Au-delà de l’incertitude électorale américaine · Enjeux et lignes d’action pour l’Europe

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More


          

Novembre 2020 • Note d’actualité 71 •


Que Donald Trump ou Joe Biden l’emporte, il appartiendra aux alliés européens de faire plus pour maintenir vivant le Pacte atlantique. De la Baltique à la mer Noire, du Moyen-Orient à l’Indo-Pacifique, le renforcement du front occidental s’impose. Et les alliés les plus incertains devront être placés devant leurs obligations. Dans une telle perspective, la « plus grande France » comme la Global Britain auront un rôle particulier à jouer. Bref, l’avenir de l’OTAN et du partenariat transatlantique implique le partage du fardeau et des responsabilités.


Si nombre de capitales européennes tiennent pour acquise l’élection de Joe Biden, promesse d’une nouvelle ère transatlantique, le résultat de l’élection présidentielle américaine n’en demeure pas moins incertain. En l’état des choses, une certitude : les résultats électoraux engrangés par Donald Trump ont fait mentir les pronostics des spécialistes de la carte électorale américaine.

Quand bien même le Président sortant serait-il battu, les « fondamentaux » du trumpisme lui survivront. Débarrassé de ce personnage tonitruant, les Républicains ne pourraient pas mettre entre parenthèses cette présidence « jacksonienne ». Quant à son successeur démocrate, il lui faudrait tenir compte de ce puissant courant d’opinion. Dans l’un ou l’autre cas de figure, il importe donc de s’interroger sur les effets de l’élection présidentielle américaine à l’échelon atlantique.

Une OTAN forte de ses membres européens

On sait les réticences de Donald Trump à l’encontre des alliés européens, accusés de profiter du bouclier américain. Réélu, le Président des États-Unis irait-il jusqu’à se retirer de l’OTAN ? Le Congrès s’opposerait à un tel coup de force. Assurément, Joe Biden est plus favorable aux alliances. N’en déduisons pas qu’il accepterait de voir des alliés européens jouer plus longtemps les « passagers clandestins » (free riders).

Dans la perspective d’une victoire de Donald Trump, promesse de fortes tensions sur les alliances, défions-nous des « docteurs Tant-Mieux » affirmant que la possible désintégration de l’OTAN bénéficierait au projet d’une « souveraineté européenne » : il n’y aurait pas de vases communicants au profit de l’Union européenne.

De fait, l’efficacité de l’OTAN repose sur les épaules d’un leader, les États-Unis, capable d’assumer les risques et coûts de la défense mutuelle. Les travaux économiques autour de la production de « biens collectifs » montrent qu’il ne pourrait en aller autrement : sans stabilisateur hégémonique, un objectif collectif débouche rarement sur une action collective.

Or, aucun État en Europe, fût-ce la France ou l’Allemagne, ne dispose de la légitimité, de la puissance et de la volonté d’agir pour prendre la direction d’une défense européenne. Au demeurant, les facteurs porteurs d’un projet d’intégration européenne, en clair d’une Europe fédérale, font défaut. Sans les garanties américaines, il serait à craindre que bien des États membres choisiraient le « chacun pour soi ».

Il n’est cependant pas sûr que la réélection de Donald Trump conduirait à la désintégration de l’OTAN, moins encore à un retrait pur et simple de l’espace européen. Attention doit être portée à l’intérêt manifeste du Département d’Etat et du Pentagone pour la Pologne et l’« Europe jagellone », de la Baltique à la mer Noire, face à la Russie. Sous la présidence de Joe Biden, cette dynamique géopolitique persisterait.

Indépendamment du résultat de l’élection présidentielle américaine, l’OTAN future sera toutefois plus lâche et transactionnelle, l’engagement des États-Unis reposant sur un véritable « partage du fardeau » entre les deux rives de l’Atlantique. L’expression ne doit pas être saisie sous le seul angle des dépenses militaires : les alliés européens devront assumer leurs responsabilités dans leur environnement proche et lointain.

La nécessaire globalisation des alliances

Un temps, Donald Trump a évoqué une « OTAN du Moyen-Orient ». S’il n’est pas assuré que le format atlantique soit le plus adéquat, il n’en reste pas moins que l’OTAN pourrait étendre ses missions dans la « plus grande Méditerranée », menacée par la percée de l’Iran, l’activisme géopolitique de la Russie et la présence renforcée de la Chine populaire.

Il reste que l’effort collectif dans cet ensemble spatial reposera d’abord sur la coopération des États-Unis avec la France et une « Global Britain » ayant fixé un cap en politique étrangère. L’OTAN en tant que telle ne jouera qu’un rôle d’appoint, d’autant plus que l’aventurisme de la politique turque ne facilitera pas le consensus requis pour mettre en place un nouveau « pacte de Bagdad » (voir la précédente tentative d’une « OTAN du Moyen-Orient »).

