Avant de privatiser, cassons les monopoles

Sébastien Laye, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

10 octobre 2018


L’autorisation donnée par l’Assemblée nationale au gouvernement de lancer la privatisation de la Française des Jeux (FdJ) et d’Aéroports de Paris (AdP) relance la guerre picrocholine des « pro » et des « anti ». Ce qui frappe, pourtant, c’est davantage l’impression d’impréparation de l’exécutif – comme tant d’autres avant lui… Incapable de lancer une véritable réforme de l’État, qui seule serait en mesure de dégager d’authentiques marges de manœuvre budgétaires, il se trouve acculé à employer un expédient budgétaire usé jusqu’à la corde : la privatisation de quelques bijoux de famille. Sans aucune réflexion stratégique préalable.

Les libéraux et les entrepreneurs ont pour coutume de défendre les privatisations des entreprises publiques au nom d’un raisonnement simple : le secteur privé serait plus efficace que le public pour fournir ces biens et ces services, à un moindre coût et à une meilleure qualité. Cet argument justifie les demandes de privatisation du cortège d’entreprises publiques en France, représentant encore une valeur nette comptable de 100 milliards d’euros.

On ne saurait nier sa pertinence mais il fait trop vite fi de la question de la concurrence. Si les entreprises privées fonctionnent en général mieux que les publiques, c’est parce que les propriétaires privés s’y font concurrence. Friedrich Hayek préconisait de parler de « propriété plurielle » plutôt que « privée » car le grand enjeu en la matière n’est pas tant la privatisation (ou la désétatisation) que la démonopolisation. Or le gouvernement, en annonçant la privatisation de FdJ et d’AdP, reproduit le schéma erroné de précédentes privatisations.

Capitalisme de connivence

Le risque est grand de donner les clefs de mastodontes publics à des acteurs privés qui jouiront d’une position monopolistique, alors qu’il aurait fallu commencer par démanteler ces géants. Le cas de FdJ est évident, avec un monopole de fait, renforcé par le pouvoir régalien de lever des taxes sur les jeux qui lui est associé. Fort heureusement, l’Etat continuera de prélever ces taxes auprès du futur opérateur privé qui, lui, récupèrera le dividende versé historiquement à l’Etat. Il s’agit du grand reproche fait à cette privatisation : l’Etat se priverait d’une source de dividendes. Sauf qu’en vendant, il récupèrera immédiatement l’équivalent de dix années de dividendes. D’ailleurs la structure complexe de FdJ, avec nécessité pour l’Etat de continuer à percevoir des taxes sur les jeux, fait que les candidats ne se bousculent pas vraiment, les grands groupes comme Vivendi ayant déjà jeté l’éponge. Le risque est plutôt à identifier du côté d’un prix de vente décevant et d’un futur monopole privé : n’aurait-il pas mieux valu déréguler le secteur des jeux et des paris et instiller plus de concurrence dans le secteur ?

Le cas d’AdP est diffèrent, puisque le juge de paix du prix d’achat sera le niveau du cours de Bourse, qui se porte plutôt bien. Mais là encore, nous risquons de passer d’un monopole partiellement public à un monopole privé. Comme nous l’avons vu lors des privatisations d’autoroutes ou d’aéroports passées, l’Etat s’est révélé incapable de bien vendre ou d’imposer un strict cahier des charges aux acheteurs. Son retrait ne s’est pas traduit par plus de concurrences et d’émulation dans le secteur au profit des usagers : les mêmes comportements monopolistiques ont continué à dominer un secteur, celui des infrastructures, où les barrières à l’entrée sont considérables.

Le gouvernement ne devrait pas faire preuve de précipitation dans ces deux privatisations et veiller à ce qu’un capitalisme de connivence (manifeste quand une certaine « caste » de hauts-fonctionnaires reste à la tête de ces entreprises des décennies après les privatisations) et monopolistique, ne devienne pas la marque de fabrique de l’ère Macron.