Gaz de schiste | Quels effets sur la politique étrangère américaine ?

Interview de Jean-Pierre SCHAEKEN WILLEMAERS, président du Pôle Énergie, Climat, Environnement de l’Institut Thomas More, au magazine Diplomatie, n°59, novembre-décembre 2012


À quand remonte la production de gaz de schiste aux États-Unis ?

Les premiers projets d’exploitation sont nés dans les années 1970-1980, mais c’est en 2005 que la production a commencé à croître à un rythme impressionnant. Parmi les gaz non-conventionnels (gaz de réservoir/tight gas ; méthane de houille/coalbed methane et gaz de schiste/shale gas), c’est le gaz de schiste qui a connu ces dernières années le plus grand essor aux États-Unis, quoiqu’il soit exploité depuis moins longtemps que les autres. Ainsi, sa production était d’environ 30 milliards de mètres cubes en 2006, de 55 milliards en 2008, de 85 milliards en 2009 et serait d’environ 260 milliards de mètres cubes en 2012 selon la US Energy Information Administration (EIA) (1).

Durant cette période, les estimations des réserves techniques récupérables de gaz de schiste ont constamment augmenté, atteignant 23 trillions de mètres cubes en 2011 selon l’EIA.

Les gisements de gaz de schiste sont relativement bien répartis aux États-Unis, sauf à l’Ouest du pays. Le gisement de Barnett (Nord du Texas) est le premier à avoir été exploité, sa production ayant atteint environ 75 milliards de mètres cubes en 2011. La seconde production la plus importante actuellement est celle du champ Marcellus (qui s’étend sur les États de New-York, de Pennsylvanie, de Virginie-Occidentale et de l’Ohio) avec environ 65 milliards de mètres cubes par an. Ensuite viennent celles de Fayetteville (Arkansas) et Haynesville (Texas occidental/Louisiane), Eagleford (Texas méridional) Woodford (Kansas/Oklahoma), Bakken (Dakota du Nord, Wyoming et Montana) et les autres. Fournis pas l’EIA, ces ordres de grandeur sont toutefois sujets à caution : certains experts les estiment surévalués. En outre, la variabilité de production est importante d’un puits à l’autre d’une même aire d’exploitation.

Selon le rapport Annual Energy Outloook 2012 (2) de l’EIA, la moitié de la production totale de gaz naturel en 2035 devrait être du gaz de schiste, celle du gaz de réservoir se limitant, à cette même date, à 21 %.

À terme, le gaz de schiste permettra-t-il aux États-Unis d’être moins dépendants des importations énergétiques ?

Moins dépendants, oui. Les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) devraient chuter de moitié en 2012 par rapport à 2011. Deux nuances néanmoins. D’une part, il faut être prudent avec ce type de projections : la production des gisements de gaz de schiste (qui, en tout état de cause, ont une durée de vie inférieure à celle des gisements de gaz naturel conventionnel) pourrait ne pas répondre aux attentes après les premières années d’exploitation ; les capacités estimées des dépôts pourraient également s’avérer inférieures aux évaluations ; enfin les États-Unis seront toujours contraints d’importer du GNL pour faire face aux pointes de consommation ou à un manque d’infrastructures d’approvisionnement locales. Aussi, Washington ne révisera certainement pas ses liens avec des pays tels que le Qatar, l’Algérie, le Nigéria, Oman, l’Australie, l’Indonésie ou les Émirats arabes unis, ses principaux fournisseurs de GNL.

D’autre part, moindre dépendance énergétique ne signifie pas indépendance énergétique complète. Cette dernière impliquerait d’être indépendant par rapport au pétrole, et c’est précisément ce qui fait problème.

Certes, les volumes des gisements pétroliers encore non découverts mais supposés techniquement récupérables, sont significatifs. Certes, d’importants gisements de pétrole non conventionnels ont été découverts, notamment celui de Green River (qui s’étend sur les trois États du Colorado, de l’Utah et du Wyoming), réputé le plus grand dépôt de pétrole de schiste au monde. Certes, le pétrole peut en partie être remplacé par du GNL, qu’il soit conventionnel ou non. Mais même en tenant compte de ces ressources, il est peu probable que les États-Unis puissent atteindre l’indépendance énergétique d’ici à 2020, comme le laisse par exemple entendre le National Intelligence Council dans ses travaux actuels, sans fournitures de pétrole provenant du Canada et du Mexique, le second de ces pays ayant encore un grand potentiel de découverte de nouveaux gisements pétrolifères.

