Conjoncture | La France a mangé son pain blanc

Sébastien Laye, chercheur associé en économie Institut Thomas More

          

5 juin 2018


La croissance économique française commence à s’essouffler après deux bons crus en 2016 et 2017. Cette nouvelle donne conjoncturelle est périlleuse pour l’équilibre des finances publiques.

Il n’y a pas de réelle innovation en sciences économiques, et l’une des constantes bien connues des économistes et des investisseurs en la matière est la loi d’airain des cycles. Kondratiev, Kuznets, Juglar, Kitchin…, il faut faire fi des différentes théories que cette science nous a léguées pour s’absoudre de tout exercice – par définition futile – de prévision et tenter d’embrasser d’une vision d’ensemble le panorama économique du présent quinquennat.

Et ce afin de mieux comprendre l’échec potentiel vers lequel l’équipe gouvernante se dirige. Au cours des prochaines semaines, l’économie américaine entamera ce qui est désormais sa plus longue période d’expansion depuis la Seconde Guerre mondiale alors que les bulles financières se multiplient dans différentes classes d’actifs : le stock de dettes mondiales n’a jamais été aussi élevé tandis que la normalisation monétaire, bien entamée aux États-Unis, se profile en Europe et renchérira le coût du crédit de par le monde en 2019.

Fin d’un cycle

La France a, comme à l’accoutumée, tardivement profité de la phase ascendante du cycle économique, mais elle a fini par connaître une croissance significative en 2016, et surtout 2017, ce malgré l’absence de réformes structurelles significatives au début de cette période.

Cette phase haute du cycle mondial est derrière nous. Pour le dire autrement, la France et Macron ont mangé leur « pain blanc » naturel et, à moins d’un effet exponentiel concret des quelques réformes engagées en début de quinquennat, le cycle joue désormais contre l’équipe dirigeante.

Or nombre des réformes proposées sont modestes et, surtout, s’étendent dans leur application sur tout le quinquennat : baisse de l’IS, suppression de la taxe d’habitation, basculement du CICE en baisse des charges, toutes ces réformes fiscales annoncées ne seront vraiment appliquées pleinement qu’en 2020-2021 et supposaient, dans le cadrage macroéconomique du candidat Macron, 2 % de croissance par an chaque année.

Si la conjoncture mondiale a offert ce niveau de croissance en 2017, les perspectives ne sont pas les mêmes et ce dès 2018 : la récente remontée du chômage (de 8,9 % à 9,2 %) est directement corrélée à l’essoufflement de l’indice PMI en Europe et au tassement de la croissance en France, qui sera confinée en 2018 au-dessous de 1,8 %. Une seule année de récession entre 2019 et 2021 mettrait à bas toutes les futures lois de finances.

Maîtrise des comptes publics

Cet inadéquat cadrage macroéconomique initial et une vision angélique et peu réaliste du cycle économique conduisent nos pouvoirs publics à une véritable aporie en termes de finances publiques : chaque révision à la baisse des perspectives, obérant un peu plus la réalisation de certaines promesses, requiert ipso facto des coupes indiscriminées dans la dépense publique : au lieu de redéfinir le périmètre de l’État et de dégager de véritables marges de manœuvre, Bercy en est réduit au travail du plus basique des contrôleurs de gestion, en rabotant tantôt les aides aux handicaps, tantôt les APL.

Ce réajustement quasi trimestriel ne tiendrait plus en cas d’occurrence d’une récession au cours du quinquennat. Or le consensus des économistes attend désormais un ralentissement aux États-Unis au plus tard en 2020 et la zone euro paraît déjà s’essouffler : Macron devra affronter une récession avant la fin de son quinquennat, alors même que l’équilibre des finances publiques s’avère précaire et ce même en intégrant les marges de manœuvre offertes par le bon exercice 2017.

Il n’est pas trop tard pour un véritable aggiornamento du programme Macron, afin de mieux le corréler à la réalité économique et de préparer à la fois la prochaine tempête, mais aussi la redéfinition du rôle de l’Etat français. Au beau milieu du prochain cataclysme, il sera déjà trop tard : « La prévoyance prépare le mieux à l’action », disait Louis-Auguste Martin.