By Gérard DUSSILLOL, chairman of the Working Group Finance of the Thomas More Institute. Article published in "La Tribune" (France) of June 9th, 2010, available in French.
> Global Issues - on 22/06/2009
By Jean-Sylvestre MONGRENIER, associate Fellow at the Thomas More Institute and Fellow at the Institut Français de Géopolitique (Paris VIII Vincennes-Saint-Denis University). This article is the complete version of the article published in "Le Figaro" of June 22nd, 2009. Available in French only.
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Bien que la chose n’ait pas été clairement avouée, l’administration Obama s’attendait à ce que le « discours du Caire » (3 juin 2009) – un texte parsemé de contre-vérités historiques, complaisamment présenté comme une initiative refondatrice –, entraîne des conséquences positives immédiates, ce qui illustrerait l’efficacité du « story-telling » jusque dans les relations internationales. Ainsi l’issue des élections législatives libanaises, le 7 juin dernier, était-elle déjà interprétée comme relevant de « l’effet Obama » (1). Il restait à conclure cette première étape sur la scène politique intérieure iranienne, avec la déroute du président sortant, Mahmoud Ahmadinejad, et la victoire présentée comme inéluctable de Mir Hossein Moussavi. La plupart des commentateurs et analystes n’ont guère remis en cause ce discours de type performatif ; comme à l’accoutumée, ils ont insisté sur la vitalité et la modernité de la société iranienne, négligeant la nature du régime et ses logiques de fonctionnement (2).
> « REGIME CHANGE » ET GRAND MOYEN-ORIENT
En fait, les rivalités entre clans et hommes du sérail au sommet de la république islamique ont débouché sur une crise politique majeure (3) ; les manifestations ne cessent pas et Moussavi semble jouer un rôle qui dépasse ses intentions initiales (4). Quant au Guide suprême de la Révolution islamique, il a explicitement apporté son soutien à Ahmadinejad (5). Comme en d’autres lieux, l’heure du « regime change », sur fond de bouleversements géopolitiques régionaux, aurait-elle donc sonné pour l’Iran ? En 2003, William Kristol et Lawrence F. Kaplan, deux figures intellectuelles emblématiques du mouvement néo-conservateur, avaient publié un essai intitulé Notre route commence à Bagdad (6). La menace islamo-terroriste y était interprétée comme le produit des maux qui frappent le Moyen-Orient – tyrannies, mal-développement et enfermement psycho-culturel – aggravés par le « réalisme » des chancelleries occidentales et leur obsession du statu quo. Dans une large mesure, leur diagnostic faisait écho aux pénétrantes analyses de Bernard Lewis, grand orientaliste américain qui a clairement anticipé les conséquences de la révolution islamique iranienne. Ainsi est-il le premier à formuler l’expression de « choc des civilisations », en 1979, ensuite reprise par Samuel P. Huntington, l’un de ses pairs intellectuels (7).
Selon William Kristol et Lawrence F. Kaplan, l’effondrement du régime criminel de Saddam Hussein devait être le point de départ d’une entreprise de libéralisation et d’émancipation du « Grand Moyen-Orient » (Greater Middle East), une immense aire qui s’étire des rivages atlantiques du Maghreb jusqu’au golfe Arabo-Persique et à l’Afghanistan, partie prenante des géopolitiques méditerranéennes depuis l’invasion soviétique de 1979-1980 et les conflits qui ont suivi (Jihad antisoviétique, talibanisation et « guerre contre le terrorisme »). Paix, prospérité et démocratie de marché pointaient à l’horizon. En décembre 2002, le secrétaire d’Etat de la première administration Bush, Colin Powell, avait lancé une initiative en ce sens, reprise et adoptée lors du G8 de Sea Island (Etats-Unis), les 8-9 juin 2004 (le « Partenariat pour un avenir commun avec la région du Moyen-Orient élargi et l’Afrique du Nord »). De leur côté, les autorités européennes (le Haut Représentant pour la PESD et la Commission) avaient adopté l’expression de « Moyen Orient au sens large » (Wider Middle East) pour désigner une sorte de Processus de Barcelone étendu au golfe Arabo-Persique.
