By Antonin TISSERON, Associate Fellow at Thomas More Institute, co-author of the report "Towards a sustainable security in the Maghreb" (April 2010). Article published in "Le Figaro" of Thursday, July 29th, 2010. Available in French only.
> Global Issues - on 28/07/2009
By Jean-Sylvestre MONGRENIER, associate Fellow at the Thomas More Institute and Fellow at the Institut Français de Géopolitique (Paris VIII Vincennes-Saint-Denis University). Published in partnership with "Fenêtre sur l'Europe". Available in French only.
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D’un mal peut sortir un bien, vérité d’expérience dont il ne faut pas abuser. En l’occurrence, la guerre russo-géorgienne d’août 2008 a montré, au vu et au su de tous, que la Russie n’avait pas renoncé à l’usage de la force armée pour atteindre ses objectifs politiques et tenter de conserver le contrôle de ce que les cercles de pouvoir moscovites nomment l’« étranger proche ». Au vrai, la guerre de Tchétchénie et la destruction de Grozny par la puissance de feu de l’armée russe étaient déjà une démonstration sur le terrain de la résolution politique de Vladimir Poutine. Tout comme la philosophie depuis Platon, la géopolitique est une « ophtalmologie », une histoire de vision : connaître, c’est voir (1). Ainsi dans le monde antique la géographie était-elle considérée comme l’« œil du roi ».
En Tchétchénie et dans l’aire géopolitique caucasienne, il se trouve que les gouvernements occidentaux n’ont pas voulu voir les choses telles qu’elles sont ; ils ont détourné le regard des champs de bataille et négligé la gravité des conflits dits « gelés ». Lorsqu’en décembre 1999, Vladimir Poutine déclenche une nouvelle offensive en Tchétchénie, dans des circonstances qui demeurent obscures, le président français de l’époque, Jacques Chirac, se montre des plus réservés quant au bien-fondé de cette guerre. Il fait part de ses critiques mais se retrouve alors isolé parmi ses pairs. Des mois durant, Vladimir Poutine se refuse à le rencontrer et la relation franco-russe est mise à mal. In fine, Jacques Chirac sacrifie la cause tchétchène à son projet de « monde multipolaire harmonieux » et remise ses critiques. Reçu à Saint-Pétersbourg en mai 2003, il se fait même le héraut de la « démocratie russe » donnée en exemple pour le « respect dû aux peuples premiers », le « dialogue des cultures » et « tout simplement le respect de l’autre » (2). Les autres chefs d’Etat et de gouvernement du monde occidental ne seront pas aussi dithyrambiques mais la « guerre contre le terrorisme » et la coopération militaro-sécuritaire avec Moscou ont leurs contraintes. « Cachez ce sein que je ne saurais voir ». Il en va de même dans le Caucase du Sud – la guerre russo-géorgienne n’éclate pas comme un orage dans un ciel d’été – jusqu’à ce que les faits sautent aux yeux. Et encore... Il est toujours de bon ton d’expliquer, mezzo voce, que les Géorgiens ne sont pas gens raisonnables. Charitable euphémisme dans l’esprit de personnes qui se veulent au fait des choses mais sont moins disertes sur les déclarations menaçantes des chefs politiques et militaires russes. Serait-ce donc là un simple particularisme culturel, sans autre portée qu’ethnologique ? « C’est comme un vieux travers de la Russie, écrit Alain Besançon, presque un élément du folklore, comme le samovar. C’est leur habitude et nous nous y habituons » (3).
