Macron et l’Europe • Derrière l’emphase floue, une sécheresse technocratique

Interview de Jean-Thomas Lesueur, délégué général de l’Institut Thomas More

      

6 mars 2019 •


Dans son discours de la Sorbonne, le chef de l’Etat formulait trois vœux pour l’Union européenne : souveraineté, unité, démocratie. Il renchérit dans une tribune publiée ce matin dans tous les pays européens, avec ces trois mots : liberté, protection, progrès. Y a-t-il une inflexion dans son discours ou bien Emmanuel Macron est-il dans la continuité de son engagement européen ?

Il y a globalement continuité entre les deux. On nous avait dit, depuis quelques semaines, qu’il allait abandonner la rhétorique des « progressistes » contre les « nationalistes », mais ce n’est pas le cas. On a beaucoup insisté depuis hier sur le fait que les thèmes de la frontière et de la protection étaient particulièrement présents dans la tribune mais ils l’étaient déjà dans le discours de la Sorbonne. C’est d’ailleurs le cœur de son message : montrer que c’est l’engagement européen, et non pas ce qu’il appelle le « repli nationaliste », qui est garant de la frontière, de la civilisation et même de la « Renaissance européenne »…

Ce dernier point doit d’ailleurs attirer notre attention. Sa tribune porte le titre « Pour une Renaissance européenne » (avec une majuscule), convoque « l’humanisme », le « destin » et « l’histoire » des Européens mais se résume, au vrai, à un assez plat catalogue de mesures institutionnelles, fiscales et bureaucratiques. C’est très typique de sa manière : une emphase floue qui cache (mal) une sècheresse technocratique. Cette tribune n’est ni assez pensée et pesée pour offrir une vision, ni assez précise et architecturée pour constituer un programme.

Affaibli sur le plan intérieur par la vague de protestations qui dure depuis novembre, Emmanuel Maron est-il en position de force face à ses partenaires pour relancer le projet européen ?

Non. Cela a été beaucoup dit, il essaie sans doute de profiter de la fin de règne d’Angela Merkel en Allemagne pour prendre une forme d’ascendant. Mais les charmes qu’on a pu lui trouver à Bruxelles ou Berlin au début de son quinquennat sont largement dissipés. Le dérapage budgétaire de cette année et l’absence de réformes sérieuses (de l’État notamment) déçoivent. L’affaire Air France-KLM est à ce titre une métaphore parfaite : les Français parlent fort et prennent beaucoup de place mais n’obtiennent guère de résultats… Ses partenaires finissent toujours par se lasser.

D’autre part, il a face à lui le front sans cesse grossissant de ceux qu’il appelle les « populistes » ou les « nationalistes ». Il les a désignés comme ses adversaires et vous imaginez bien qu’ils ne lui feront pas de cadeaux.

Le chef de l’Etat parle d’un « bouclier social » qui couvrirait les travailleurs d’un bout à l’autre de l’Union. Quels sont les obstacles à un tel projet ?

Le principal obstacle est tout simplement la réalité. Emmanuel Macron présente comme l’un de ses grands succès européens la révision de la directive sur les travailleurs détachés en octobre 2017. Ce fut en fait un demi-succès, les pays de l’Est (Pologne, Hongrie, Lettonie et Lituanie) s’y opposant et l’Espagne et le Portugal marquant de fortes réticences. Tout simplement parce que ces pays, à des titres divers, profitent du cadre réglementaire. Alors, l’instauration d’un « bouclier social », et d’un « salaire minimum européen », ajoute-t-il, ne sont pas pour demain.

Ces pays, et d’autres, ne se priveront pas de l’enjoindre à baisser le coût de travail en France avant de vouloir imposer une même règle à tous. Et ils auront raison : la France est le deuxième pays où ce coût est le plus élevé après la Belgique… Je ne prétends pas qu’il n’y a pas d’authentiques problèmes de dumping social en Europe mais la France serait plus fondée à demander des efforts à ses partenaires si elle en faisait elle-même.

Concrètement, quand Emmanuel Macron envisage de laisser l’Europe progresser « à différents rythmes », comment se traduirait cette Union à deux vitesses (ou plus…) ?