> DE L'AXE CHIITE AU FRONT PANISLAMISTE
Cette version renouvelée de la théorie des dominos et le rêve de « pax democratica » qui inspirait l’action régionale des Etats-Unis (un « wilsonisme botté » qui n’est pas sans rappeler le bonapartisme de la campagne d’Egypte) ont très vite buté sur les réalités politiques et stratégiques moyen-orientales : perpétuation de la guerre en Irak, poussée de l’islamisme sur le plan électoral, islamo-guérillas au Liban et à Gaza, sur fond de menaces et d’actes terroristes. Avec la fin de la tyrannie baasiste et de la domination arabo-sunnite sur l’Irak, la Mésopotamie et une large part des territoires à l’est de Suez – avec leurs populations chiites (majoritaires en Irak et formant des minorités conséquentes dans le Golfe) –, semblent alors basculer vers l’Iran et le monde islamo-persan.
A la tête d’une alliance entre chiites (Iran-Syrie-Hezbollah), Téhéran parraine le Hamas et se veut le chef de file d’un front panislamique – un « front du refus » élargi –, en opposition à l’« axe Washington-Tel-Aviv » et aux Occidentaux. Usant de la couverture diplomatique que lui offrent la Russie et la Chine, tout à leur « coalition anti-hégémonique », Téhéran poursuit sa marche obstinée vers le nucléaire guerrier, voie et moyen d’une stratégie de sanctuarisation agressive, du Golfe à la Méditerranée orientale (8). L’embargo économique ne suffit plus à endiguer les prétentions iraniennes et le pouvoir de nuisance de Téhéran – en Irak, au Proche-Orient et en Afghanistan – hypothèque le recours à l’option militaire (bombardement des sites nucléaires). Le président iranien va jusqu’à explorer la possibilité d’un nouveau tiers-mondisme d’envergure planétaire et, pour ce faire, cherche des connexions avec le pétro-bolivarisme (le « socialisme du XXIe siècle ») d’Hugo Chavez (9).
> UNE « TROISIÈME RÉVOLUTION » ?
Le coup de force d’Ahmadinejad et de ses partisans pour radicaliser plus encore l’islamisme iranien, l’amorce d’une « troisième révolution » (une révolution islamo-justicialiste) (10) et les chocs en retour invalident le scénario de la « superpuissance » régionale. Placée sous embargo international, l’économie iranienne est épuisée – Téhéran importe même du pétrole et du gaz – et le comportement des hommes au pouvoir (gabegie et corruption) contredit chaque jour le moralisme d’Etat qui tient lieu de formule politique, nonobstant le zèle coercitif des Pasdarans (Gardiens de la révolution) et Bassidjis (les « mobilisés ») , ces « gardes-rouges » de l’islamisme radical. Aux frontières orientales, le jihadisme taliban menace de déborder sur le Baloutchistan ; aux frontières occidentales, l’expérimentation par l’Irak d’une forme de « gouvernement décent », certes encore fragile, pourrait exercer des influences positives jusqu’à Téhéran. Dans le Golfe, les régimes arabes sunnites manœuvrent pour endiguer les ambitions iraniennes, avec l’appui des Occidentaux. Le soutien apporté à Ahmadinejad par l’Organisation de Coopération de Shanghaï, lors du sommet d’Iekaterinbourg (16 juin 2009), ne suffira pas à contrebalancer les reclassements régionaux.
Il serait hâtif de miser sur le succès d’une version iranienne des « révolutions de velours » – le sang a déjà coulé – et de tenir pour acquis les bouleversements géopolitiques qu’impliquerait l’effondrement du « régime des mollahs », régime dont l’unicité est mise à mal par les déchirements internes et les déclarations de certains ayatollahs (11). Le temps du monde et les rythmes politiques ne sont pas ceux de la logique et des chaînes de raisonnement serrées; c’est par là que certains théoriciens néo-conservateurs ont péché. De même ne faut-il pas négliger le poids des enracinements anthropo-culturels, cédant ainsi aux délices et poisons de l’ingénierie socio-politique (l’Irak de 2003, on l’a compris, n’est pas la Pologne de 1989). Au vrai, les tenants de la French Theory qui décomposent la réalité pour la réduire à un jeu de déconstruction-reconstruction, privé de toute référence à la nature des choses, ne sont pas les mieux placés pour penser des politiques articulées sur les identités particulières, sans perdre de vue le général (que l’on ne confondra pas avec l’Universel).