> UNE PUISSANCE MILITAIRE AMPUTÉE
Quel que soit le nom qu’on lui donne, la guerre demeure l’ultima ratio des relations politiques ; le recours à la « novlangue » ou les affirmations selon lesquelles la guerre serait morte sont invalidés par les faits. Il nous faut donc prendre en compte la puissance militaire russe, ou ce qu’il en reste, pour évaluer les risques et menaces qui pèsent sur l’Europe et les pays situés dans son hinterland eurasiatique. Le débat est trop souvent évacué au prétexte que l’on imagine difficilement la Russie lancer des milliers de chars dans la trouée de Fulda, comme on le redoutait à l’époque du Pacte de Varsovie. L’argument se veut imparable mais ce n’est pas en ces termes que la question doit être posée. Les dirigeants russes n’ont pas pour objectif de partir à la conquête militaire de l’Europe en tant que telle mais de reconstituer une sphère de contrôle dans l’espace post-soviétique et sur ses marges occidentales. Ce n’est pas là un procès d’intention ; ils le disent et l’écrivent. Pour ce faire, point n’est besoin de remettre sur pied l’Armée rouge. En ce début de siècle, la « boîte à outils » de la puissance combine pressions diplomatiques et commerciales (embargos divers), services de renseignement et infiltration du système politique adverse, investissements en amont et usage sélectif de la violence armée en aval. C’est à l’aune de cette combinatoire et des objectifs politiques russes que les capacités militaires doivent être examinées. L’exemple géorgien s’impose à l’esprit. Lors de cette courte guerre, l’armée russe a étalé nombre de ses points faibles et dysfonctionnements (4): vétusté du matériel et lacunes des systèmes de communication ; faiblesse des moyens satellitaires ; relative inefficacité de l’aviation (6 à 7 appareils russes ont été abattus). Il n’en reste pas moins qu’elle a prouvé sa capacité à mobiliser quelque 20 000 hommes en 48 heures et à mener une opération de force au-delà de ses frontières. Spécialiste du système militaire russe, Isabelle Facon résume la situation : « La leçon aura été retenue dans la région et c’est là l’essentiel pour Moscou » (5).
Cette armée russe se veut la continuatrice de l’armée soviétique (6) – elle combat toujours sous le signe de l’étoile rouge – et de fait, elle en perpétue les dysfonctionnements mis au jour dans les années 1990. Mentionnons d’abord la lourdeur des rouages administratifs de l’appareil militaire ainsi que les habitudes d’autonomie héritées de la Russie tsariste, puis de l’URSS : les chefs militaires étant alors représentés par l’un des leurs au Politburo. Contrairement aux pratiques occidentales, l’affectation des ressources budgétaires ou encore la formation des officiers se décident dans une large mesure à l’intérieur de l’institution. Creuset de l’Homo Sovieticus, la conscription est aussi une survivance de la période antérieure. En sursis, elle ne concerne plus que 10 % d’une classe d’âge (70 % dans les années 1980). La situation matérielle et sociale de l’armée russe est un autre héritage de l’URSS, la dégradation effective étant amorcée avant 1991, en dépit des larges budgets dévolus par le Kremlin à la chose militaire (20% du PIB soviétique dans les années 1980). Alors que les armées occidentales prennent le tournant de l’informatique avec l’entrée en ligne des armes de haute précision et du ciblage guidé, l’armement et les tactiques soviétiques demeurent marquées par le style de combat de la Seconde Guerre mondiale. L’arrivée au pouvoir de Gorbatchev annonce le repli, simultanément militaire et géopolitique. Peu avant que l’URSS ne se disloque, le budget est déjà passé à 7 % du PIB et la baisse des dépenses militaires se perpétue au fil des années 1990, pour passer sous les 2 %, avec le collapsus économique et social de la Russie en toile de fond. Les effectifs sont divisés par trois (1,1 million d’hommes contre 3,4 millions en 1991) et les informations sur l’absence de discipline de l’armée russe, la pauvreté et la corruption généralisée abondent. Sur le terrain, la première guerre de Tchétchénie (1994-1996) confirme les scénarios les plus noirs. Vis-à-vis de l’armée des Etats-Unis et de ses homologues occidentales, l’armée russe est déclassée tant sur le plan humain et organisationnel que technologique (7).
