Comment la France doit agir dans un Moyen-Orient au bord de la déflagration

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

       

29 novembre 2018 •


Entre Iran perturbateur et Arabie Saoudite imprévisible, la gravité des menaces et le sens des responsabilités expliquent la prudence des diplomaties occidentales.

Les développements de l’affaire Khashoggi, ce « meurtre sur le Bosphore » commis à l’intérieur du consulat saoudien d’Istanbul, ont un bref temps occulté la force des tensions géopolitiques qui placent le Moyen-Orient au bord d’une grande déflagration. Pourtant, c’est bien la gravité des menaces et le sens des responsabilités qui expliquent la prudence dont les diplomaties occidentales font preuve à l’égard de Riyad, le devenir de l’Arabie Saoudite conditionnant en partie les évolutions régionales. S’il importe que le trio occidental formé par les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni maintienne son unité, cet impératif n’interdit pas le questionnement de la diplomatie française dans le golfe Arabo-Persique.

Mise en perspective de la géopolitique du Moyen-Orient

Au préalable, une brève mise en perspective de la situation géopolitique régionale s’impose. Il est désormais évident que le Printemps arabe du début de la décennie, regardé avec appréhension avant d’être célébré comme réalisation de la « fin de l’Histoire », aura profondément fragilisé les régimes arabes sunnites et ouvert un boulevard au djihadisme. Au djihad global d’Al-Qaïda s’est ajoutée l’ambition territoriale de l’Etat islamique, à l’origine d’un prétendu califat de part et d’autre de la frontière syro-irakienne.

Tout à sa tentative de conciliation avec le régime irano-chiite, l’Administration Obama aura négligé les alliances avec la Turquie et les monarchies traditionnelles du golfe Arabo-Persique. L’absence de politique américaine en Syrie, la guerre ainsi que le jusqu’au-boutisme de Damas et de ses « parrains » russe et iranien ont permis le surgissement de l’Etat islamique (2014). In fine, au cours de la guerre civile syrienne, un front russo-chiite a pris forme (l’axe Moscou-Damas-Téhéran). De ce fait, les positions occidentales dans la région sont fragilisées.

Au début de ce grand bouleversement, les séditions ont bousculé ou renversé certains des « hommes forts » du monde arabe. Inattendu, le phénomène a surpris la diplomatie française et les capitales occidentales (2011). Après les doutes et hésitations, en vue d’influencer le cours des événements, Paris a tenté de chevaucher le tigre. La diplomatie française s’est donc fait le héraut du Printemps arabe, jusqu’à ce que le chaos menace ses partenaires et alliés du golfe Arabo-Persique.

Dès lors, la France a opté pour une « politique de réassurance », l’idée consistant à donner des garanties de sécurité aux régimes arabes sunnites. Elles portent sur l’instabilité politique intérieure, la modification des rapports de force dans la zone et les menaces extérieures qui pèsent sur les régimes amis. Nécessité faisant loi, la manœuvre des crises et le renforcement des liens bilatéraux, notamment dans le golfe Arabo-Persique, ont donc prévalu sur la vision d’ensemble et le long terme.

Si les situations ont leur logique propre, il importe de définir un horizon stratégique et de fixer un cap à la politique de la France au Moyen-Orient, ce qui suppose un diagnostic de l’état des menaces. L’analyse met en évidence l’expansionnisme irano-chiite au Moyen-Orient et ses différentes dimensions : ambitions nucléaires du régime, programme balistique et volonté de dominer les pays arabes de la région, du Golfe à l’Orient méditerranéen, voire de détruire Israël. Une telle emprise de Téhéran sur son environnement aurait des répercussions jusqu’en Méditerranée occidentale, voire au cœur de l’Europe.

L’Iran, « Etat perturbateur »

Par ailleurs, la défaite de l’Etat islamique, qui a perdu Mossoul et Raqqa, et la désintégration du prétendu califat ne sauraient dissimuler le fait que les racines du djihadisme sunnite demeurent vivaces. Sur ce plan également, la politique de déstabilisation régionale de Téhéran ne peut que susciter de graves contrecoups. Si le terrorisme de type Al-Qaïda ou Etat islamique a bien des causes, l’impérialisme irano-chiite et les exactions de ses milices nourrissent le fanatisme d’une partie des populations sunnites.