Il n’en reste pas moins que les attentats du 11 septembre et le cycle de conflits alors déclenché ont brisé le statu quo régional, libérant des forces qui se jouent des calculs politiques et des stratégies étatiques. Que l’Iran bascule dans le chaos ou que le régime se durcisse, la diplomatie de la main tendue, ses tenants et ses aboutissants, sont bousculés par la dynamique des événements. La prudence est une vertu cardinale, certes, mais elle ne doit pas être confondue avec l’attentisme ; il serait aujourd’hui fallacieux de mettre sur le même plan Ahmadinejad et Moussavi, au prétexte que ce sont deux hommes du sérail. L’issue du bras de fer ne sera pas sans conséquences sur la crise nucléaire comme sur l’ensemble des conflits géopolitiques régionaux qu’Ahmadinejad s’efforce d’interconnecter. L’Iran et le Moyen-Orient sont en ébullition, les mots doivent céder la place à d’autres mots et, dans un monde soumis à l’accélération des processus, l’objectif de « stabilité » ne peut tenir lieu de weltanschauung. Il faut remettre l’ouvrage sur le métier.
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(1) Emmenée par Saad Hariri, la majorité sortante que forment les électorats sunnite, druze et chrétien (pour partie du moins) a emporté 71 des 128 sièges du parlement libanais. L’opposition prosyrienne, avec le Hezbollah et le camp Aoun, a subi un revers (57 députés) qui pourrait avoir des conséquences sur le terrain militaire (le Hezbollah refuse de désarmer et salue la réélection de Mahmoud Ahmadinejad).
(2) Rappelons qu’en 2005, bien peu de spécialistes avaient anticipé l’élection de Mahmoud Ahmadinejad et certains voulaient y voir un simple « accident », résolu à brève échéance. Beaucoup de choses ont aussi été écrites sur l’hostilité supposée du Guide suprême de la révolution, l’ayatollah Ali Khamenei, à l’encontre du président iranien ; l’esprit de charité et les règles de courtoisie s’opposent à ce que l’on cite des noms. Passons enfin sur le recyclage habituel de la soviétologie des années 1970 ; les pires d’entre les pires, partisans de la fuite en avant au nom du révolutionnarisme, sont systématiquement qualifiés de « conservateurs », par opposition aux réformateurs. In fine, la vie politique iranienne est un théâtre d’ombres bien difficile à analyser.
(3) Le jour même du vote, le 12 juin 2009, une fois les résultats proclamés, la réélection frauduleuse d’Ahmadinejad (63% des voix, avec un taux de participation de 85%) a été contestée dans la rue. Depuis, la mobilisation pro-Moussavi et anti-Ahmadinejad n’a pas cessé.
(4)Voir le Focus « Contre-figures et protagonistes de la crise politique iranienne » ci-après.
(5)«Le bras de fer dans la rue est une erreur, je veux qu'il y soit mis fin (…) la nation iranienne a besoin de calme», a lancé l'ayatollah Ali Khamenei, dans son prêche lors de la traditionnelle prière du vendredi, le 19 juin 2009.
(6) La traduction française de cet essai a été publiée la même année, en 2003, aux éditions Saint-Simon.
(7) Pour une approche synthétique des travaux de Bernard Lewis, cf. "L’Islam en crise", "Le Débat-Gallimard", 2003. La théorie du choc des civilisations, avancée par Samuel P. Huntington, a ensuite été largement galvaudée par les médias. Huntington cherchait à élaborer un nouveau paradigme et il ne préconisait en rien un tel choc, pas plus que cette théorie n’a servi de doctrine à l’administration Bush (un lieu commun que l’on retrouve, pour dresser l’éloge du discours prononcé par Obama au Caire). Son souci était de conjurer le spectre d’un affrontement global entre puissances occidentales et pays islamiques (Huntington est décédé en décembre 2008).
(8) Pour la première fois, le directeur de l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA), Mohammed Elbaradei, a explicitement admis que l’Iran voulait l’arme nucléaire : « Mon sentiment viscéral est que l’Iran veut assurément se doter de la technologie (…) qui lui permettrait de disposer d’armes nucléaires s’il le décidait » (déclaration faite à la BBC, 17 juin 2009).