C’est une idée qui traîne dans le débat européen depuis vingt-cinq ans, que quelqu’un ramasse de temps à autres, agite puis laisse choir de nouveau. Elle est inopérante d’abord parce qu’elle est l’inverse même de l’« ADN européen » pourtant si cher à Emmanuel Macron : celui de « l’union sans cesse plus étroite » à laquelle se sont engagés les pays signataires du traité de Lisbonne. Il est étrange qu’un défenseur ardent de l’Union européenne ne voit pas la contradiction.

Ensuite, s’il y a plusieurs « rythmes », qui définira la cadence, la direction et les critères de qualification ? Non, cette idée d’Europe « à plusieurs vitesses » ou « en cercles concentriques » est l’exemple type de ces propositions à la fois mal définies et un brin menaçantes qu’affectionnent les orthodoxes européens. Ils veulent à toute force que le « projet européen » conserve ses contours flous et demeure l’OPNI (objet politique non identifié) que décrivait déjà Jacques Delors en 1985. Or, un projet qui reste à l’état de projet pendant des décennies a été mal conçu, non ?

La tribune parle d’une remise à plat de l’espace Schengen. Comment y réussir là où tous les chefs d’Etat échouent depuis la nouvelle crise migratoire qui secoue l’Europe ?

Le vrai problème, une nouvelle fois, est le flou du propos : « remettre à plat l’espace Schengen » pour quoi faire ? Il faut d’abord fixer un objectif politique clair et après seulement vient la question des outils. Or de cela, Emmanuel Macron ne dit mot. Veut-il gérer et accompagner les flux migratoires ou les réduire ? C’est, au fond, sur cette question que les Européens échouent à se mettre d’accord depuis 2015. S’il veut refonder Schenghen pour réduire les flux et instaurer un vrai contrôle aux frontières extérieures de l’Union européenne, l’Institut Thomas More a fait des propositions en 2017.

Il faut souligner que le président de la République souhaite en outre une « police des frontières commune », un « office européen de l’asile » et un « Conseil européen de sécurité intérieure » : bref, il veut communautariser la politique migratoire. C’est une très mauvaise piste. Il faut certes renforcer les coopérations et la solidarité européenne mais sur la base de la souveraineté des États. Là encore, nous avons fait des propositions et en feront d’autres au moment des élections européennes…

Le président ne cesse de citer le Brexit comme un contre-exemple, en soulignant le risque pris par les Britanniques. Aujourd’hui, son projet de « renaissance européenne » n’est-il pas plus hasardeux encore ?

Je ne sais pas si c’est hasardeux mais c’est, je l’ai dit, flou et technocratique à la fois. Le nombre de nouveaux « machins » qu’il souhaite créer est impressionnant : une « agence européenne de protection des démocraties », une « police des frontières commune », un « office européen de l’asile » et un « Conseil européen de sécurité intérieure », nous l’avons vu, une « banque européenne du climat », une « force sanitaire européenne » et un organe de « supervision des géants du numérique ». Tout cela mis au service de quelle idée ? On cherche en vain.

En revanche, rien sur un meilleur pilotage de l’Union européenne, sur sa concentration sur les domaines dans lesquels elle a une vraie valeur ajoutée, sur l’application du principe de subsidiarité, sur la prévalence indispensable du Conseil sur la Commission, sur la réforme du Parlement européen, etc. Bref, rien sur ce qui permettrait de rendre plus modeste, plus efficace et plus lisible une Union européenne dont de plus en plus d’Européens se défient.

De telles propositions seront-elles suffisantes pour recréer le « sentiment d’appartenance » qu’Emmanuel Macron appelle de ses vœux ?

Evidemment non mais je vous dirais que ce n’est pas un but à poursuivre. L’Union européenne n’a à se substituer aux nations ni dans les faits, ni dans les cœurs. Il n’y a pas de peuple européen, il n’y en a jamais eu, on peut douter qu’il y en ait un jour. Et c’est tant mieux… L’Union européenne doit être un outil de coopération, de nature confédérale, au service de ses membres. Rien de plus, rien de moins. Ni trop, ni trop peu. Et ce n’est déjà pas une mince affaire…