Les positions et intérêts régionaux de la France, la gravité des menaces directes et indirectes induites par les ambitions moyen-orientales de Téhéran, le révisionnisme géopolitique de ce régime ainsi que le tempo imprimé par l’Administration Trump frappent de vanité le discours sur la « puissance d’équilibre ». L’emploi de cette expression dans un tel contexte géopolitique accrédite l’idée fausse d’une symétrie entre les alliés et partenaires de la France d’une part, l’« Etat perturbateur » qui les menace d’autre part. De surcroît, la lutte multiforme contre le terrorisme requiert un haut niveau de coopération les régimes arabes sunnites du Moyen-Orient désignés comme impies par Al-Qaïda et l’Etat islamique.

Au vrai, il y a quelque duplicité dans la posture « gaullo-mitterrandiste » invoquée par le Président de la République. La France est bien alliée à certains de ces régimes et n’ignore pas la réalité de la menace irano-chiite. Ses diplomates connaissent les périls induits par l’incertaine modernisation de l’Arabie Saoudite, un pays indispensable pour endiguer l’Iran et, à plus long terme, réorienter vers des formes authentiquement religieuses la partie dévoyée des énergies du monde islamique. Enfin, Paris a intégré le dynamisme et l’activité des Emirats arabes unis, tant sur le plan de la lutte contre le djihadisme qu’en matière de transition économique et énergétique.

Plutôt que de céder au verbalisme et de brouiller la perception des enjeux dans le golfe Arabo-Persique, il importe d’assumer une politique claire et lisible qui désigne la menace iranienne. Dans une telle perspective, se poser à l’avant-pointe d’improbables efforts pour mettre en place un dispositif censé préserver le commerce avec l’Iran – alors que le conte des mille et une nuits brodé sur les fantastiques perspectives de ce marché s’avère mensonger -, serait contre-performant. Certes, œuvrer à la « dédollarisation » de l’économie mondiale est légitime, mais cela est une autre question et ne doit pas s’effectuer au profit de puissances qui ont entrepris de détruire l’hégémonie occidentale.

En somme, la politique iranienne de la France repose sur un « carré stratégique » que sont la renégociation de l’accord nucléaire de 2015, la prolongation des « sunset clauses » qui brident les ambitions de Téhéran, la limitation du programme balistique et la cessation des activités de déstabilisation. Ce sont là des objectifs clairs, bien définis, inscrits dans une vision d’ensemble qui intègre les alliances occidentales de la France, son rapport particulier à Israël et les étroits partenariats noués dans le monde arabo-sunnite.

Assumer ses alliances régionales

Nul besoin donc de greffer sur cette politique des fictions entretenant l’illusion de la « France seule », capable de tenir le rôle de tiers pacificateur, à équidistance des uns et des autres. D’autant moins que la situation pourrait évoluer de manière inattendue. A l’intérieur de l’Iran, les sanctions mises en place à l’été, élargies le 5 novembre dernier au pétrole et aux échanges financiers, produisent leurs effets. Sur la scène internationale, la responsabilité des services iraniens dans plusieurs projets d’attentat, en France et en Europe, est pointée du doigt.

Il appartient donc à la France d’assumer ses responsabilités stratégiques dans cette partie du monde, sur le double front géopolitique de la lutte contre le djihadisme de facture chiite et celui de facture sunnite. Aussi la diplomatie publique doit-elle être pleinement en phase avec la politique réelle conduite dans la région. Enfin, si Paris entend plaider le bien-fondé du multilatéralisme, une initiative s’impose à l’esprit : promouvoir l’idée d’un cadre intégrant les régimes arabes sunnites du Golfe afin de renégocier l’accord nucléaire de 2015. Ce serait là une initiative plus concrète que les discours emphatiques sur l’« ordre international libéral »