(9) Le 12 juin 2009, Hugo Chavez a félicité son homologue iranien qu’il a salué comme un « vaillant lutteur pour la révolution islamique et contre le capitalisme ». Les deux hommes ont fait connaissance en 2004 lorsque Ahmadinejad, alors maire de Téhéran, a inauguré une statue en l’honneur de Simon Bolivar. Chavez a permis à l’Iran de nouer des liens en Amérique latine (Bolivie, Nicaragua, Equateur) et apporte son soutien à Téhéran au sein de l’AIEA.
(10) Le départ en exil du chah et le retour de l’ayatollah Khomeiny, le 1er février 1979, constitue la première révolution ; l’Iran devient une république islamique. Le 4 novembre de la même année, un groupe d’étudiants islamiques attaque l’ambassade américaine à Téhéran et prend en otage le personnel (52 diplomates) pendant 444 jours. Khomeiny parle de « seconde révolution ». La nature et l’orientation de cette « troisième révolution », trente ans après l’instauration de la république islamique, découleront des manifestations actuelles et de leur issue.
(11) Primitivement destiné à succéder à Khomeiny au rang de Guide suprême de la Révolution islamique, le grand ayatollah Montazeri - il porte le titre de marja (« source d’imitation ») - a publiquement dénoncé les résultats de l’élection du 12 juin 2009. Hossein Ali Montazeri n’avait pu succéder à Khomeiny en raison de sa critique du régime et de ses pratiques sanguinaires.
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CONTRE-FIGURES ET PROTAGONISTES DE LA CRISE POLITIQUE IRANIENNE
> MOSSADEGH, L'INTOUCHABLE
Si l’on en croit la doxa, pour partie reprise par le président Obama dans son discours du Caire (3 juin 2009), la CIA aurait démis à elle seule un premier ministre nationaliste, démocratiquement élu et soutenu par l’ensemble des Iraniens, et ce au nom des intérêts pétroliers des Etats-Unis. Ce fait justifierait a posteriori la grande réserve dont la Maison-Blanche fait preuve dans la présente crise politique iranienne. Il faut pourtant y regarder de plus près.
Né en 1880, Mohammed Mossadegh est le fils d’un riche propriétaire terrien et d’une princesse parente des Qâdjârs, la dynastie impériale qui précède la prise du pouvoir par Reza Khan (fondateur de la dynastie des Pahlavi, il prend le pouvoir en 1925). Mossadegh fait ses études en Europe et il obtient le titre de docteur en droit de l’université de Neuchâtel (« Docteur Mossadegh »). Il est ensuite gouverneur de province (Fars, Azerbaïdjan), ministre des Finances (1921) et ministre des Affaires étrangères (1923-1925). Mossadegh s’oppose à la prise de pouvoir par Reza Pahlavi et il est temporairement emprisonné.
En 1943, Mossadegh est élu député du Front national (le nombre effectif de votants ne dépasse pas alors le dixième de la population), une petite formation politique qui est alliée au Toudeh, le parti communiste iranien. Mossadegh se pose en champion d’une politique nationaliste axée sur la question des gisements de pétrole. En 1944 et 1947, il fait échouer les menées soviétiques (exigences de concessions pétrolières) et s’oppose aux intérêts de l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC), fondée en 1909.
Lorsque le premier ministre iranien, le général Razmara, est assassiné par un membre de l'organisation Fadayan-e Eslam (dirigée par Navvab Safavi, précurseur de l’islamisme politique ; une station du métro de Téhéran porte son nom), les portes du pouvoir lui sont ouvertes. Il prend la tête du gouvernement en avril 1951.
Avec l’appui du Toudeh mais aussi du parti chiite (dirigé par l’ayatollah Kashani), Mossadegh décide de nationaliser le pétrole et déclenche ainsi une crise internationale majeure aux multiples dimensions. L’AIOC porte le conflit devant la Cour internationale de Justice, à La Haye; les techniciens britanniques sont expulsés et les marchés internationaux se ferment au pétrole iranien que Téhéran est bien en mal d’extraire et d’exporter par ses seuls efforts. Faute de revenus pétroliers, le pays bascule dans la crise économique et Mossadegh entre en conflit avec le Shah (Mohamed Reza a succédé à son père en 1941, qui a abdiqué sous pression des Britanniques et des Soviétiques qui occupent alors l’Iran).