C’est au cours des deux mandats présidentiels de Vladimir Poutine (2000-2004 ; 2004-2008) que le redressement de l’armée russe est amorcé et les aspects les plus spectaculaires – reprise des vols de bombardiers dans le Grand Nord, provocations aux abords de l’espace aérien de l’OTAN, tirs de missiles – ne sont pas un simple décor Potemkine. Entre 2000 et 2008, les dépenses militaires russes ont plus que doublé, ce qui porte l’effort national à près de 3% d’un PIB en fort accroissement. Dans un premier temps, les dépenses vont principalement au versement des soldes et à l’amélioration de la situation matérielle des troupes. Les programmes d’armements et la restructuration de l’armée russe viennent ensuite. Une large partie des budgets d’équipement est consacrée aux forces nucléaires stratégiques dont le rôle dans la stratégie d’ensemble est revalorisé, de manière à consolider le statut d’« empire » nucléaire déclinant. L’importance que Moscou confère aux négociations nucléaires avec les Etats-Unis a été soulignée lors de la visite de Barack Obama à Moscou, les 6-8 juillet 2009. Il s’agit tout à la fois d’accompagner la modernisation-structuration de l’arsenal, à moindre coût, et de rehausser le statut international de la Russie. Des budgets non négligeables sont aussi accordés à la défense antimissile et spatiale du territoire. La doctrine militaire adoptée en 2000 témoigne toutefois des difficultés qu’éprouve l’institution à hiérarchiser les menaces et à transformer un système statique en un système de forces projetables et modernisées. La facilité consiste à se retrancher derrière le discours conventionnel sur l’encerclement dont la Russie serait la victime (8). En fait, la seconde guerre de Tchétchénie absorbe une bonne partie de l’énergie guerrière.
Les divers projets d’une nouvelle doctrine militaire (9), la nomination d’Anatoli Serdioukov à la tête du ministère de la Défense (février 2007) et la guerre russo-géorgienne (août 2008) rythment la transformation de la Russie en une puissance militaire opérationnelle, crainte et respectée au-delà de ses frontières. C’est du moins ce que martèlent les dirigeants russes. Civil en charge des questions de défense, le fait est inhabituel en Russie, Anatoli Serdioukov manifeste la volonté du Kremlin d’imposer la « verticale du pouvoir » à l’état-major général et la lutte contre la corruption qu’il mène est avant tout destinée à réduire l’opposition des hauts gradés aux réformes. La réduction du format qui accompagne la professionnalisation des armées passe difficilement auprès des officiers dont le nombre devrait baisser des trois cinquièmes d’ici 2012. Au total, les effectifs militaires devraient passer de 1 130 000 à 700 000 hommes. En 2015, les volontaires sous contrat représenteraient 70 % des effectifs (30 % en 2009) ; l’armée russe serait intégralement professionnalisée à l’horizon 2020. Ces forces professionnalisées devraient aussi être mieux équipées, selon le discours officiel. Le 17 mars 2009, Anatoli Serdioukov a dressé en présence de Dmitri Medvedev un sinistre tableau : à peine 10 % des unités militaires seraient dotées d’armes modernes, les neuf-dixièmes de l’équipement étant obsolètes. Un plan de réarmement a depuis été lancé mais il se heurte aux difficultés économiques et la hausse du budget militaire qu’il induit est reportée à 2011. L’état désastreux du complexe militaro-industriel, ses réflexes autarciques et le retard technologique hypothèquent par ailleurs ce réarmement (10).
> FINS POLITIQUES ET OBJECTIFS STRATÉGIQUES
L’entreprise russe de réarmement est loin d’avoir porté ses fruits et il est vrai que bien des réformes annoncées l’avaient déjà été dans les années antérieures. En l’état actuel des choses, l’armée russe ne constitue pas pour l’Occident une menace globale, massive et immédiate. Il est pourtant nécessaire d’anticiper les évolutions d’autant plus que les logiques de puissance ne sont pas réductibles au système des forces et aux ressources agrégées. Précédemment approchées par l’étude des représentations géopolitiques, les finalités des dirigeants russes peuvent être identifiées. Dans de nombreux écrits militaires russes, il est précisé que l’OTAN doit être considérée comme un adversaire potentiel, ce qui ne surprend pas au regard des discours en usage à Moscou. Le gap technologique et militaire entre Russes et Américains, l’extension de l’OTAN et le déploiement de systèmes antimissiles en Europe centrale seraient autant de menaces pesant sur la sécurité nationale ; il faudrait donc que la Russie envisage une agression américano-occidentale. Cette vision stratégique n’est que partiellement corrélée par la répartition des forces russes sur les six grands théâtres d’opérations : Nord-Ouest (Saint-Pétersbourg), Ouest (Moscou), Sud-Ouest (Caucase du Nord), Volga-Oural (Asie centrale), Sibérie, Oriental (Extrême-Orient). De forts contingents demeurent dans les zones occidentales (Nord-Ouest, Ouest et Volga-Oural) qui sont les plus peuplées et les plus actives du territoire. Les redéploiements des dernières années ont bénéficié au théâtre nord-caucasien (guerre de Tchétchénie), en proie à une agitation endémique (Ingouchie, Daghestan). S’y ajoutent les forces déployées en Abkhazie et en Ossétie, sur le territoire géorgien, dans une aire géopolitique cruciale pour la diversification et la sécurité de l’approvisionnement énergétique européen. A rebours des thèses sur l’antagonisme foncier entre Russes et Chinois, on notera que les théâtres d’opérations (Sibérie et Oriental) d’un éventuel affrontement bilatéral ont vu leurs effectifs décroître. Les accords frontaliers sino-russes et les mesures de confiance associées ont produit leurs effets apaisants. Il est vrai que le faible nombre des troupes russes est compensé par des scénarios d’emploi d’armes nucléaires tactiques.
