Si j’étais le roi des Belges

Jean de Codt, président de la Cour de Cassation (Belgique) et membre du Conseil d’orientation de l’Institut Thomas More

       

28 janvier 2020 •


Si j’étais le chef de l’Etat, je crois que je me rendrais au journal télévisé de 19h30 afin d’y prononcer, après les premières mesures de la Brabançonne, l’allocution suivante.


Mes chers compatriotes,

Les rapports que j’ai reçus des divers informateurs nommés par mes soins depuis les dernières élections font de moi l’homme le mieux renseigné du royaume. Je n’ai pas le sentiment que ces missions d’information puissent, utilement, se prolonger. Je sais tout ce que je devais savoir. Le temps est venu de conclure.

Nous sommes dans une impasse. Peut-être faut-il l’attribuer à une polarisation extrême de l’électorat. Mais je voudrais, ici, risquer un autre diagnostic, et, pourquoi pas, vous suggérer un remède inédit, fût-il de cheval. Si nous échouons à résoudre la crise, n’est-ce pas, plus profondément, en raison d’un estompement de la norme constitutionnelle ? Dans l’affirmative, la solution n’est-elle pas dans un retour aux sources ?

Le nœud et ceux qui le tiennent

Cette Charte fondamentale, que mon serment dynastique m’oblige à respecter, a longtemps été considérée comme un modèle d’équilibre entre les pouvoirs. Le Constituant avait fait du chef de l’État un élément de contrepoids face aux abus toujours possibles du parlementarisme et de l’esprit partisan. Hélas, l’enchaînement ad nauseam des missions d’information vous aura dévoilé l’impuissance dans laquelle le Souverain se trouve. Aucun arbitrage n’est possible entre des groupes politiques qui ont chacun un droit de veto. L’interprétation constitutionnelle que la Question royale a mise en avant enseigne que le chef de l’État n’a aucun pouvoir personnel. Fort bien, mais en cas de crise, cela signifie que je suis entièrement tributaire, pour défaire le nœud, de ceux qui s’entendent à le tenir serré.

Or, le nœud est infiniment complexe. Figurez-vous que les gens qui se mettent à table pour construire une majorité gouvernementale, s’y rendent avec des « revendications ». N’est-ce pas le plus sûr moyen d’échouer ? Comment peut-on revendiquer des droits, des faveurs, des bénéfices ou des réformes avant d’avoir, ensemble, construit quoi que ce soit ? Le nœud est d’autant plus gordien que ces revendications se contredisent tout en étant élevées au rang d’un préalable absolu : chacun ne veut participer au gouvernement qu’à la condition d’avoir obtenu ce qu’il réclamait. Les uns veulent une dépénalisation illimitée de l’avortement, mais leurs adversaires exigent la mise au frigo de cette réforme comme prix à payer pour leur participation. Le patronat du nord du pays est favorable au traité de libre-échange avec le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, mais le sud du pays y voit la mort de notre agriculture. Dès lors que la formation de l’exécutif fédéral est liée à la solution de pareils antagonismes, comment voulez-vous que moi, votre Roi, chef d’un État qui, même en temps de crise, ne me reconnaît aucun pouvoir personnel, comment voulez-vous que je puisse jouer mon rôle de contrepoids ?

L’abolition des partis

Cependant, mes chers compatriotes, le remède peut se trouver ailleurs que dans un réajustement de la fonction royale. Tâchons de réfléchir un peu. N’aurions-nous pas oublié que l’intelligence humaine est individuelle et non collective ? Que la liberté de pensée et d’opinion doit être chérie et promue dans le chef de chaque individu avant de l’être au bénéfice d’un groupe ou d’une association ? Que l’intelligence est vaincue dès que son exercice est censuré par la communauté ? Prenez l’exemple de la surpopulation carcérale, un problème lancinant que les dernières législatures ne sont pas parvenues à résoudre. La question de savoir comment mettre fin à ce scandale ne dépend nullement du fait d’être socialiste ou libéral et je suis sûr qu’on peut trouver, dans des partis opposés, des gens qui se rejoignent sur ce sujet ou, dans un même parti, des gens aux conceptions totalement divergentes.

J’en suis arrivé, mes chers compatriotes, à me demander si la solution pratique immédiate pour notre beau pays ne serait pas l’abolition des partis. Ne trouvez-vous pas que les inconvénients de cette structuration politique dépassent, désormais, les avantages qu’en d’autres temps, elle a pu offrir ? La lutte des partis est intolérable. Le parti unique est le degré extrême du mal. Il ne reste d’autre possibilité qu’une vie publique sans partis. Pareille idée vous paraît peut-être neuve et audacieuse. J’en serais ravi : au point où nous en sommes, il faut de l’inédit. Mais, en fait, c’est un retour à la tradition de 1789. Aux yeux des membres de la première assemblée nationale, des scénarios politiques tels que ceux vécus en Belgique depuis plusieurs législatures leur auraient paru le plus hideux des cauchemars : ils n’auraient jamais cru possible qu’un représentant du peuple puisse abdiquer sa dignité au point de devenir le membre discipliné d’un parti.

Au risque de paraître pédant, laissez-moi, pour conclure, vous remettre en mémoire cet avertissement de Simone Weil : « Une démocratie où la vie publique est constituée par la lutte des partis politiques est incapable d’empêcher la formation d’un parti qui ait pour but avoué de la détruire. Si elle prend des mesures d’exception, elle s’asphyxie elle-même. Si elle n’en prend pas, elle est aussi en sécurité qu’un oiseau devant un serpent ».

Nous en sommes là, je le crains. Je vous le dis, moi, le Roi, car la collectivité que la Constitution me fait un devoir de servir, ce n’est pas une constellation de partis politiques, c’est l’ensemble des hommes et des femmes que l’Histoire rassemble, par vagues successives, sur notre sol.