Dans le cadre de leur stratégie globale de containment, les Etats-Unis soutiennent les nationalismes du tiers-monde et donc la volonté de Mossadegh de nationaliser le pétrole, pourvu que les formes et le droit international (l’indemnisation des propriétaires, entre autres) soient respectés ; Washington n’est donc pas sur la même ligne que Londres qui défend avec vigueur les intérêts économiques britanniques, en Iran comme dans l’ensemble du Moyen-Orient. Toutefois, leur mission de conciliation échoue et le conflit entre Londres et Téhéran tourne à la guerre d’usure économique. Sur place, la situation politique se dégrade. Le Toudeh pratique l’agitation de rue, le Shah est contraint au départ et le parti chiite, fidèle au principe monarchique, se désolidarise de Mossadegh.
Mossadegh cherche à instrumentaliser les communistes (le Toudeh) et la crainte de l’URSS, pour faire pression sur les Américains qui maintiennent leur aide économique. Une demande supplémentaire d’aide est repoussée en mai 1953 ; Washington cesse de considérer Mossadegh comme un rempart contre le communisme. Le premier ministre réagit en concentrant plus encore le pouvoir. Dès lors, on voit converger les intérêts politiques du Shah, de l’armée (fidèle au monarque) et du parti religieux, les Etats-Unis jouant les facilitateurs. Le principal artisan du coup d’Etat, le 19 août 1953, est le général Zahédi, membre du sénat et leader de l’opposition monarchiste. De fait, les Etats-Unis jouent un rôle essentiel, la CIA finançant et organisant le coup d’Etat (opération Ajax).
Le 19 août, les leaders religieux et les meneurs du bazar organisent une manifestation monarchiste ; l’armée se joint au mouvement et prend le contrôle de la capitale. Mossadegh est arrêté, Zahédi devient chef du gouvernement et le Shah rentre en Iran. L’ancien Premier ministre est jugé et condamné à trois ans de prison. Libéré en 1956, il se retire de la vie publique et meurt en 1967. Depuis cette grave crise intérieure et internationale, Mossadegh fait figure de précurseur du nassérisme et de leader tiers-mondiste, victime de l’impérialisme américain ; il est aussi victime de son chantage au suicide et du jeu ambigu qu’il mène avec le Toudeh. Enfin, il ne faut pas négliger les aspects proprement iraniens dans le coup d’Etat du 19 août 1953.
> KHOMEINY, FONDATEUR DE LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE
L’ayatollah Khomeiny est le grand vainqueur de la révolution de 1979 et le fondateur de la République islamique. Né en 1902 à Khomein, près de Téhéran, il étudie la théologie puis enseigne à Qom, l’un des lieux saints de l’islam chiite. Ruhollah Khomeiny se dresse contre le Shah et la politique de modernisation forcée du pays, variante moyen-orientale du « despotisme éclairé » inaugurée par son père Reza Pahlavi et, simultanément, par Mustafa Kemal en Turquie. Arrêté en 1963, il est exilé et se rend d’abord en Turquie, puis en Irak, avant de rejoindre la France, en 1978, alors que la situation politique iranienne se dégrade. Installé à Neauphle-le-Château, il bénéficie de la complaisance des autorités, qui croient disposer d’une carte maîtresse pour l’après-Pahlavi, et ses disciples inondent l’Iran avec les cassettes des violents prêches enregistrés sur le sol français. Le Shah parti en exil, l’ayatollah Khomeiny rentre à Téhéran, le 1er février 1979, où il est triomphalement accueilli. Il annonce le jour même la constitution d’un Conseil islamique révolutionnaire, première étape vers la mise en place d’une république islamique (mars 1979).
Dans ce nouveau régime politico-religieux, l’ayatollah Khomeiny assure la fonction de Guide suprême de la Révolution islamique. Premier personnage du pays, nommé à vie par l’Assemblée des experts, celui-ci a la main haute sur les affaires politiques intérieures et extérieures. Parfois présenté en Occident sous les traits d’une sorte de sage pacifique (un Gandhi musulman), Khomeiny révèle son vrai visage aux yeux de tous (encore que). Des tribunaux islamiques épurent l’appareil d’Etat et l’armée, les purges sont sanglantes et vont bien au-delà des inévitables règlements de compte inhérents à ce type de situation.
