La Chine, ce pays où les évêques « disparaissent »

Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

20 novembre 2018 •


La disparition de l’évêque Shao Zhuming en novembre vient tempérer les espoirs de liberté religieuse des catholiques chinois qu’avait provoqué la signature d’un accord entre Pékin et le Saint Siège. Dans les faits, l’anti-catholicisme reste la doctrine du pouvoir chinois.

Alors que la Chine et le Vatican ont signé un accord provisoire dans lequel le Pape François reconnaissait sept évêques chinois illégitimes, ce qui semblait marquer la fin de la période de rupture entre les communistes chinois et l’église catholique, une nouvelle disparition d’un évêque, Mgr Shao Zhuming, est intervenue en ce mois de novembre. Comment expliquer cette situation apparemment contradictoire ?

La contradiction n’est qu’apparente. Les fonctionnaires en charge de « siniser » les religions (c’est la politique officielle du Parti depuis 2016) et l’association patriotique « catholique », une émanation du gouvernement chinois, utilisent l’accord entre le Vatican et la Chine pour faire pression sur les membres du clergé qui refusent d’intégrer les institutions officielles. C’est le pape lui-même qui vous demande de nous obéir, disent-ils en substance aux « réfractaires » dont fait partie Mgr Pierre Shao Zhuming. L’association patriotique tente aussi aujourd’hui de mettre la main sur les ressources financières de l’Église « souterraine » (la partie de l’Église de Chine qui n’est pas contrôlée par Pékin) en intimidant ses membres grâce à cet accord. Il s’agit encore de marginaliser les fidèles qui refusent d’intégrer l’association patriotique. Mgr Shao a été arrêté le 9 novembre dernier, quelques jours après qu’il eut célébré une messe consacrée à un membre historique de l’Église souterraine. La police a déclaré que Mgr Shao serait de retour dix ou quinze jours après son arrestation. Entre temps, le pouvoir a tout le loisir de faire pression sur lui pour le pousser à intégrer l’association patriotique et l’inciter à mettre fin au mouvement de révolte qui agite l’Église souterraine depuis l’accord entre le Vatican et le Parti communiste.

Comment mesurer les forces anti-catholiques en Chine ? Comment anticiper leur évolution future ?

Le Parti communiste qui exerce sur la société chinoise un pouvoir total est par essence dans un rapport d’opposition radical à l’Église catholique. Les membres du Parti doivent faire profession d’athéisme et ne peuvent donc être catholiques. Alors qu’en réalité beaucoup des valeurs que prétendait incarner le Parti communiste au moment de son arrivée au pouvoir en 1949 avaient été introduites en Chine par les églises chrétiennes (c’est sous l’influence chrétienne que la cruelle pratique des pieds bandés a progressivement disparu de Chine, de même qu’a reculé l’infanticide féminin), le Parti veut considérer l’Église comme une institution obsolète ayant vocation à disparaître dans les poubelles de l’Histoire. Ou plutôt, le Parti veut recycler à son profit l’autorité spirituelle de l’Église catholique et plus généralement du christianisme dont l’influence sur les sociétés occidentales (et sur sa propre population dont une bonne part se convertit au protestantisme) l’impressionne au fond beaucoup.

Le Parti est contre le christianisme comme Sacha Guitry était contre les femmes : tout contre. Constatant sa perte de légitimité, sa propre absence de puissance spirituelle – alors même que la vertu et le charisme doivent être des attributs essentiels du pouvoir en Chine –, le Parti cherche à capter à son profit l’autorité spirituelle des églises chrétiennes. De plus, dans certaines régions où le catholicisme est bien implanté, il cherche à couper à la racine les efforts d’évangélisation des églises locales en interdisant la messe et le catéchisme aux moins de dix-huit ans. Dans certaines régions, au plus fort du culte de Xi Jinping fin 2017, des membres du Parti investissaient les maisons des fidèles pour leur faire décrocher les crucifix ou les portraits de la Vierge et les remplacer par des portraits de Xi Jinping, sous le prétexte que la foi dans le Parti était plus efficace que celle en Jésus-Christ pour s’enrichir.

Mais la soif de spiritualité des Chinois reste vive. Même si l’Église catholique peine à se développer, beaucoup de Chinois découvrent le Christ en lisant la Bible ou grâce à des groupes informels de prières. Le Parti vient donc d’interdire la vente de bibles « non autorisées », en particulier sur Internet. Pour le Parti, tout se joue et se jouera sur le plan spirituel, c’est pour cela qu’il faut prendre très au sérieux ce qu’il appelle les programmes de « rééducation » et de « transformation » de la personne qu’il développe aujourd’hui massivement contre les musulmans du Xinjiang pour y substituer la foi patriotique en la Chine à l’islam.

Alors que les négociations entre Chine et Vatican doivent se poursuivre au cours des prochaines semaines, quels seraient les signes positifs, ou négatifs, à attendre de ces prochaines rencontres ?

L’autorisation qui serait donnée au pape de se rendre en visite officielle en Chine serait une victoire éclatante pour le Saint-Siège. Il semble que le pape François rêve d’être le premier Souverain pontife à poser le pied dans ce pays. Il ne faut cependant pas trop l’espérer. Le Parti communiste chinois n’a aucune envie que se manifeste aux yeux du monde la ferveur de la foi chrétienne en Chine, soixante-dix ans après son arrivée au pouvoir