La France au Mali • Terrorisme, barbarie et ensauvagement

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

       

4 février 2013 •


Dans l’enceinte de Tombouctou, François Hollande a justifié l’engagement français au Nord-Mali par la « barbarie » des islamistes. La férocité des groupes islamistes armés ne doit cependant pas occulter la barbarie de la vanitas qui submerge la post-modernité.

Dans les jours qui ont suivi le déclenchement de l’opération française au Nord-Mali, le gouvernement français a désigné les groupes armés islamistes comme étant des « terroristes », sans autre précision. En visite à Tombouctou, le 2 février 2013, François Hollande y a ajouté l’imputation de « barbarie ». La férocité et la violence des forces qui s’agitent à la périphérie du monde occidental doivent certes être qualifiées mais il serait fallacieux de faire l’impasse sur l’islamisme. Par ailleurs, le phénomène ne doit pas occulter la barbarie de la vanitas qui submerge les sociétés post-modernes.

Le « terrorisme » comme déni de l’islamisme

Répétés à l’envi, les mâles propos gouvernementaux sur la nécessaire lutte contre le terrorisme sont entrés en résonance avec la « guerre contre le terrorisme » évoquée par George W. Bush, suite aux attentats du 11 septembre 2001 (les opposants à cette intervention expliquent alors que le gouvernement français cède au « néo-conservatisme »). Ces éléments de langage ont provoqué les habituelles ratiocinations sur le thème du terrorisme qui ne désigne pas un camp politique mais un mode d’action. En toute rigueur, expliquait-on déjà dans les années 2000, avec patience et pédagogie, le « terrorisme » ne saurait être le protagoniste d’un conflit global.

En fait, l’expression américaine de « guerre contre le terrorisme » visait à souligner l’envergure et le caractère global de l’effort à mener (the « long war ») contre Al-Qaida, l’islamo-terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive au Moyen-Orient (il faut y ajouter la Corée du Nord). A cet égard, la regrettée Thérèse Delpech considérait que c’était certainement plus l’idée de guerre qui choquait les esprits européens. Ceux-là étaient alors persuadés que l’action extérieure de l’UE et de ses Etats membres pourrait se limiter à séduire et rayonner sur le monde.  La référence à une « longue guerre » venait bousculer la posture (l’imposture ?) du vieux sage hégélien passé au-delà de l’Histoire.

Dans le cas présent, l’accusation de terrorisme n’est pas tant l’indicateur d’une forte détermination et d’une perception globale des enjeux, saisis dans la durée, que le refus de nommer les choses par leur nom (l’islamisme n’aurait rien à voir avec l’islam qu’il faut préserver des amalgames). Les médias ont quant à eux rapidement rectifié les éléments de langage déversés par l’Exécutif et ils qualifient d’islamistes les groupes armés qui se sont dispersés dans les massifs montagneux du Nord-Mali. Ainsi la communication gouvernementale est-elle déphasée par rapport aux faits et à leur désignation dans le langage commun.

Les « tacticiens » de la sémantique objecteront qu’il s’agit avant tout de criminaliser l’ennemi et de lui interdire de rehausser son statut en se drapant dans l’étendard de l’Islam et du JihadIn fine, les groupes armés islamistes de la zone sahélo-saharienne ne seraient que des gangsters en lutte pour le contrôle des narco-trafics et autres activités illicites. Selon un schéma infrastructure/superstructure de type marxiste, l’économie criminelle serait la vérité de l’islamisme qui s’étend dans ce vaste ensemble géographique. Il était  donc temps de dénier tout semblant de  légitimité religieuse, idéologique et politique à ce qui ne serait que mafias et gangstérisme.

Dans le monde de la vie, la réalité empirique est toujours plus impure que l’idée ou le concept et il est avéré que les groupes en question relèvent de formes hybrides dont rend compte l’expression d’ « islam mafieux » ou celle d’ « islamo-gangstérisme ». Gardons-nous pourtant de tout réductionnisme. Si la volonté de propager le Jihad n’exclut pas le lucre et la luxure, les raisons qui mènent ces groupes armés islamistes sont certainement plus idéologiques qu’économiques. Pour autant qu’on le sache, les chefs des « katibas » ne dépensent pas le fruit des trafics et des rançons dans des hôtels reconstituant les décors d’Al-Andalous ou de la Bagdad des Abbassides. L’argent est le nerf du Jihad et il est réinvesti dans les moyens de mener la guerre.