Le 4 novembre 1979, la prise d’otages de l’ambassade américaine (52 diplomates retenus 444 jours) donne corps à l’orientation violemment anti-occidentale du régime islamique ; l’ayatollah Khomeiny évoque une « seconde révolution ». Lorsque les troupes de Saddam Hussein attaquent l’ « ennemi perse », le 17 septembre 1980, le Guide suprême met à profit la guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988) pour éliminer les sources d’opposition et renforcer la mainmise islamiste sur le pays. L’ayatollah Khomeiny meurt en 1989 et les adeptes du comparatisme évoquent le « Thermidor » de la Révolution islamique. Deux décennies se sont depuis écoulées …
> ALI KHAMENEI, GUIDE SUPRÊME DE LA RÉVOLUTION ISLAMIQUE
Dans l’actuelle crise politique iranienne, le Guide suprême de la Révolution islamique a d’emblée apporté son soutien au président sortant, Mahmoud Ahmadinejad, révélant ainsi de fortes solidarités entre les deux hommes (fait négligé par nombre d’experts). Né en 1939 à Machhad (un des hauts lieux du chiisme, à l’est de l’Iran), Ali Khamenei a été l’élève de l’ayatollah Khomeiny qu’il suit dans son opposition à la monarchie impériale de Mohammed Pahlavi ; il est d’ailleurs emprisonné à plusieurs reprises pendant cette période. En 1979, il est membre du Conseil de la Révolution islamique et il est très engagé dans la mise en place du régime ; Ali Khamenei participe à la création du Parti de la République islamique et dirige un temps les Gardiens de la Révolution, fer de lance idéologique du régime. En 1981, il survit à un attentat qui lui ôte un bras. Il est alors élu président de la République, avec l’accord de l’ayatollah Khomeiny (Mir Hossein Moussavi est son premier ministre) ; l’Iran est alors en guerre contre l’Irak.
A la mort de Khomeiny, en 1989, Ali Khamenei est désigné Guide suprême par l’Assemblée des experts, non sans controverses. Selon les critiques, Ali Khamenei n’aurait pas toutes les qualifications théologiques requises ; en 1979, il n’était qu’hodjatoleslam, ce qui en faisait un religieux de second rang. Une fois en place, en juin 1989, il élargit le champ de ses fonctions et renforce les liens tissés au fil des ans avec les Pasdarans et les services secrets du régime, sorte d’ « Etat profond ». Ali Khamenei serait hanté par la « contamination culturelle occidentale » et une forme iranienne de « révolution de velours ». De 1997 à 2004, il s’oppose sur bien des points à la timide politique de réformes prônée par Mohammad Khatami, successeur à la présidence d’Hachemi Rafsandjani (1989-1997), lui-même partisan d’une ouverture limitée à l’Occident. Le 12 juin 2009, le Guide suprême prend d’emblée fait et cause pour Mahmoud Ahmadinejad et il lui renouvelle solennellement son soutien le 19 juin suivant. Le tour pris par cette grave crise politique et la répression sanglante ont d’ores et déjà invalidé le scénario d’une « révolution de velours ». Sur ce plan, les vœux d’Ali Khamenei sont exaucés ; l’Iran islamiste n’est pas la Hongrie ou Tchécoslovaquie post-Guerre froide.
> AHMADINEJAD, PRÉSIDENT CONTESTÉ ET LEADER ISLAMO-JUSTICIALISTE
Réélu dans les conditions que l’on le sait (diverses informations confirment le sentiment initial d’une vaste fraude), le président de la République islamique est le type même de l’ « ingénieur islamiste », laïc issu des classes populaires (un père forgeron) qui tente une nouvelle synthèse politico-islamique pour radicaliser plus encore le régime issu de la révolution de 1979. Né en 1956 à Gamsar, une petite ville à une centaine de kilomètres de Téhéran, Mahmoud Ahmadinejad appartient à cette génération qui a forgé son identité politique dans le contexte de la guerre Iran-Irak plus que dans les années de lutte contre le régime du Shah. Il a suivi une formation d’ingénieur comme bien de ces militants qui, dans le monde arabo-musulman, constituent l’épine dorsale de l’islamisme radical, et obtient son doctorat en 1987 (il occupe déjà des fonctions officielles). Elu maire de Téhéran en 2003, il devient président de la République islamique en 2005.
