Budget 2019 : l’économie… d’une vraie vision

Sébastien Laye, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

27 août 2018


Edouard Philippe a dévoilé les grandes lignes du prochain budget dans un entretien au Journal du dimanche, dimanche 26 août. Ces mesures constituent une improvisation politicienne visant à inventer une politique de pouvoir d’achat et manquent de rigueur intellectuelle. Décryptage…

« Les gouvernements n’ont que l’âge de leurs finances, comme les hommes n’ont que l’âge de leurs artères », avait coutume de dire André Maurois. Pour le pouvoir actuel d’Emmanuel Macron, à l’instar de celui de ses prédécesseurs, le cadrage budgétaire et la vision économique pluriactuelle seront le cœur même de son succès ou de son infortune.

Or, dans l’euphorie qui a entouré sa victoire électorale, peu d’experts et d’économistes ont relevé l’approche problématique du cycle économique et des finances publiques par le gouvernement. Faisant fi de toute loi de finance rectificative en juin 2017, le gouvernement a dû, dès juillet, présenter en urgence des mesures pour équilibrer le budget réel 2017. Il a ensuite présenté des réformes fiscales et économiques très progressives, avec un prévisionnel de baisse modérée des déficits, qui étaient sous tendu par un scénario économique trop idyllique : 2% de croissance par an pendant toute la durée du quinquennat. Bercy semble être complètement passé à côté du point haut de l’économie mondiale qu’aura été le second semestre 2017. Ainsi, en janvier 2018, le gouvernement entendait tenir ses promesses de baisse modeste des déficits et d’application de ses réformes avec une croissance de 2% en 2018… Aujourd’hui, la Banque de France court, trimestre après trimestre, après la lente dégradation de la situation économique pour aujourd’hui annoncer 1,7% de croissance 2018.

En réalité, nombre d’économistes s’attendent à un atterrissage de notre économie autour de 1,5% de croissance, ce qui va une nouvelle fois obliger le gouvernement à trouver des sources d’économies en urgence au dernier trimestre. C’est dans ce contexte d’erreurs répétées qu’Édouard Philippe nous propose ses premiers arbitrages budgétaires pour le budget 2019. Une nouvelle fois, les prémisses de ce budget sont ubuesques : l’erreur est humaine, l’entêtement est diabolique, car Edouard Philippe n’a aucun scrupule à annoncer une croissance en berne pour 2018 tout en utilisant une prévision 2019 de 1,7% ! Est-ce à dire que la récession ne viendra jamais ? Ou bien que les esprits animaux de l’économie française vont se réveiller et réaccélérer ? Chacun constate le ralentissement actuel, et on ne peut pas bâtir un budget sérieux avec une hypothèse de croissance 2019 supérieure ou même égal au chiffre final que l’on constatera pour 2018.

Ce budget 2019, qui menace déjà de s’effondrer rapidement sous le poids de ses hypothèses bancales, ne fait guère preuve d’imagination. Comme de manière assez récurrente depuis le début du quinquennat, acculé face à la réalité et au cercle de la raison implacable, le gouvernement doit réaliser des économies sur les aides sociales, en limitant leur revalorisation automatique (ainsi que sur la martingale macroniste des restrictions aux contrats aidés), au risque d’alimenter les critiques de ceux qui dénoncent son manque de justice sociale. Une multiplication de petites injustices qui pourrait annihiler l’effet du plan pauvreté attendu d’ici deux semaines. Sur le plan de la maîtrise des dépenses publiques de fonctionnement, le pari initial de l’équipe gouvernementale s’apparente à un échec : alors qu’Emmanuel Macron avait annoncé réduire la fonction publique de 120 000 postes durant son mandat, cette promesse a commencé à être travestie en indiquant que seuls 50 000 postes de la fonction publique d’État seraient concernés. Et encore, au rythme actuel (4 500 postes en moins en 2019 après 1 600 en 2018), il faudrait faire un effort irréaliste en 2020 et 2021 pour atteindre cet objectif.

La seule mesure nouvelle de ce budget tient au grand retour de la limitation des cotisations salariales sur les heures supplémentaires. Si cette mesure peut paraître au premier abord sortie tout droit de la naphtaline de la pensée économique sarkozyste, les apparences sont trompeuses : en 2007, Sarkozy avait instauré sur les heures supplémentaires une exonération des charges mais aussi une non-imposition de ces revenus. Edouard Philippe a beau jouer sur les mots, sa mesure est bien une « désocialisation » et non une défiscalisation des heures supplémentaires. D’après un rapport parlementaire de Jean Pierre Gorges en 2011, 40% des salariés du privé avaient ainsi vu leurs revenus augmenter de 500 euros par an. Dans la version 2019, le gain attendu devrait être de 88 euros par an et par ménage, pour un coût de 3 milliards par an pour les finances publiques. On notera cependant que les effets sur l’emploi de cette mesure Sarkozy furent très controversés.

Cette réforme, sortie en urgence pour tenter d’inventer une politique du pouvoir d’achat, ne peut en réalité faire l’économie d’une vraie vision d’ensemble sur la fiscalité et l’impôt sur le revenu, qui tarde à venir. Or il ne s’agit plus ici de réformes de début de mandat, puisqu’on parle d’une application en septembre 2019.

Budget intermédiaire dans ce quinquennat, cet exercice 2019 manque de rigueur intellectuelle, et pêche par improvisation et considérations politiciennes primant sur les vraies lois de l’économie.