Férocité, nihilisme et ensauvagement

Aussi la dimension politique de ces groupes armés ne doit-elle pas être niée ou négligée. La forme étatique n’est que l’un des modes historiques d’organisation des sociétés humaines et ces regroupements armés, soudés par le fanatisme, l’ignorance et la razzia, constituent des entités politiques de facto qui renouent avec l’histoire pré-coloniale de ces espaces et nous projettent dans l’avenir. En l’occurrence, il serait bon de relire le puissant essai de Carl Schmitt sur le partisan (« Théorie du partisan », in La notion de politique, Calmann-Lévy, 1972) et les distinctions opérées par la suite entre le partisan tellurique et le partisan global (le premier limite son combat à un cadre territorial défini ; le second mène une lutte illimitée, sans objectif circonscrit).

Partant, il faudrait se demander si ces groupes armés islamistes n’ont pas plus de substance politique que bien des Etats européens progressivement transformés en bureaucraties redistributrices dédiées au bien-être matériel des sociétaires. Ceux-là veulent ignorer la distinction élémentaire entre ami et ennemi, et donc le fait primordial de l’hostilité et du conflit qui constituent les données de base du « Politique » comme activité originaire (c’est parce qu’il y a conflit qu’il y a « du » politique). En France même, certains stratèges et stratégistes préfèrent le terme d’ « adversaire » à celui d’« ennemi », comme si les conflits armés présents et à venir étaient comparables à une sorte de joute médiévale encadrée par les règles de la chevalerie.

Utilisé par François Hollande dans l’enceinte de Tombouctou, le 2 février dernier, pour désigner le comportement et la psychologie des djihadistes qui ont mis à sac des sanctuaires soufistes et brûlé d’anciens parchemins, le terme de « barbarie » est plus parlant peut-être que celui de « terroriste » mais il appelle quelques précisions. Grecs et Romains désignaient comme barbares les multitudes s’agitant aux frontières de leur civilisation, multitudes qu’il fallait simultanément contenir, filtrer et acculturer (le « limes » n’est pas une enveloppe spatiale hermétique). Le phénomène ainsi qualifié était une barbarie de la feritas, féroce et violente. Plus qu’il n’agit, le barbare était agi par ses instincts qu’il exprimait en tuant et détruisant : en vérité, cette barbarie était une sauvagerie (ce terme est d’un emploi plus délicat).

Outre le fait que l’historiographie a dressé un portrait de la civilisation nordico-celtique plus fidèle à la réalité historique que celui des chroniqueurs romains, l’instrumentalisation du concept de barbarie par ceux qui jouent aux intellectuels dresseurs de peuples – et cela à l’encontre de leurs compatriotes révulsés par une « politique du chien crevé qui suit le fil de l’eau » -, a émoussé cette arme sémantique. Le recours à la « barbarie » peut aussi laisser penser que la nébuleuse islamo-terroriste n’est qu’un nuage de particules élémentaires dénuées de volonté, d’intention hostile et de capacité à raisonner aux plans stratégique et tactique. Ce n’est pas le cas et l’ennemi semble nous connaître mieux que nous ne le connaissons.

Enfin et surtout, la barbarie de la feritas ne doit pas occulter la barbarie de la vanitas qui submerge les sociétés occidentales post-modernes. Jean-François Mattéi nomme ainsi le relativisme et le nihilisme selon lesquels tout se vaut et rien ne vaut rien dans un monde plat et unidimensionnel (cf. La barbarie intérieure. Essai sur « l’immonde » moderne, PUF, 1999). Ruptures anthropologiques et inversion des signes (le positif est affecté du signe « moins » et le négatif du signe « plus ») sont les manifestations d’un renversement de la table des valeurs, dans une atmosphère d’arbitraire et de lyssenkisme (« Tout est relatif sauf l’affirmation selon laquelle tout est relatif »). C’est là une forme d’ensauvagement qui nous menace de l’intérieur.

La voie romaine

Aussi faudrait-il être pleinement conscient que cette barbarie de la vanitas affaiblit les sociétés qui s’y livrent, prive de sens les justes guerres qu’elles mènent sur leur limes et appelle en retour la « barbarie féroce » de l’extérieur. A long terme, le combat métapolitique et l’issue de ce que l’on appelle aux Etats-Unis les « cultural wars » surdétermineront la géostratégie, l’emploi de la force armée et la capacité de relever les défis du monde.

Arguant de la « barbarie » pour justifier l’engagement français au Nord-Mali, François Hollande a involontairement convoqué l’imaginaire de Rome, de son empire et de sa civilisation. Rémi Brague nous explique ce en quoi consiste la « voie romaine » : un modèle classique à assimiler, une barbarie intérieure à soumettre et ordonner (cf. Europe, la voie romaine, Criterion, 1992). Tout est là.