Corée du Nord | deux doses de malentendus réciproques, une dose d’habileté made in Trump

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

24 mai 2018


Au travers d’une lettre adressée à Kim Jong-un ce 24 mai, Donald Trump a annulé la rencontre prévue avec le dirigeant nord-coréen initialement prévue pour le 12 juin prochain. Comment comprendre cette décision ? Les arguments développés par Donald Trump sont-ils suffisants pour expliquer une telle décision ? 

Au vrai, la rapidité avec laquelle nous étions passés d’une logique d’escalade et d’échange de menaces à l’annonce d’une rencontre au sommet, censée régler le fond du problème stratégique, était bien plus surprenante. Le conflit latent entre la Corée du Nord d’une part, de l’autre son voisin sud-coréen, le Japon et, en position de grand allié, les Etats-Unis, a des racines longues. Il faut comprendre que la situation géopolitique, en Asie du Nord-Est, est la résultante de tout le XXe siècle : le déclin de la Chine impériale, « homme malade de l’Asie », et la montée en puissance du Japon, qui satellise la Corée (guerre sino-japonaise de 1895) avant d’en écarter la Russie des tsars (guerre russo-japonaise, 1904-1905) et de l’annexer ; la Deuxième Guerre mondiale et le retrait japonais, avec une zone d’occupation soviétique au Nord, une zone d’occupation américaine au Sud ; l’extension de la Guerre Froide à l’Extrême-Orient et l’agression de la Corée du Nord (avec l’accord de l’URSS et le soutien actif de la Chine maoïste), repoussée par une coalition américano-occidentale (guerre de Corée, 1950-1953). Depuis l’armistice de Panmunjom (27 juillet 1953), le statu quo règne en apparence, si ce n’est que le régime nord-coréen s’est doté de l’arme nucléaire et que la Chine populaire est devenue une superpuissance qui considère l’ensemble de la région comme sa sphère d’influence naturelle. Héritage du passé, ce conflit avec la Corée du Nord potentialise également le futur.

Dans cette affaire, l’enthousiasme de la fin de la Guerre Froide et la croyance dans la force irrésistible de la démocratie et du marché auront faussé les perceptions. En 1994, lorsque Bill Clinton accepte de transiger et de négocier la dénucléarisation par étapes de la Corée du Nord, il est persuadé que ce régime-bunker est condamné par l’Histoire et n’en a plus pour longtemps. Depuis lors, une génération ou presque s’est écoulée. Au fil du temps, le régime nord-coréen a mené une longue marche vers le nucléaire, y compris et surtout dans une logique militaire, envers et contre ses engagements internationaux. Au total, la Guerre Froide, voire la Deuxième Guerre mondiale n’ont pas véritablement pris fin en Asie du Nord-Est, alors que de nouveaux axes de puissance se dessinent. Si les termes de la lettre explicative de Donald Trump ne suffisent pas à comprendre le report du sommet de Singapour, la prise en compte de ce passé toujours présent et des enjeux du futur nous y aide. Les « nœuds » sont étroitement serrés et il sera difficile de dénouer un tel enchevêtrement. Cela est-il seulement possible ? Il reste que Donald Trump a peut-être pêché par optimisme et excès de confiance en lui-même. Il s’est précipité sur une vague proposition de rencontre avec Kim Jung-un, transmise par Séoul, persuadé que le tyran nord-coréen avait été amené à résipiscence. Il lui faudrait apprendre la patience stratégique, mais il est vrai que le temps fait défaut. Et ses prédécesseurs, au moment où il eût fallu trancher, ont manqué d’esprit de décision. Si cela tourne très mal, nous regretterons les atermoiements de Bill Clinton, quand frapper à distance et désarmer la Corée du Nord était possible en limitant les dommages collatéraux.

Quelles sont les différences stratégiques entre les objectifs des deux parties ? Ces différences peuvent-elles être réconciliées ? Le ton du rapport de force, qui traverse la lettre, est-il approprié en ce sens ? 

De longue date, les Etats-Unis, avec le soutien de la « communauté internationale » (plusieurs résolutions du Conseil de sécurité ont été votées), exigent la dénucléarisation pure et simple de la Corée du Nord. Cela signifie le renoncement à l’arme nucléaire, aux vecteurs balistiques et aux infrastructures qui ont permis à ce programme d’aboutir. Parfois considérés avec mépris au cours des deux dernières décennies, les efforts produits par ce régime-bunker ont porté leurs fruits. Pyongyang dispose désormais des missiles intercontinentaux et des charges nucléaires requises pour menacer les Etats-Unis et, accessoirement, l’Europe. A fortiori, la Corée du Sud ainsi que le Japon sont dans le champ de tir. Non seulement la nucléarisation de la Corée du Nord menace les alliés des Américains en Asie du Nord-Est, mais l’Alaska et les Etats de la côte Pacifique des Etats-Unis sont potentiellement menacés. Sans parler du régime de contre-prolifération qui, vaille que vaille, avait réussi jusqu’alors à limiter le nombre des Etats membres du club nucléaire. D’exception en exception, ce dispositif juridique et institutionnel risque l’effondrement. Avec ou sans Trump, les Etats-Unis n’ont plus guère de temps et de latitude d’action. Que les ricaneurs se retiennent : la question n’est pas uniquement celle des Etats-Unis et il est à craindre qu’une future guerre mondiale commence non plus en Europe, comme au siècle dernier, mais en Asie de l’Est et du Sud, si ce n’est en Asie antérieure (« notre » Moyen-Orient).

