Les raisons du « miracle portugais »

Sébastien Laye, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

28 août 2018 •


Loin des dogmes bruxellois et de la politique budgétaire française, la réussite du Portugal repose sur la relance de l’investissement et les baisses d’impôts…

Il nous faut faire fi de toute forme de vénération servile en matière de politique économique, afin de mieux cerner les linéaments de la réussite de chaque pays.« Prenons le cas de Singapour. On dirait un miracle économique. Mais le miracle est moins celui de l’inspiration que celui de la transpiration ». Ces mots de l’économiste Paul Krugman en 1996 doivent nous conduire à relativiser les différents modèles économiques : le modèle japonais, le modèle anglo saxon, le modèle scandinave.

Or il est un pays en Europe qui, non content d’être sorti des abysses de la crise financière, présente désormais un état insolent : il s’agit du Portugal. A bien des égards, analyser les tenants du succès économique portugais actuel fourbit des armes intellectuelles qui font cruellement défaut à l’actuelle majorité pour enfin vaincre le chômage et sortir d’une croissance poussive.

Les faits en premier lieu : alors qu’en 2013 le chômage culminait à près de 17,5%, il est désormais de 7,9%, alors qu’en France le chômage paraît stagner aux alentours de 9%. On peine à se rappeler une époque ou le différentiel entre les deux pays tournerait à l’avantage du Portugal… S’agissant des finances publiques, le déficit est de 2% du PIB en moyenne contre un peu moins de 3% en France, même si le stock de dette publique de Lisbonne, hérité de la crise et des gabegies antérieures, culmine encore à 122% du PIB.

Après des taux de croissance négatifs entre 2011 et 2013, le Portugal a enregistré une croissance de 1,6% en 2016 et de 2,7% en 2017 : à l’inverse de la France, ce rythme ne faiblit pas, puisqu’au premier semestre 2018, l’acquis de croissance était de 0,9% (0,4% en France) avec ainsi la certitude d’avoir une croissance finale encore bien supérieure à 2% en 2018 ; et ce alors même que l’économie portugaise n’a pas besoin du même niveau de croissance que la France pour créer des emplois. Sans doute grâce à une structure du marché de l’emploi dominée par les services, bien plus intrinsèquement flexible au-delà même du droit du travail : ce phénomène est criant dans l’emploi saisonnier en hôtellerie et restauration.

Deux phénomènes

Comment expliquer ces excellentes performances ? Il faut d’abord se rappeler qu’à partir de 2013 le pays a été placé en surveillance par Bruxelles avec une forte pression pour appliquer des politiques d’austérité et de contrôle des finances publiques : ces politiques ont eu un succès très mitigé ; au plus fort de l’effondrement du crédit et de la demande, serrer les vis des finances publiques a plongé le pays dans un marasme encore plus conséquent. Cependant, ces années d’austérité budgétaire ont aussi permis une remise à plat des finances publiques, de l’économie souterraine et des errements immobiliers, ce dont profite l’actuelle majorité qui s’est bien gardée de repartir dans de folles dépenses ou un laxisme budgétaire.

Mais l’essentiel du succès portugais actuel peut s’expliquer par deux phénomènes : la relance de l’investissement d’une part, et la concurrence fiscale de l’autre.

L’actuelle majorité portugaise de gauche a sciemment fait fi des dogmes bruxellois – Bruxelles a d’ailleurs multiplié les mises en garde contre Lisbonne critiquant l’absence de réformes du droit du travail et de cadrage budgétaire, avant de devoir modérer ses critiques face à l’insolent succès portugais : point de réforme structurelle du marché du travail pour assouplir les droits des salariés, point d’abaissement de la protection sociale, encore moins de gel du salaire minimum ou des pensions de retraite.

Paradis fiscal

Le Portugal a choisi de soutenir sa demande intérieure en stimulant l’investissement qui, à 17% du PIB, est proche du niveau allemand mais avec une inflation plus faible. Le gouvernement a massivement baissé les impôts pour les classes moyennes et les charges sur les petites entreprises, tout en favorisant la montée en gamme de son industrie, sortant d’un modèle low cost pour relancer ses parts de marché à l’export. La consommation n’a pas été sacrifiée comme dans d’autres pays européens, afin de remplir les carnets de commande des entreprises.

Ce plan de relance massif, industriel et axé sur les classes moyennes, s’appuyant sur des finances saines laissées par la précédente majorité, explique en partie le miracle portugais actuel. Loin des dogmes de la Commission européenne, l’accroissement du PIB a permis au pays, sans contraction de la demande, de réduire encore plus ses déficits et de moderniser ses infrastructures : une sortie par le haut du malthusianisme économique européen.

Il ne faut pas non plus négliger la dimension fiscale dans ce miracle, qui met aussi en exergue les apories de la construction européenne : d’une part, le cas portugais rappelle que les baisses massives d’impôts sur les classes moyennes fonctionnent – le Portugal, comme les Etats Unis, en tirent logiquement profit ; par ailleurs, le Portugal s’est réinventé en un paradis fiscal héliotropique pour retraités européens, notamment français. D’une certaine manière, le succès portugais et le marasme français ne sont que l’avers et le revers d’une même réalité, en un curieux jeu de vases communicants à l’échelle européenne.

A Lisbonne, la croissance est lisible dans l’enthousiasme des entrepreneurs et surtout de la jeunesse, dans l’internationalisation et l’optimisme des investisseurs : le monde entier vient faire des affaires au Portugal. Le contraste avec la France et son faux calme de l’été n’en est que plus saisissant, sur fond de croissance qui s’essouffle et d’espoirs brisés…