La transition électrique européenne, une chimère ?

Jean-Pierre Schaeken Willemaers, président du pôle Energie, Climat, Environnement de l’Institut Thomas More

      

3 septembre 2020 •


Commençons par rappeler que la théorie du réchauffement climatique dû, selon le GIEC, aux émissions de GES (Gaz à Effet de Serre) d’origine anthropique, est la base même de la politique énergétique européenne et, en particulier, de la transition électrique.

Pour l’Union européenne, se fondant sur la théorie précitée, la seule manière d’enrayer l’augmentation de la température terrestre est de contraindre les activités humaines émettrices de CO2, d’en diminuer rapidement les émissions et, en ce qui concerne la génération d’électricité, de bannir totalement d’ici à 2050 la production thermique (gaz) en la remplaçant par une génération renouvelable, actuellement largement intermittente.

Seule l’Europe a décidé de mettre en œuvre une telle politique bas carbone, les autres pays dans le monde, à quelques rares exceptions près, se gardant bien de s’engager dans une aventure aussi délétère. Toutefois, pour qu’elle aboutisse, il faut que la population l’accepte : ce qui s’avère d’autant plus aléatoire que la pénétration du renouvelable intermittent est plus élevée.

Les restrictions, contraintes et opacités d’attribution de projets éoliens ou, dans une moindre mesure, photovoltaïques auxquelles les citoyens sont et seront de plus en plus exposés, sont de nature à provoquer une opposition toujours plus forte.

Le Danemark en est une belle illustration. S’il est un pays pionnier dans le développement accéléré des énergies renouvelables et qui a pris dans ce domaine de l’avance sur les autres États membres de l’UE, c’est bien le Danemark. Ses ambitions pourraient connaître quelques déboires. Une enquête de Wind 2050, une initiative du gouvernement danois visant à comprendre la résistance croissante de la population à l’énergie éolienne, fait clairement apparaître l’objection des citoyens danois à l’installation d’éoliennes sur le territoire de leur communauté. Une telle résistance massive n’aura pas seulement un impact sur l’objectif immédiat du gouvernement danois mais pourrait affecter la conversion verte à plus long terme.

Les municipalités ont le sentiment que les subventions et autres avantages financiers accordés par l’État aux projets éoliens se font au détriment de leurs intérêts (dépréciation de leur patrimoine et nuisances diverses) et au seul bénéfice des professionnels étrangers à leur communauté. Cette constatation a décidé plusieurs municipalités à annuler purement et simplement les programmes éoliens sur leur territoire. Pareille réaction citoyenne danoise ne devrait étonner personne vu qu’elle est largement partagée par des centaines de milliers de personnes dans le monde.

La Californie, également à l’avant-garde du développement éolien, a connu un revers majeur. Le 14 août 2020, en fin d’après-midi, un black-out a privé d’électricité plus de deux millions de personnes durant plusieurs heures. Cette coupure de courant est due à l’absence simultanée de productions éolienne et solaire d’électricité (représentant en temps normal environ un tiers de la génération électrique totale de cet État). Les centrales à gaz, fonctionnant pourtant à plein régime, n’ont pas suffi à compenser la défaillance des productions éolienne et photovoltaïque à un moment de grande consommation électrique nécessaire au fonctionnement des climatiseurs. Que ce serait-il passé si l’éolien dans le mix électrique avait atteint en Californie le niveau danois ? Et Il y a d’autres exemples dans le monde, notamment le black-out au sud de l’Australie du 28 septembre 2016 provoqué par les mêmes causes.

En fait, ces dérèglements de systèmes électriques dans les régions à forte pénétration de renouvelable intermittent ne vont pas s’améliorer à l’avenir en raison de développements très énergivores tels que la numérisation de l’économie et l’internet  ainsi que l’expansion de l’industrie ICT (Information and Communications Technogy).

La politique européenne visant, à juste titre, à assurer ces objectifs, a pour conséquence un trafic de données en expansion continue requérant une augmentation, de plus en plus rapide, de serveurs et de centres de données (data centres). En ce qui concerne ces derniers, ce sont surtout les systèmes de réfrigération qui sont particulièrement énergivores. Il est en effet indispensable d’évacuer rapidement les énormes quantités de chaleur dégagées par les ordinateurs, un refroidissement absolument nécessaire pour le bon fonctionnement de ces derniers. L’expansion de la combinaison ordinateurs/réseaux de transmission de données est irréversible. Elle a d’ailleurs connu une accélération due aux modes de vie (lecture de la presse sur tablettes, vidéos, photos partagées, etc.) et de travail (télétravail, visioconférences, etc.) privilégiés durant la crise du Covid-19.

Aux consommations d’électricité susmentionnées viennent s’ajouter celles des installations liées à la blockchain et à l’intelligence artificielle qui, toutes deux, contribuent à l’amélioration de la compétitivité de l’économie. Ces technologies (permettant, entre autres, l’amélioration de l’efficacité et des performances des processus industriels, des fabrications plus rapides et moins coûteuses et la réduction des coûts d’entretien) n’en sont qu’à leur début et sont appelées à se déployer à un rythme accéléré et donc à augmenter fortement la consommation d’électricité.

A la lumière des quelques considérations qui précèdent, on peut s’interroger sur la pertinence de la transition électrique telle qu’élaborée par l’Union européenne. Rappelons que l’UE n’est responsable que d’environ 10% des émissions mondiales de GES et que le secteur électrique ne représente que 22% de la consommation totale d’énergie européenne. L’impact climatique de ce dernier est donc négligeable.

En revanche, les contraintes qui lui sont imposées, au nom du réchauffement climatique, l’affectent lourdement (nous nous permettons de renvoyer à note livre L’avenir du système électrique européen, paru aux éditions Technip en 2019, en savoir +).

La réalisation du « tout renouvelable » n’est décidemment pas une urgence. Il faudrait, au contraire, revoir les objectifs de la transition énergétique et plafonner la part du renouvelable intermittent dans le mix électrique à un niveau tel que l’intermittence ne menace plus la sécurité d’approvisionnement électrique. Une telle mesure aurait également pour effet de réduire le prix de l’électricité grâce à la diminution des coûts induits par l’intermittence. Le mix électrique ainsi obtenu, incluant les productions thermique et nucléaire, serait ainsi plus équilibré et contribuerait mieux à la compétitivité européenne dans le monde.