi dans les populations arabes. Le même contexte géopolitique pourrait également favoriser l’adoption d’un certain nombre de mesures de modernisation en Arabie Saoudite, pour autant que le promoteur de cette politique fasse preuve de doigté et ne cherche pas à brusquer ses sujets. Plus que l’état de santé de Mohammed Ben Salman, c’est son caractère impétueux que certains spécialistes redoutent. En l’état des choses, ses initiatives internationales n’ont pas toujours porté les effets attendus. Dans l’ordre intérieur, il ne semble pas avoir commis de bévue. Peut-être y a-t-il un écart entre rhétorique et pratique : la brusquerie du discours peut s’accompagner d’une certaine retenue dans l’action.

Quelle est aujourd’hui la réelle capacité de nuisance d’Al Qaida en Arabie Saoudite ? Quelles sont ses forces ? Quel est son impact politique potentiel ?

De prime abord, il est bon de rappeler qu’Oussama Ben Laden et Al-Qaida se sont posés en ennemis existentiels de la monarchie saoudite. Les jeux pervers menés par les différents acteurs géopolitiques de la région et le rôle que des familles ou de pseudo-ONG ont pu tenir dans le financement du djihadisme global ne sauraient occulter cette vérité politique. Replaçons les faits en perspective. Après avoir chassé les Hachémites de la péninsule Arabique et leur avoir ravi La Mecque et Médine, les Saoud ont fait de leur pays une puissance pétrolière. Ils ont ensuite combattu indirectement Gamal Abddal Nasser et le panarabisme socialisant, au Yémen notamment, et se sont imposés au Moyen-Orient, voire dans une large partie du monde musulman (vaste ensemble géographique et humain qui s’étend depuis les côtes atlantiques du Maroc jusqu’à l’Asie du Sud-Est). La Ligue islamique mondiale et l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) sont l’expression de cette domination de l’Arabie Saoudite. Avec la révolution islamique de 1979, l’Iran de Khomeyni est ensuite devenu le principal adversaire. Conservons à l’esprit l’importance de l’année 1979. En février 1979, les Khomeynistes prennent le pouvoir en Iran. A la fin de cette même année, les Soviétiques, après avoir fomenté un coup d’Etat communiste en Afghanistan, en 1978, envahissent ce pays. Les deux événements et la conjonction de leurs effets constituent le point de départ d’une grande vague islamiste qui depuis, n’en finit pas de parcourir en tous sens le Moyen-Orient. L’islamisme de facture chiite a stimulé le sunnite.

Dans les années 1990 surgissent Al-Qaida et Oussama Ben Laden. Jusqu’à la première guerre du Golfe, le personnage n’était pas très important. L’Irak de Saddam Hussein avait envahi le Koweït et menaçait l’Arabie Saoudite. Ben Laden propose alors au souverain de fomenter une guérilla islamique contre le Raïs irakien (on parlerait aujourd’hui de guerre asymétrique). Le souverain préfère en appeler à ses alliés occidentaux. A l’issue de cette guerre, une dizaine de milliers de soldats américains demeure sur le sol d’Arabie Saoudite. Dès lors, Ben Laden considère la monarchie saoudite et les différents émirats du golfe Arabo-Persique comme impies et entreprend une forme guerre sainte (le djihad). Dès les années 1990, les Saoud sont confrontés à Al-Qaida (dont le nom n’est pas encore connu). Après le 11 septembre 2001, cette lutte a été intensifiée. L’organisation a été durement étrillée. Il reste qu’une sorte de « cybercalifat » pourrait instrumentaliser une éventuelle déstabilisation interne de la monarchie, d’autant plus qu’Al-Qaida et les résidus de l’Etat islamique ne sont guère éloignés de l’Arabie Saoudite. En vérité, les racines du phénomène islamiste et djihadiste sont profondes et le terreau est fertile. De surcroît, cet autre djihad que constitue l’expansionnisme irano-chiite dans la région, s’il n’est pas endigué puis refoulé, ne peut que réactiver le djihadisme de facture sunnite.