La Chine est marginalisée sur le dossier nord-coréen

Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur associé à l’Institut Thomas More, et Jean-Yves Heurtebise, maître de conférences à l’Université catholique FuJen (Taiwan), corédacteurs-en-chef de la revue Monde Chinois

       

13 juin 2018 •


Bien qu’elle ait mis aux prises les deux dirigeants les plus critiqués de la planète, la rencontre de Singapour changera peut-être la face de l’Asie orientale. C’est un paradoxe, mais alors que l’attention du monde se focalise souvent sur l’émergence de la Chine et que les spéculations des analystes vont bon train sur le rôle central qu’elle joue déjà sur la scène internationale, la Chine est aujourd’hui marginalisée sur le dossier nord-coréen. La déclaration de Wang Yi, le conseiller de Xi Jinping pour les questions diplomatiques, le jour même du sommet, qui se félicite de cette rencontre et vante « le rôle constructif » traditionnel de la Chine sur ce dossier, ne doit pas faire illusion. A Pékin, le pouvoir observe avec appréhension le rapprochement entre Pyongyang et Washington.

Alors que les dirigeants chinois aiment à s’inscrire ostensiblement dans le temps long de la « renaissance » de la Chine et de l’Asie, Kim Jong-un et Donald Trump sont tous deux des enfants obéissants de notre époque, qui est celle de la « modernité liquide » chère au sociologue Zygmunt Bauman, où tous les engagements sont temporaires et conditionnels. Quelle sera la pérennité des accords conclus à Singapour, alors même que Donald Trump semble avoir fait de l’imprévisibilité une paradoxale ligne de conduite ? Comment croire à la parole d’un régime nord-coréen totalitaire, fondé sur la tromperie et la dissimulation ?

C’est une ironie de l’histoire, mais ce sont pourtant ces deux leaders, inlassablement épaulés par un très catholique président sud-coréen assoiffé de réconciliation, qui bousculent la donne stratégique aujourd’hui, tandis que Pékin, malgré tous les pronostics quant à son « émergence » géopolitique, malgré sa volonté de contrôle et malgré l’influence dont il dispose en Corée du Nord, assiste passivement à un sommet qui risque de modifier en profondeur son environnement stratégique.

Politique retorse

Les difficultés de la Chine à imposer son agenda diplomatique ne datent pas d’hier. Pékin ne s’est rallié que très tardivement et de mauvaise grâce à la politique de Washington. Au dire de certains à Pékin et ailleurs, les progrès militaires nord-coréens révéleraient l’inutilité de sanctions plus nocives pour le peuple que pour le régime. En réalité, les sanctions sont d’abord la conséquence de l’obstination de la dynastie des Kim, qui a préféré affamer son peuple plutôt que d’abandonner son programme nucléaire militaire, au nom d’une « souveraineté nationale » qui masque mal une volonté de sanctuariser son pouvoir personnel.

Affirmer que les sanctions furent inutiles, c’est occulter le fait qu’elles furent surtout virtuelles : en 1990, la Chine ne représentait que 6 % des exportations de la Corée du Nord et 13 % de ses importations ; en 2014, selon un rapport de la Kotra (Korea Trade-Investment Promotion Agency), 90,2 % des échanges commerciaux du pays se faisaient avec la Chine ! En avril 2017, malgré la résolution 2321 de novembre 2016 l’interdisant spécifiquement, la Chine continuait à importer massivement fer, acier, charbon, argent et zinc nord-coréens. Durant l’été 2017, la Chine autorisait encore les livraisons de pétrole à la Corée du Nord, et ce n’est que sous la pression de Donald Trump, qui instrumentalisait les négociations commerciales et le dossier taïwanais, que Pékin s’est résigné à appliquer les sanctions onusiennes, plaçant la Corée du Nord dans une situation inédite et fort inconfortable.

D’une façon révélatrice de ses difficultés à assumer un franc leadership sur la scène internationale, Pékin mène sur le dossier nord-coréen une politique retorse, qui vise moins à soutenir la Corée du Nord qu’à saper les efforts américains. Le programme nucléaire coréen est brutalement relancé en 1992, après la brouille entre les deux « partis frères » chinois et nord-coréen, alors même que les Etats-Unis avaient unilatéralement retiré leurs armes nucléaires de Corée du Sud en 1991. C’est d’abord parce que Pyongyang n’était plus assuré de la protection nucléaire de Pékin qu’il a poursuivi avec acharnement son propre programme nucléaire, malgré sa signature du traité de non-prolifération, en 1985. En 1992, afin de rompre l’isolement diplomatique que lui valut l’horreur suscitée par le massacre de la place Tiananmen trois ans plus tôt, la Chine ouvrait, en effet, des relations diplomatiques avec la Corée du Sud, au grand dam de Kim Il-sung, qui vécut ceci comme une nouvelle trahison, après la démaoïsation partielle des années 1980.

Mauvaise nouvelle

Pour autant, l’existence d’une Corée du Nord nucléarisée et tendue tout entière dans l’opposition à « l’Occident » est une aubaine pour la Chine – même si le caractère erratique des agissements nord-coréens peut parfois l’irriter. La Chine populaire apparaît ainsi, par contraste, comme une puissance responsable et à même de modérer les ardeurs belliqueuses de son voisin. Inversement, une péninsule coréenne pacifiée peut constituer une mauvaise nouvelle pour Pékin : d’une part, cela permet aux Etats-Unis et à ses alliés dans la région de se consacrer à la lutte contre la militarisation de la mer de Chine méridionale par Pékin (dans le déni du droit international) ; d’autre part, un accord entre les Etats-Unis et la Corée du Nord marginaliserait la Chine dans la résolution d’un problème qui se situe à sa périphérie immédiate : cela mettrait à mal le récit d’un nouvel ordre mondial chinois, le fameux « tianxia », sur lequel se fonde le Parti communiste pour promouvoir urbi et orbi ses « solutions » antidémocratiques.

La Chine voudra sans doute reprendre la main le plus vite possible après Singapour, et on peut s’attendre à un regain d’activité de Pékin vis-à-vis de Pyongyang. C’est qu’en effet ce sommet pourrait être un atout entre les mains de Kim dans sa tentative d’émanciper son pays de la tutelle du grand frère chinois. De ce point de vue, les tensions sino-nord-coréennes jurent avec le discours triomphaliste post-sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, vantant la grande unité asiatique et l’heureux contraste que celle-ci est supposée former avec la désunion d’un Occident déclinant.