Dans l’approche des intentions russes sur les confins occidentaux, les signes et gestes d’hostilité à l’encontre des pays d’Europe centrale et orientale sont aussi à prendre en compte. On se souvient des opérations de guerre électronique menées contre l’Estonie, en avril-mai 2008, sorte d’appui-feu aux émeutes qui secouaient ce pays suite au déplacement d’une statue à la gloire de l’armée soviétique (11). Depuis, l’OTAN a décidé de créer en Estonie même un centre dédié aux « cyber-offensives ». S’y ajoutent les menaces récurrentes contre les Pays baltes et la prétention de Moscou à défendre les minorités de langue russe à l’extérieur des frontières, les embargos commerciaux et énergétiques à l’encontre de plusieurs pays de la région, les interférences dans la vie politique intérieure, ou encore la remise en cause des frontières (Ukraine). La géographie de ces menaces permet de délimiter la zone où des coups de main militaires pourraient venir étayer une stratégie globale de déstabilisation. Il faut à cet égard s’attarder sur l’opiniâtre opposition de Moscou à l’implantation de systèmes antimissiles en Europe centrale. De l’aveu même des politiques et des experts russes, une dizaine d’intercepteurs et un radar déployés en Pologne et en République tchèque ne seraient pas à même de désarmer par surprise la Russie, moins encore de contrer une attaque massive de missiles russes. De surcroît, les dirigeants russes ne semblent pas préoccupés par des radars déployés au Royaume-Uni, en Norvège et au Groënland, installations qui, à l’extrême-limite du raisonnement, se prêteraient mieux à ce type de scénario.
Quelle rationalité politique et stratégique sous-tend donc la position russe en ce domaine? Les tenants et aboutissants ne semblent pas réductibles à un simple effet d’aubaine : instrumentaliser la Missile Defense pour semer les germes de la division entre les Alliés. L’opposition de Moscou à l’implantation de systèmes américains en Europe est un fil conducteur pour comprendre les représentations géopolitiques russes. A l’évidence, la Russie considère comme illégitime la présence militaire américaine et l’extension de l’OTAN sur les territoires d’anciens pays satellites ; elle revendique implicitement une sorte de nouvelle doctrine Brejnev (une doctrine Poutine) dans l’ex-Pacte de Varsovie, niant la souveraineté effective des pays considérés. Un jour, peut-être … Dans l’immédiat, tester et ébranler les volontés alliées. Plus généralement, la Russie ne semble pas avoir perdu l’espoir d’assister, sous la pression des opinions publiques et faute d’un consensus stratégique interallié, au retrait américain du continent européen. Un tel mouvement remettrait en cause l’OTAN et la situation ouvrirait à la Russie la possibilité de devenir la puissance dominante en Eurasie. A contrario, la participation des alliés européens à la Missile Defense serait un « marqueur » territorial et une « promesse » géopolitique : les Etats-Unis resteront engagés en Europe et l’OTAN conservera sa pertinence. Cette perspective ne peut que contrarier les rêves de puissance des dirigeants russes. A l’évidence, les pays d’Europe centrale et orientale n’ont pas tort de craindre les ambitions russes, y compris sur le plan militaire.