En revanche, il faut souligner le succès des « accords d’Abraham » (septembre-octobre 2020) qui préfigurent un front israélo-arabe face à l’Iran chiite. S’il est un point sur lequel un aggiornamento semble indispensable, c’est bien la question iranienne. Comment l’improbable espoir d’un retour à l’accord nucléaire de 2015 a-t-il pu conduire Paris, Londres et Berlin à ne pas voter une résolution américaine reconduisant l’embargo sur les armes qui frappe Téhéran ? Quand bien même Joe Biden serait élu, il ne sera pas possible de revenir à la situation antérieure. L’Iran ne pliera que sous la force.

La perspective d’une telle réélection bénéficierait-elle à la « nouvelle Turquie » (celle de l’AKP)? La proximité affichée avec Recep T. Erdogan n’a pas empêché le Président américain en titre d’exercer de vigoureuses pressions pour obtenir la libération du pasteur Andrew Bronson (2018). Quant à la concession d’une zone tampon turque en Syrie du Nord, elle n’était pas dépourvue de rationalité stratégique.

Pourtant, le Président turc, qui assume insolemment le déploiement des S-400 russes, perd le sens des limites. Donald Trump pourrait-il encore longtemps bloquer les sanctions votées par le Congrès ? A fortiori, si Joe Biden réputé plus ferme sur cette question l’emportait, les choses pourraient changer. Il n’y a plus guère de place pour des tactiques d’atermoiement.

Quoi qu’il en soit, des alliés européens plus allants et volontaires devront simultanément inciter le prochain président américain à exercer une pression accrue sur Ankara et faire face aux responsabilités qui leur échoient dans leur environnement stratégique. Pour ce faire, nul besoin de polémiquer avec un dirigeant qui sait flatter les masses turques. Il faut simplement assumer une plus grande part du fardeau et manifester une force tranquille. Ainsi, la présence régulière en Méditerranée orientale d’un groupe aéronaval européen, français ou britannique, rééquilibrerait le rapport des forces. La négociation des litiges régionaux en serait facilitée.

Cap sur l’Indo-Pacifique

Venons-en à la Chine populaire, puissance révisionniste qui ne constitue pas le problème stratégique des seuls Etats-Unis. De l’Arctique à l’Atlantique Nord, en Méditerranée aussi, la flotte chinoise appuie la stratégie des « nouvelles routes de la soie ». La désignation de cette menace globale doit être mise à l’actif de Donald Trump. L’instinct était le bon, malheureusement gâché par une politique brouillonne. Une fois élu, John Biden ne reviendrait pas sur ce point qui fait désormais consensus.

Par voie de conséquence, le « China turn » de l’OTAN restera à l’ordre du jour : il faudra progresser sur cette voie et jeter l’ancre dans le Pacifique. Sur le plan géoéconomique, au prochain Président américain de saisir la main tendue par l’Union européenne afin de faire front contre l’« économie de commande » chinoise. Cela implique la résolution des différends commerciaux transatlantiques et la résorption des déséquilibres qui minent l’économie mondiale.

Pour autant, l’essentiel se jouera à l’extérieur des instances euro-atlantiques, aux compétences et capacités d’action limitées. En tout premier lieu dans la vaste région Indo-Pacifique où prend forme un « Quad » entre les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde, gros d’enjeux stratégiques.

A la « plus grande France », nation d’Indo-Pacifique, d’assumer ses responsabilités et de venir renforcer ce Quad ; la perspective nous ramène aux enjeux d’un second porte-avions et d’une flotte de rang mondial. Le Royaume-Uni pourrait également rejoindre cette « OTAN » d’Asie du Sud et de l’Est. De conserve, Français et Britanniques entraveraient ainsi la « provincialisation » de l’Europe qui menace.

In fine, la réélection de Donald Trump est compromise, objecteront les spécialistes de la vie politique américaine, les recours judiciaires ne faisant que retarder la vérité des faits. D’autres souligneront l’incapacité de Joe Biden à reconstituer une grande force politique centrale, condition d’un nouveau consensus bipartisan qui transcenderait la polarisation de l’électorat.

So what ?

En quoi et pourquoi la difficulté de l’œuvre à accomplir, au sein de chaque démocratie occidentale comme dans les relations transatlantiques, frapperait-elle d’illégitimité tout effort pour fixer un nouveau cap et sortir des impasses, culturelles plus encore que géopolitiques, de la « post-modernité » ? Tout bien considéré, l’époque de la Guerre Froide, avec de puissantes forces de subversion à l’intérieur et de nombreux « malentendus transatlantiques » (Henry Kissinger), n’était pas plus commode, pour dire le moins.

Donald Trump réélu, il faudra éviter le pire et ouvrir une nouvelle voie, se mettre en position de négocier des « deals ». Joe Biden proclamé vainqueur, les mots et les manières changeraient, mais les menaces qui mettent en péril notre monde commun demeureront. Avec l’un ou l’autre, il sera impératif de faire front et de relever les défis qui sont lancés à l’hégémonie chancelante de l’Occident. Peut-être est-ce le début de la fin, mais la vie ne se définit-elle pas comme « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort » (Xavier Bichat) ?