Quelle est la position de la France dans la guerre du Yémen ?

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

27 juin 2018


A Paris, se tient ce mercredi une conférence humanitaire sur le Yémen. La guerre civile qui s’y déroule depuis quatre ans oppose une rébellion soutenue par l’Iran aux forces loyalistes yéménites appuyées par une coalition menée par l’Arabie saoudite. Ce conflit ne se réduit pas à son cadre régional mais concerne d’autres acteurs comme la France.

Voici plus de trois ans qu’une coalition arabe, emmenée par Riyad et Abou-Dhabi, est engagée dans l’incessante guerre civile qui déchire le Yémen. Ce faisant, les monarchies sunnites du golfe Arabo-Persique y ont impliqué les puissances occidentales. Dans cette affaire, la diplomatie française est mise en accusation, d’aucuns lui reprochant ses alliances régionales. Aussi la réunion à Paris d’une conférence internationale sur l’aide humanitaire, ce jour, est-elle parfois vue comme une tartufferie. Revue de détail.

Coût humain

A raison, les observateurs insistent sur le coût humain de ce conflit et la situation désastreuse dans laquelle le Yémen se trouve. La famine menace quelque sept millions de personnes et une épidémie de choléra se répand. La situation impose un traitement humanitaire de cette guerre, vite présentée comme dépourvue de sens. Pourtant, les souffrances des populations de l’ancienne « Arabie heureuse » ne sauraient occulter les enjeux géopolitiques.

Indéniablement, les rebelles houthistes, issus de la minorité zaydite (une branche du chiisme), sont soutenus par l’Iran qui mène une guerre par procuration dans le sud de la péninsule Arabique, sur les arrières des monarchies du Golfe. Le Yémen est l’un des théâtres de ce grand affrontement entre l’expansionnisme irano-chiite et les régimes arabes sunnites du Moyen-Orient. Certes irréductible à la théopolitique, cette guerre froide sectaire constitue la toile de fond des conflits régionaux, dont celui du Yémen.

Double front géopolitique

D’autre part, le groupe Al-Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA) parasite cette guerre afin de constituer un nouveau centre nerveux du terrorisme. S’y ajoutent des groupes affiliés à l’Etat islamique (Daech) dont la capacité de destruction est avérée. Ainsi l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis (EAU) et leurs alliés mènent-ils le combat sur un double front géopolitique : le djihadisme de facture chiite et celui de facture sunnite.

Au regard des déchirements du Moyen-Orient, au bord d’une rupture d’équilibre, il est loisible de se pencher sur la « crise de l’Islam » (Bernard Lewis) et l’impasse historique dans laquelle une grande partie du monde musulman est engagée, de la Méditerranée aux rives de l’océan Indien. Dépassé par le dynamisme des sciences et techniques occidentales, ce monde a ensuite été relégué par le « take off » (Walter Rostow) et l’expansion des pays d’Extrême-Orient.

S’il importe de comprendre les temps longs de l’Histoire et d’identifier ses lignes de faîte, il reste que la situation présente impose son rythme. On aura compris que la lutte contre le djihadisme sunnite, surtout menée par les forces émiraties et les groupes liés à Abou-Dhabi, intéresse au premier chef la France. Rappelons que les frères Kouachi, auteurs de l’attentat contre l’hebdomadaire Charlie-Hebdo, se réclamaient d’AQPA. Il est donc juste que cette lutte soit soutenue par des forces spéciales et des drones occidentaux.

L’enjeu du contrôle des rives de la mer Rouge et du golfe d’Aden

Parallèlement, les Houthistes, « sponsorisés » par Téhéran, ne sont pas à négliger. Le contrôle des rives de la mer Rouge et du golfe d’Aden par les rebelles entraverait la liberté de navigation sur la route de Suez, grande voie de passage entre Europe et Asie. Déjà confrontés au risque de minage du détroit d’Ormuz, en cas de guerre avec l’Iran, les EAU n’entendent pas laisser les « clients » de Téhéran menacer le détroit de Bab el-Mandeb. Au-delà, Mohammed Ben Zayed, régent des EAU, entend gagner en profondeur stratégique et latitude d’action.

Partiellement à tout le moins, l’objectif recoupe les intérêts de la France et de l’Europe, très dépendantes du régime de libre navigation dans ces voies de passage. De surcroît, Emmanuel Macron, malgré son désaccord avec Donald Trump sur le sort réservé à l’accord nucléaire de 2015, a également pointé l’expansionnisme irano-chiite au Moyen-Orient, en sus du programme balistique de Téhéran. Les actes suivent les mots.

Le soutien à l’Arabie Saoudite et aux EAU est donc cohérent avec la lecture des conflits régionaux et la politique étrangère française. La prise du port d’Hodeïda et la sauvegarde de la route de Suez sont d’importants enjeux géostratégiques. L’engagement pris par la France de déminer ensuite ce port contribuera à la sécurité de navigation en mer Rouge. Il permettra également le plein accès à des infrastructures vitales pour l’acheminement de l’aide humanitaire.

Affiner les perceptions

Dans cette affaire, point d’hypocrisie donc, mais une tension inévitable entre ce que Pascal nommait l’ordre de la chair et l’ordre de la charité. Si le politique ne peut ignorer les souffrances des populations et la compassion, il ne saurait faire l’impasse sur les questions de défense et les lois de la puissance.

En revanche, il importe d’affiner les perceptions. Quand les avions d’Arabie Saoudite bombardent le nord du pays, les EAU privilégient la lutte au sol, dans le sud du pays, contre Al-Qaida et l’Etat islamique. A moyen terme, il n’est pas sûr que les objectifs de Riyad et d’Abou-Dhabi soient parfaitement alignés

Par ailleurs, les projections de puissance arabe dans la Corne de l’Afrique et sur les rivages africains de la mer Rouge auront aussi leurs répercussions dans les pays et « zones grises » concernés. Après la diplomatie du chéquier viendra le temps du ressentiment. Présente en Afrique, la France doit anticiper les contrecoups de cette nouvelle géopolitique régionale.