> LA DÉPENDANCE ÉNERGÉTIQUE EUROPÉENNE
La montée en puissance de Gazprom appelle l’attention sur le fait que le domaine énergétique offre à la Russie d’autres options pour peser sur les équilibres géopolitiques et contraindre les récalcitrants. Présenté début 2009, le projet de doctrine de sécurité nationale (horizon 2020) est très clair sur ce point : les ressources et exportations énergétiques sont un levier de puissance. On comprend dès lors que Moscou refuse de ratifier le traité sur la Charte de l’énergie (12). La question énergétique nous renvoie à l’immensité du territoire russe et aux ressources qu’il contient. Si l’on s’en tient aux hydrocarbures, la Russie est le premier producteur mondial pour le gaz (près de 26 % des réserves mondiales) et elle se situe au second rang pour le pétrole (13 % des réserves mondiales). Pour l’essentiel, les gisements qu’elle exploite se trouvent en Sibérie occidentale (Bakou III), dans la région de l’Ob : 75 % du pétrole et 90 % du gaz russe en sont extraits. D’autres régions contiennent d’importantes réserves de gaz ou de pétrole - partie russe de la Caspienne, zone arctique, Sibérie orientale et Extrême-Orient – mais l’exploitation de ces gisements est à peine amorcée et requiert d’importants transferts de capitaux et de technologies. La mise en valeur du territoire et de ses ressources se heurte en effet à la rugosité de l’espace russe (problèmes de logistique ; conditions physiques extrêmes). Ce n’est que très progressivement que l’Arctique, la Sibérie orientale et l’Extrême-Orient prendront le relais de la Sibérie occidentale. Dans leur majeure partie, les flux de pétrole et de gaz exportés par la Russie s’écoulent vers les marchés européens et la menace réitérée par mes dirigeants russes de réorienter ces flux vers l’Asie nécessiterait d’énormes efforts capitalistiques et technologiques.
La répétition des conflits gaziers et pétroliers entre la Russie et les pays européens appelle l’attention sur la dépendance énergétique du Continent (13). Schématiquement, la situation est la suivante : la production des pays européens extracteurs de gaz et de pétrole (Norvège, Royaume-Uni, Pays-Bas, Danemark) est sur le déclin ; le marché européen est fragmenté et le taux de dépendance (part des importations dans la consommation énergétique) est de 50 %. Selon les études prospectives réalisées par la Commission européenne et l’AIE (Agence internationale de l’énergie), les importations pourraient couvrir 70 % des besoins globaux européens d’ici 2030. Les Européens importent massivement le pétrole (80 % en 2006 ; 90 % en 2030) et le gaz (60 % en 2006 ; 70 % en 2030) qu’ils consomment ainsi que le charbon, source d’énergie « écologiquement incorrecte » mais qui demeure importante dans un certain nombre de pays, dont la Pologne. Pour l’essentiel, les hydrocarbures utilisés dans l’Union européenne viennent de Russie et de Norvège (pétrole et gaz), d’Algérie (gaz) et du Moyen-Orient (pétrole), pays auxquels il faut ajouter le golfe de Guinée (Nigéria). A court et moyen terme, le nucléaire et les énergies renouvelables ne seront pas à même de pallier les insuffisances du bilan énergétique européen, les hydrocarbures demeurant indispensables pour nombre de secteurs (transports, industrie et consommation des ménages). Ces trois dernières décennies ont été marquées par une substitution du gaz au pétrole, les deux premiers chocs pétroliers (1973-1979) jouant en faveur de l’« or bleu », présenté comme une source d’énergie fiable, écologiquement propre et bon marché.
> L'ÉNERGIE, ARME GÉOPOLITIQUE DE LA RUSSIE
Les données structurelles de la situation énergétique européenne nous ramènent à la Russie, fournisseur d’importance avec lequel les échanges ont été renforcés depuis la dislocation de l’URSS. Le quart du pétrole consommé en Europe est importé de ce pays, soit une proportion équivalente à celle assurée par la production du Moyen-Orient (la Norvège et le Golfe de Guinée assurent respectivement 20 % des approvisionnements). En tendance toutefois, la part du Moyen-Orient décroît au bénéfice de celle de la Russie. Ce pétrole russe est principalement acheminé par « tubes » depuis les gisements du nord-ouest de la Russie, de l’Oural oriental et de Sibérie occidentale (oléoduc Drouzhba) mais les ports de Novorossisk (mer Noire) et de Primorsk (golfe de Finlande) jouent aussi un rôle important. Faute d’investissements suffisants dans l’extraction, la production pétrolière russe marque le pas (9,8 millions de barils/jour dont 7 sont exportés). On remarquera à ce propos que les réductions de production négociées entre la Russie et l’OPEP correspondent à l’inévitable recul précédemment anticipé par les experts du pétrole. (14). Par ailleurs, la Russie entend demeurer un pays de transit incontournable pour les exportateurs de la région Caspienne mais la construction du BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) - doublé ensuite par le gazoduc BTE (Bakou-Tbilissi-Erzerum) - a permis d’amorcer le désenclavement de l’Asie centrale. C’est là une des dimensions du conflit russo-géorgien.