Du côté nord-coréen, le terme de « dénucléarisation » n’est pas compris de manière identique. Kim Jung-un a donné le sentiment qu’il était prêt à une concession présentée comme de taille, minime en réalité : le démantèlement de son centre d’essais (en cours de réalisation). De fait, il dispose désormais de l’arme balistico-nucléaire et ces installations n’ont plus la même utilité (elles auraient été gravement endommagées, ce qui limiterait plus encore cette concession). Au prétexte de « dénucléariser », Kim Jung-un semble vouloir obtenir, par un mélange de pression et de négociation, le retrait des armes nucléaires américaines de la région et la fin des exercices militaires menés entre les armées des Etats-Unis et de la Corée du Sud. Les observateurs épris de symétrie apprécieront la justesse d’un tel marchandage, mais il importe de comprendre qu’à terme, cela signifierait la fin de l’alliance entre Washington et Séoul, avec de probables répercussions sur les liens stratégiques nippo-américains et tout le système d’alliances des Etats-Unis en Asie-Pacifique. C’est d’ailleurs l’objectif de Pékin qui manipule ce conflit en vue d’écarter les Etats-Unis de la région. Notons à ce sujet que Kim Jung-un a pris soin de resserrer son alliance avec la Chine populaire. Les Etats-Unis peuvent-ils accepter le retour à la situation qui prévalait avant l’attaque-surprise du Japon de Pearl Harbor (îles Hawaii), le 7 décembre 1941 ? On peut en douter. En cela, les objectifs politiques sont difficilement compatibles et il n’y a guère de place pour un compromis satisfaisant.

Comment peut-on anticiper la réaction nord-coréenne et la suite des relations entre les deux pays ? Une prochaine réunion, sur les termes définis par Donald Trump, est-elle envisageable ?

En bonne logique, nous devrions assister à une nouvelle escalade verbale, voire militaire. Il est vrai que le proche passé nous a accoutumés à des renversements très rapides et l’on ne peut écarter d’un revers de main un nouveau coup de théâtre, Donald Trump et Kim Jung-un se concertant in fine, à Singapour ou ailleurs, à une date ultérieure. Sous un certain angle, la réversibilité de la situation n’est pas particulièrement rassurante. Loin de s’expliquer par la seule imprévisibilité de ces deux hommes, elle manifeste le caractère chaotique de notre époque. Nous sommes dans un monde qui se défait : les grandes structures qui encadraient ou surplombaient le « jeu du monde » se disloquent, ce qui rend difficilement prévisible le comportement des acteurs. Dès la fin de la Guerre Froide, un bon auteur avait expliqué que nous étions dans un monde sans « telos » ni « timon » (plus de finalisme historique et de véritable chef de file indiquant la voie à suivre). Durant une dizaine d’années, nous avons pu croire que la démocratie de marché allait s’imposer dans un monde unifié sous le drapeau du droit et du libre-échange, mais le 11 septembre 2001 aura marqué la fin de ce court après-Guerre Froide. Les adeptes de la « déconstruction » peuvent bien se réjouir de la fin des « grands récits », si ce n’est que leur postmodernité tant promue se mue en une hypermodernité menaçante à tous égards. D’une certaine manière, nous vivons la variante stratégique et géopolitique de ce que Michel Houellebecq a nommé les « particules élémentaires ». Inversement, les dirigeants de la Chine populaire, alliée et protectrice de la Corée du Nord, semblent persuadés qu’ils disposent d’un « mandat céleste ». Cela crée une asymétrie avec des Occidentaux qui ne croient plus qu’à très peu de choses, ce qui ne mène qu’à pas grand-chose.

En résumé, du fait du niveau des enjeux et de leur imbrication dans la situation géopolitique coréenne, le pire ne peut être exclu. Sur un plan méthodique et pratique, la possibilité d’une vraie guerre – avec des développements dramatiques pour l’ensemble de la région, et de la planète tant les interdépendances sont étroites -, doit être considérée avec le plus grand sérieux : c’est en envisageant le pire que celui-ci peut être évité. Les optimistes diront que le régime-bunker de Pyongyang ne cherche qu’à se « sanctuariser », les règles de la dissuasion valant tout aussi bien pour la Corée du Nord que pour d’autres Etats. Aussi suffirait-il aux Américains de reconnaître cet état de fait et de se limiter à aménager leur relation stratégique avec la Corée du Nord (afin d’éviter tout incident, mésinterprétation et décision malencontreuse). Peut-être ; pourtant, il n’est pas exclu que Kim Jon-un ait en tête un autre programme géopolitique que la simple survie de son régime. Le nucléaire ouvre la possibilité d’une « sanctuarisation agressive » : vider de substance l’alliance des Etats-Unis avec la Corée et, à l’abri de l’arme nucléaire, satelliser, voire conquérir, la Corée du Sud. En ce cas, une deuxième guerre de Corée serait rapidement déclenchée et sa portée serait bien plus grande que la première. Pas plus dans ce cas que dans celui d’un Iran nucléarisé et dominateur, l’Europe ne saurait prétendre camper sur Sirius. Que les puissances de l’Ancien Occident sortent des postures et impostures, pour assumer leur part du fardeau.