Économie française · « Winter is coming ! »

Sébastien Laye, chercheur associé à l’Institut Thomas More


       

30 octobre 2020 •


C’était la doxa acceptée il y a encore quelques semaines, quelle que soit la forme stylisée – rebond en V, U, K ou W –, le recul du PIB en 2020 en France serait abyssal mais l’économie, sur un niveau bas plancher, rebondirait de 7 ou 8% en 2021. Cette posture, celle des pouvoirs publics français (il faut bien maintenir le moral des esprits animaux des entrepreneurs, comme dirait Schumpeter) depuis plusieurs semaines, devrait céder face aux nouvelles réalités. Tout d’abord, même si la croissance au troisième trimestre 2020, sur fonds de déconfinement rapide en juin, a été exceptionnelle (+18%), il convient de mettre en exergue le ralentissement observé dès septembre dans les services par exemple : il n’y a jamais eu de reprise normale des activités de service à la rentrée, simplement un été plutôt bon mais que l’on paye aujourd’hui au niveau sanitaire (nombreuses interactions humaines, achats de services, reprise du tourisme estival hexagonal). A cet égard, le reconfinement annoncé va avoir deux impacts.

Sur 2020, avec un octobre marqué par une reprise de la récession et un mois, voire plus, de confinement en novembre, on peut mesurer l’impact : -5% en octobre, et probablement pour novembre-décembre -12.5% : le premier confinement avait coûté un -25% de recul du PIB, mais celui-ci sera moins strict (nous comptons donc sur un impact équivalent à 50% de celui du premier confinement), avec le maintien de plus d’activités comme le BTP, l’ouverture des écoles, et un appareil productif déjà accoutumé aux contraintes et au télétravail. Le pays ne redeviendra pas le désert économique qu’il fut fin mars, mais son activité sera très réduite jusqu’à la fin de l’année.

Par ailleurs, l’échec sanitaire du premier déconfinement amènera probablement un très lent déconfinement cette fois-ci, accompagnant peut être tout l’hiver, jusqu’à début mars. Il faut donc d’ores et déjà le dire, la France sera aussi en récession au premier trimestre 2021 (donc techniquement pendant tout l’hiver) et sur le premier semestre 2021, elle enregistrera une croissance nulle (le deuxième trimestre devant compenser la nouvelle récession de début 2021, mais probablement pas plus). Dès lors, il relèverait de la méthode Coué, notamment pour les finances publiques, de prévoir 7-8% de croissance en 2021 : même en cas de fort rebond ultérieur, de vaccin effectif, les 4-5% maximum ne pourront être franchis sur toute l’année 2021.

L’économie française devrait donc bien finalement reculer d’au moins 10% en 2020, revenant à son niveau de 2014, et ne se redresser que très modestement sur toute l’année 2021, avec une accélération durable impossible avant le troisième ou quatrième trimestre. Les effets de ce « double dip » récessif, la décimation des commerces, les décisions perçues comme arbitraires d’un Etat ayant droit de vie et de mort sur les indépendants, auront un impact durable sur le nombre de petites entreprises et d’entrepreneurs en France. Les quelques avancées de la French Tech ou de l’entrepreneuriat en France pourraient être balayées par cette expérience de 2020-2021 : les entrepreneurs auront réalisé que l’État pouvait décider de leur sort, sans que les mesures sanitaires ne soient comprises de tous. La libre entreprise, l’idée que nous vivons dans des économies de pure concurrence, seront durablement affectées en France.

Les citoyens français salariés de grands groupes ou du secteur public n’ont eu aucune baisse de revenus, là où les faillites menacent les indépendants, commerçants et artisans. Ce deux poids deux mesures fera réfléchir notre jeunesse, nos forces vives : resteront-elles durablement en France ? Les épargnants auront-ils envie d’investir sur le tissu productif français après cet épisode ? Qui peut savoir quelle sera la vraie productivité après cet épisode douloureux ?

Réaliste, notre constat est aussi bien morose pour une économie française qui plonge dans un hiver lugubre dont elle ne se redressera définitivement que dans plusieurs années.