La part prise par la Russie dans l’approvisionnement en pétrole de l’Union européenne et la volonté de contrôler le bassin de la Caspienne (l’« étranger proche ») sont compensées par la logique mondiale du marché pétrolier. Les volumes les plus importants sont acheminés sur de longues distances par voie maritime et en cas de défaillance de ses fournisseurs usuels, un pays importateur peut se tourner vers un autre pays exportateur. Il n’en va pas de même avec le gaz : l’essentiel des volumes transite par gazoducs dans le cadre de contrats à long terme entre compagnies, selon le « système de Groningue » (contrats gaziers à long terme et prix indexés sur le pétrole). Si l’on considère les approvisionnements européens, 93% des quantités importées transitent par gazoducs, les méthaniers assurant à peine 7% du total. D’ores et déjà, les volumes livrés par la Russie à l’Union européenne représentent les deux-cinquièmes de ses importations et le quart de sa consommation (30% pour l’Algérie ; 25% pour la Norvège). Ces valeurs sont d’autant plus significatives que la demande européenne en gaz est croissante. Pour l’Union européenne et les pays qui lui sont associés (Sud-Est européen et Turquie) (15), la consommation devrait tripler d’ici 2030 (500-600 milliards de m3).
Environ 80% du gaz russe transite par les gazoducs ukrainiens (Brotherhood) et les 20 % restants par les gazoducs biélorusses (Iamal), ce qui implique des négociations souvent difficiles et des dépendances croisées. Le « jeu » russe consiste donc à développer des liaisons directes avec les principales zones d’importation d’Europe occidentale (Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Italie) en contournant les pays de transit centre-européens. C’est ainsi que la construction de deux gazoducs sous-marins, en mer Baltique et en mer Noire, est prévue à l’horizon 2012-2015. Il s’agit du North Stream (Baltique) et du South Stream (mer Noire). Nonobstant les arguties techniques, juridiques et financières mises en avant par leurs promoteurs (russo-germaniques et russo-italiens), ces projets sont animés par des logiques géopolitiques. Les dirigeants russes entendent renforcer leur puissance en Europe et l’accroissement des volumes exportés permettrait de constituer un quasi-monopole gazier dans l’Ancien Monde. Certes, la Russie est, en retour, fortement dépendante des revenus que l’Europe lui assure pour prix de ses hydrocarbures. Toutefois, ces interdépendances sont asymétriques : en cas de rupture des approvisionnements, les effets sur les consommateurs européens sont immédiats ; l’effet financier sur la Russie est décalé dans le temps. Sur le plan planétaire, Moscou veut fonder une « OPEP du gaz » avec pour base une « troïka » Russie-Iran-Qatar (une perspective à ne pas négliger).
La volonté russe de constituer un monopole gazier aux dépens de ses clients ne relève pas de la seule rationalité économique. Acquérir un pouvoir de marché permettrait de maximiser la rente énergétique mais aussi et surtout d’accroître leur capacité d’action et d’influence en Europe, aux dépens des pays consommateurs. Ainsi les conflits récurrents entre la Russie et l’Ukraine ne doivent-ils pas être réduits à leur dimension financière. L’objectif russe est de fragiliser l’Ukraine et de limiter les appuis diplomatiques extérieurs dont elle bénéficie. Coincé dans une « zone grise », ce pays ne tarderait pas à basculer vers la Russie ; l’« étranger proche » en serait consolidé ainsi que les positions russes en Europe. Les ambitions affichées par Moscou vont au-delà d’une sphère de contrôle dans l’espace post-soviétique. Les projets de contournement de l’isthme Baltique-mer Noire ont pour autre objectif de diviser les pays membres de l’Union européenne, - en renforçant les relations bilatérales avec les grands pays d’Europe occidentale (France, Allemagne, Italie) -, d’empêcher l’émergence d’une politique commune de l’énergie et d’interdire le libre accès au bassin de la Caspienne. La diplomatie des tubes (South Stream contre Nabucco), la domination du Caucase et les efforts déployés pour préempter les ressources des pays producteurs d’Asie centrale (Kazakhstan, Turkménistan, Ouzbékistan), au détriment des projets européens, vont dans le même sens. Enfin, il est à craindre que la Russie n’ait pas renoncé à retrouver ses positions dans les pays de l’ex-Pacte de Varsovie et dans la péninsule balkanique, aujourd’hui inclus dans l’ensemble euro-atlantique, en pratiquant une politique mêlant intimidations et offres de coopération énergétique. Un éventuel recentrage des Etats-Unis sur l’« hémisphère occidental », du fait des difficultés économiques et de mouvements d’opinion hostiles à la « République impériale », et le relâchement corrélé des liens transatlantiques pourraient assurer au Kremlin des marges de manœuvre accrues.
