Covid-19 • L’optimisation marocaine

Jean-Thomas Lesueur, délégué général de l’Institut Thomas More

          

21 avril 2020 •


Alors que l’Afrique a été jusqu’ici relativement épargnée par la pandémie, les inquiétudes grandissent désormais sur la capacité des États africains à faire face à une double crise sanitaire et économique sans précédent sur le continent. Certains États n’ont tout simplement pas les moyens de mettre en place un confinement généralisé sans mettre en danger la vie économique du pays, de l’aveu même du président béninois, Patrice Talon.

Réactivité et innovation

Toutefois, il ne faut pas sous-estimer la réactivité et la capacité d’innovation dont font preuve certains acteurs du continent. C’est le cas par exemple du Maroc. Certes, le pays est bien plus développé que les États subsahariens, mais les clés de son succès ne sont pas qu’affaire de moyens. Rabat s’est montré réactif et a fait preuve d’une approche volontariste et innovante : autant d’attitudes réplicables ailleurs.

Comme la plupart des pays africains, le Maroc a pris des mesures sanitaires rapides pour diminuer la propagation du virus : détection des cas par caméra thermique dans les aéroports, fermeture des frontières et confinement total dès le 20 mars, avec 86 cas confirmés alors –2 251 cas et 128 décès à la date du 16 avril. Des structures de gestion de crise ad hoc, sur le plan épidémiologique et économique, ont été mis en place afin d’assurer un suivi pertinent de la situation. Les autorités sanitaires marocaines parviennent même à dépasser le grand voisin algérien dans les tests de dépistages (9 600 tests effectués au 13 avril contre 6 500).

Audace

Si ces mesures sont classiques, le Maroc a aussi su faire preuve d’audace sur deux points délicats. Le gouvernement a en effet décidé d’intégrer la chloroquine dans les protocoles de soins hospitaliers, en réquisitionnant la production locale de l’usine Sanofi. Dans la même veine, le pays a annoncé le port obligatoire du masque le 7 avril dernier. Ainsi les autorités ont-elles rapidement tranché deux débats qui peinent à trouver une solution dans certains pays occidentaux (comme la France).

Pour pouvoir prétendre imposer le port obligatoire du masque, le gouvernement marocain a mobilisé son secteur textile pour la production de masques « grand public ». La capacité de production est de cinq millions de masques par jour, qui sont distribués par des entreprises laitières dans tous les commerces locaux pour approvisionner la population. Ce masque 100% marocain fait la fierté des nationaux au même titre que d’autres initiatives, comme la remise sur pied d’une unité de production de gel hydroalcoolique et la création d’un respirateur artificiel lui aussi 100% marocain. Si ses concepteurs savent bien que leur création n’est pas le respirateur sophistiqué qu’on pourrait imaginer, l’esprit qui les animent est le bon : « si notre respirateur sauve une vie, alors nous aurons réussi ».

Solidarité et réalisme

Le même esprit s’observe aussi sur le plan économique. Le fonds spécial Covid-19 en est une bonne illustration. Destiné à assurer la relance économique par un report des charges, des garanties et des prolongements de prêt ainsi qu’un soutien financier aux particuliers à hauteur de 75% du salaire minimum, ce fonds devait initialement être abondé à hauteur d’un milliard d’euros. Ce montant a été rapidement dépassé après une multiplication de dons d’acteurs privés et institutionnels et pourrait atteindre 3% du PIB, plaçant la relance marocaine dans le même ordre de grandeur que les plans européens.

Le gouvernement a pris une autre initiative pertinente en soutien à l’économie informelle (15% du PIB marocain environ), en mettant en place une plateforme de déclaration en ligne ou par simple SMS. Cette initiative peut inspirer les pays africains confrontés au même problème.

Aubaine diplomatique

La reconfiguration de l’outil industriel marocain vers la production de masques, de respirateurs et de gel hydroalcoolique est enfin une aubaine diplomatique. Bientôt, les premières commandes de masques « grand public » seront livrées à une Europe beaucoup trop dépendante de ses approvisionnements chinois. Mais les autorités ne perdent pas de vue leurs ambitions régionales en se tournant vers l’Afrique. Ainsi, le Maroc a accédé à la demande du président malien Keïta en mettant à disposition l’hôpital militaire marocain de Sébénikoro, dans la banlieue de Bamako, pour soigner les malades. Le roi s’est en outre entretenu par téléphone avec le président sénégalais Sall et le président ivoirien Ouattara afin de dessiner une « initiative de chefs d’État africains visant à établir un cadre opérationnel afin d’accompagner les pays africains dans leurs différentes phases de gestion de la pandémie ».

Agir sur ses ressources propres

Touché de plein fouet par la crise sanitaire et la chute des prix des matières premières (pétroles, produits agricoles), l’Afrique fait face à une crise économique d’une ampleur bien supérieure à celle de 2007-2008. Selon l’Union Africaine, vingt millions d’emplois seraient menacés et les acquis de développement de la dernière décennie, effacés par cette crise multidimensionnelle. Bien sûr, l’Afrique ne se sauvera pas toute seule, mais l’exemple marocain lui donne à voir qu’elle peut agir avec ses ressources propres, sans attendre une aide internationale incertaine à condition de mobiliser sa population et de faire preuve d’esprit d’initiative.