Mahmoud Ahmadinejad s’appuie sur les Pasdarans (les « Gardiens de la Révolution ») et les Bassidjis (les « Mobilisés ») qui représentent le noyau dur du régime et recrutent dans les milieux populaires. Ces structures sont au cœur du système populiste et clientéliste, avec la rente pétrolière en guise de « juge de paix », dont Ahmadinejad est l’incarnation (voir le rôle financier des diverses fondations contrôlées par les Pasdarans et la politique d’assistanat au bénéfice des classes populaires). Ainsi son discours a-t-il une connotation « lutte des classes », particulièrement lorsqu’il menace de « couper les mains » des « profiteurs », menace adressée en termes à peine voilés à Hachemi Rafsandjani – ancien président de la République islamique (1989-1997) et rival malheureux en 2005 -, réputé être l’un des hommes les plus riches d’Iran (sa fille a été arrêtée le 21 juin 2009).
Cette dimension « populiste » (une sorte d’islamo-bolchévisme ?) ne doit pas occulter les étroites connexions d’Ahmadinejad avec une partie du clergé, l’appui du Guide suprême en témoigne, et la propension du personnage à une forme de millénarisme politique. Le président iranien attend le proche retour du douzième imam, descendant et représentant du Prophète, disparu en 873 (voir son intervention de septembre 2005 à l’ONU et le discours prononcé le 16 novembre 2005 lors de l’assemblée des imams du vendredi). Sur le plan international, cette orientation politico-religieuse se traduit par un discours négationniste et anti-juif, de violentes diatribes contre Israël et les Etats-Unis ainsi qu’une posture anti-occidentale ; Ahmadinejad cherche à prendre la tête d’un front panislamique qui élargirait l’axe chiite et il noue des liens avec les pays hostiles à l’Occident (Russie, Chine, Venezuela). Il se veut le leader d’une « troisième révolution », qualifiée par les observateurs d’islamo-justicialiste.
> MOUSSAVI, LEADER D'UNE INTROUVABLE « RÉVOLUTION DE COULEUR »
Révolutionnaire islamique de la première heure, Mir Hossein Moussavi est un « vieux cheval » de retour, longtemps absent de la scène politique. Né en 1941 dans la partie azérie de l’Iran, il fait initialement figure de représentant d’une forme d’islamisme tiers-mondiste et bénéficie d’un engouement récent auprès des classes urbaines et des milieux partisans de l’ouverture. Au regard de son parcours politique, on doit se demander si le personnage n’est pas dépassé par la dynamique des événements et transformé en totem, au sens freudien du terme, par une large partie de la population. Nombreux sont ceux qui, las de l’enfermement psycho-culturel, souffrent aussi des effets multiformes de l’isolement de l’Iran sur le plan international et de l’échec économique d’Ahmadinejad.
Il faut pourtant rappeler que Moussavi est un homme du sérail engagé aux origines mêmes de la Révolution islamique. Il est l’un des fondateurs du Parti de la République islamique, dont il devient le secrétaire politique, et soutient donc l’ayatollah Khomeiny pendant les événements révolutionnaires. Moussavi est ensuite ministre des affaires étrangères puis il est nommé Premier ministre, de 1981 à 1989, pendant les années de guerre contre l’Irak (Ali Khamenei est alors président de la République islamique). On lui attribue donc un rôle décisif dans la survie de l’Iran islamique et le fonctionnement économique du pays. S’il disparaît ensuite de la scène, Moussavi aurait été l’un des principaux conseillers des présidents Rafsandjani et Khatami qui aujourd’hui le soutiennent. L’islamiste tiers-mondiste fait désormais figure de « réformateur », en butte au révolutionnarisme de l’axe Khamenei-Ahmadinejad.
On doit plus justement voir en la personne de Moussavi un « national-islamiste », soucieux des intérêts fondamentaux de son pays, réservé quant aux provocations d’Ahmadinejad qui n’ont fait que renforcer l’hostilité à l’égard de l’Iran. On sait qu’il entend poursuivre le programme nucléaire iranien, comme la majorité de la classe politique, et il ne faut pas voir en lui une « martingale » permettant de résoudre l’ensemble des conflits irano-occidentaux. Son hypothétique accès à la présidence pourrait cependant faciliter une négociation d’Etat à Etat centrée sur des intérêts bien définis et circonscrits. Moussavi semble avoir brûlé ses vaisseaux et il lui sera difficile d’éviter, pour sa personne comme pour son mouvement, les conséquences d’une répression sanglante.
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