> POUR UNE POLITIQUE EUROPÉENNE DE L'ÉNERGIE
Lors de précédents conflits énergétiques, les dirigeants polonais ont appelé à la mise sur pied d’une « OTAN de l’énergie ». Au sein de l’Organisation atlantique, différents travaux ont porté sur la sécurité énergétique, question vitale pour le bon fonctionnement de « sociétés ouvertes » liées les unes aux autres par l’article 5 du Pacte Atlantique. La fourniture de conseils et d’assistance en matière de sécurité des infrastructures (pour les pays membres qui en feraient la demande) ainsi que la création d’un mécanisme de surveillance, d’évaluation des situations et de consultation ont été étudiés. Des opérations de surveillance des zones de passage obligé - détroits d’Ormuz et de Malacca, notamment -, et la préparation d’opérations d’interdiction, en cas de blocage des flux, sont aussi envisagées. Soulignons toutefois que ce type d’opérations concernerait le pétrole. Les flux de gaz s’inscrivent dans une logique régionale et c’est à l’Union européenne d’organiser une politique commune de l’énergie. La sécurité énergétique européenne repose d’abord sur la diversité des approvisionnements et la part de fournisseurs autres que la Russie devra être accrue. La Norvège et l’Algérie offrent des possibilités limitées et il faudra aller plus loin (16). On en revient au « corridor énergétique méridional » (sud-caucasien), voie d’accès à la Caspienne, et au projet d’un nouveau gazoduc reliant l’Asie centrale à l’Europe : le Nabucco (17). La construction de ce gazoduc et son alimentation ne pourront par ailleurs être menées à bien sans un fort engagement euro-atlantique en mer Noire et dans le Caucase du Sud, au moyen de l’Union européenne et de l’OTAN.
L’expérience de ces dernières années permet raisonnablement de prévoir et d’anticiper de prochains conflits énergétiques avec la Russie ; les espoirs investis au début des années 1990 dans un partenariat énergétique russo-européens ont été démentis. Le fait qu’une puissance extérieure à l’ensemble euro-atlantique soit en mesure d’exercer des pressions énergétiques sur un ou plusieurs membres de l’Union européenne et de l’OTAN n’est pas acceptable. La division et la réduction à l’impuissance collective ne feraient que fragiliser la relation avec la Russie, avec d’autres chocs en retour. On songe ici aux relations bilatérales que Moscou entretient avec certaines capitales ouest-européennes : Berlin en tout premier lieu, mais aussi Rome et Paris. Les intérêts de sécurité de pays alliés ne sauraient être mis en balance avec les intérêts économiques et commerciaux de l’Allemagne, de l’Italie ou encore de la France. Il serait d’ailleurs erroné de pratiquer un « cavalier seul » - dans une logique strictement nationale - qui remettrait en cause les instances collectives, contribuant ainsi à la dégradation de l’environnement de sécurité. La question d’une clause de solidarité énergétique, à tout le moins de mécanismes d’entraide européens et interalliés, se pose. La confiance ne peut être unilatérale, d’autant plus que Moscou a pour fâcheuse habitude de menacer de réorienter ses exportations énergétiques vers l’Asie. Si tel était le cas, le pseudo-partenariat UE-Russie ne serait que le masque de relations asymétriques, pour le plus grand profit du Kremlin.