Ces ressources étant pour la plupart réparties sur le continent nord-américain, à quels revirements stratégiques peut-on s’attendre de la part des États-Unis sur la scène internationale ?

On pourrait notamment craindre qu’en raison d’une indépendance énergétique toujours plus grande, Washington se désintéresse de la sécurité des routes d’approvisionnement en pétrole et en gaz, et en particulier de la sécurité du transfert des approvisionnements de l’Europe et de l’Asie par le détroit d’Ormuz, par lequel transite la quasi-totalité du pétrole et du gaz exportés depuis le Moyen-Orient. Néanmoins, les États-Unis ont confirmé leur volonté de maintenir une présence dissuasive dans cette région sensible en raison de la piraterie et des conflits locaux. De toute façon, la Chine et l’Inde entendent sécuriser elles-mêmes les voies d’approvisionnement vers l’Asie. Il appartiendra à l’Europe d’en faire autant vers l’ouest.

Un point d’interrogation subsiste néanmoins autour des exportations américaines de GNL…

Il est vraisemblable qu’elles seront autorisées après les élections présidentielles, quelle que soit l’issue de ces dernières, vu l’impact positif sur l’économie américaine. Toutefois, le niveau de ces exportations reste difficile à prévoir. Aux États-Unis, des mouvements politiques commencent à éclore dans le but de lutter contre ces exports et de promouvoir avant tout l’économie domestique. De ce fait, il est difficile d’anticiper les conséquences économiques que la production américaine de gaz de schiste aura sur les économies étrangères.

Cela dit, l’abaissement des importations américaines libère d’ores et déjà de grandes quantités de GNL sur le marché mondial. Elles se redirigent désormais vers l’Europe et surtout vers l’Asie, où les prix sont particulièrement intéressants pour les fournisseurs. Cette disponibilité d’une capacité supplémentaire de gaz est bienvenue tant en Asie – et particulièrement en Chine dont la demande énergétique serait multipliée par deux entre 2015 et 2030 –, mais également en Europe qui dispose désormais d’un levier efficace dans les négociations du prix et des conditions de fourniture du gaz : en témoigne le procès intenté par un certain nombre d’entreprises gazières européennes contre le fournisseur russe de GNL Gazprom, dans le but de revoir les clauses de leur contrat de fourniture et en particulier la clause d’indexation du prix du gaz sur celui du pétrole, à laquelle les Russes sont attachés. La Russie est ainsi devenue, en quelque sorte, l’otage du boom du gaz de schiste américain.

Par ailleurs, l’effet combiné des investissements massifs dans les terminaux de GNL, conduisant à une surcapacité estimée à 80 millions de tonnes, et de la croissance spectaculaire de la production américaine du gaz de schiste, risquent de mettre en péril la rentabilité de l’industrie du GNL.

Pensez-vous que le gaz de schiste fera durablement redémarrer l’économie américaine ?

PricewaterhouseCoopers prédit que le gaz de schiste pourrait créer un million de postes de travail et réduire les coûts de fabrication de 11,6 milliards de dollars par an d’ici une dizaine d’années (3). Leurs bas prix relatifs devraient par ailleurs continuer d’inciter certaines industries à rapatrier leurs activités aux États-Unis. Avec le temps, le gaz naturel bon marché pourrait même transformer le secteur du transport national.

Notes

(1) US Energy Information Administration (EIA), Annual Energy Outlook 2012, with Projections to 2035 (juin 2012).

(2) Ibid.

(3) PricewaterhouseCoopers : Shale Gas: A Renaissance in US Manufacturing? (décembre 2011). Disponible sur internet : http://www.pwc.com/en_US/us/industrial-products/assets/pwc-shale-gas-us-manufacturing-renaissance.pdf