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(1) On songe à la célèbre allégorie de la caverne (République, Livre VII). Dans le livre qui précède (livre VI), Platon distingue ce que l'on appréhende par les yeux du corps, qui produit la doxa, et ce que l'on appréhende par l'âme, à l’origine de l'episteme, qui est la connaissance proprement dite.
(2) Propos prononcés le 31 mai 2003, lorsque Jacques Chirac inaugure à Saint-Pétersbourg l’Académie polaire consacrée aux minorités du Grand Nord.
(3) Alain Besançon, « A l’Est, rien de nouveau », "Le Figaro", 19 août 2008.
(4) Michel Guénec, "La guerre russo-géorgienne et ses enseignements" (entretien), Institut Thomas More, novembre 2008.
(5) Citée par Laurent Zecchini, « Les illusions dangereuses de l’armée russe », "Le Monde", 17-17 novembre 2008.
(6) Pour une approche d’ensemble des forces armées russes, voir Cyrille Gloaguen, « Forces armées et politique : une longue passion russe », "Hérodote", n° 116, 1er trimestre 2005.
(7) De la seconde guerre du Golfe (1991) aux phases initiales des guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003), le déroulement des opérations témoigne de la capacité américaine à mener des « hyper-guerres » aérosatellitaires. Le défi des guerres dites asymétriques vient ensuite et il a été en partie relevé en Irak par le général Petraeus, lecteur attentif d’officiers et penseurs militaires français démonisés après la guerre d’Algérie (voir les écrits du lieutenant-colonel Galula et du colonel Trinquet).
(8) On sait que la géopolitique russe de l’immensité va de pair avec un complexe obsidional et une sempiternelle dénonciation de l’encerclement. En son temps, George Kennan, l’auteur du fameux « télégramme » et l’un des penseurs du containment, soulignait la chose.
(9) La doctrine militaire en vigueur demeure celle en date de 2000. Le 20 janvier 2007, le général Makhmout Gareev a présenté un projet à l’Etat-major général mais ce texte n’a pas été officialisé.
(10) En dépit d’informations contradictoires sur le dernier essai en date (14 juillet 2009), il semble bien que les ingénieurs militaires russes éprouvent des difficultés persistantes dans la mise au point du SLBM Boulava, un missile balistique nucléaire destiné à équiper les sous-marins russes.
(11) Ces cyber-attaques massives avaient alors submergé les sites Internet des principales institutions publiques et privées d’Estonie.
(12) Signé à Lisbonne en 1994, le traité sur la Charte de l’énergie implique le démantèlement des monopoles énergétiques russes (Gazprom, Transneft) et un régime de liberté. Moscou refuse donc de respecter ses dispositions et de le ratifier. Pourtant, une clause de ce traité oblige normalement la Russie à respecter ce traité jusqu’à ratification. Il appartient aux autres signataires d’opposer au « nihilisme légal » (dixit Medvedev) la force contraignante des contrats.
(13) Pour une approche d’ensemble de l’approvisionnement en hydrocarbures de l’Europe, voir Susanne Nies, "Gaz et pétrole vers l’Europe. Perspectives pour les infrastructures", Ifri-Les études, La Documentation française, Paris, 2008.
(14) Cf. la réunion de l’OPEP du 17 décembre 2008, à Oran (Algérie).
(15) En 2005, l’UE a soutenu la mise en place de la Communauté énergétique de l’Europe du Sud-Est (CEESE), avec pour objectif la stabilisation, l’intégration régionale et l’extension de la législation communautaire.
(16) Il existe un projet de gazoduc transsaharien depuis le Nigéria vers l’Europe du Sud, en passant par l’Algérie. Gazprom cherche à se rapprocher du Nigéria pour prendre le contrôle de ce projet.
(17) En projet depuis 2002, ce gazoduc de 3400 km de long prolongerait le BTE pour relier la Caspienne à l’Europe, en contournant la Russie. Un accord intergouvernemental sur la construction du Nabucco a été signé à Ankara le 13 août 2009. L’alimentation en gaz de ce « tube » pourrait être en partie assurée par l’Irak, en sus des pays de la Caspienne (l’Azerbaïdjan dans la première phase). En l’état actuel des choses, la politique nucléaire de l’Iran écarte ce pays des fournisseurs.
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