Avec ou sans l’Ecosse | le dilemme de Theresa May

Pierre-Alain COFFINIER, conseiller des Affaires Etrangères, ancien Consul général à Edimbourg, chercheur associé à l’Institut Thomas More

Alors qu’elle demande un nouveau référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, Mme Nicola Sturgeon, Premier ministre écossais, devrait insister demain, au congrès du Scottish National Party indépendantiste (SNP) sur le maintien de l’Ecosse dans le marché unique… que ce soit dans l’UE ou dans l’Espace économique européen (comme la Norvège). Une façon de rallier un maximum de suffrages contre le hard Brexit de Theresa May, qui inquiète tant au nord qu’au sud du mur d’Hadrien.

 

          


Depuis trente ans, les Britanniques considèrent que leur adhésion à l’UE a été bénéfique à leur économie. Les sondages n’ont que rarement enregistré des pointes supérieures à 50% en faveur d’une sortie de l’Europe. Mais face à un choix plus large que le binaire « partir ou rester », environ 40% optaient pour « rester dans une Europe avec moins de pouvoirs » et près de 60% craignaient que cette Europe « ne menace leur identité nationale ».

Ce substrat à lui-seul n’aurait pas suffi à faire gagner le leave en juin dernier, d’ailleurs de justesse (51,9%). Mais l’économie, qui va bien, a été défendue par l’establishment au pouvoir des « millionnaires londoniens Etonians » (issus du très sélect collège), incarnés par David Cameron. Face à lui, Nigel Farage et Boris Johnson, tribuns hors pair, ont joué sur une crise des migrants en pleine actualité. Et, le 23 juin, les Brexiters se sont mobilisés bien davantage que les Remainers rassurés par des sondages longtemps favorables à leurs vues. Tout le monde a été surpris, y compris nombre de Brexiters… qui cherchaient d’abord à sanctionner leur Premier ministre.

Arrivée au pouvoir à la suite de cette surprise immense, Theresa May privilégie depuis le hard Brexit, qui place le contrôle des migrants communautaires au-dessus de l’appartenance, fondamentale pour l’économie, au marché unique ou à l’union douanière… Les études montrent pourtant que les 3,3 millions d’immigrés européens au Royaume-Uni rapportent plus qu’ils ne coûtent au NSH comme à l’économie britannique. C’est à la frange de l’électorat inquiétée par la globalisation, le resserrement de l’économie nationale sur la finance internationale, que s’adresse la « conservatrice sociale » Theresa May. Elle ne se trompe pas : ce sont bien des questions identitaires (les migrants, Bruxelles, sa bureaucratie et sa législation jugées intrusives) qui ont conduit Anglais et Gallois à opter pour la sortie.

Que change dans cette équation l’irruption fracassante de la question écossaise ? Les termes utilisés par Nicola Sturgeon dimanche dernier sont précisément choisis et préfigurent la question qui pourrait être posée à l’occasion du référendum, s’il a lieu : opter entre « suivre le Royaume-Uni sur un hard Brexit ou devenir un État indépendant ».

Le potentiel de dévastation de cette déclaration contre la voie suivie par Theresa May est immense. Il ne s’agit pas de choisir de devenir indépendant ou pas – ce qui a fait reculer 55% des Ecossais en septembre 2014. Mais de suivre ou pas l’Angleterre sur une voie inconnue à l’extérieur de l’UE, mais aussi de l’Espace économique européen selon un modèle à inventer. Tous les économistes en soulignent les risques pour les exportations britanniques, les activités de la City liées au « passeport financier européen » qui ouvre le marché unique à ses services, ou la protection sociale des employés. Sturgeon a été très claire : l’Ecosse a voté pour rester dans l’UE, mais s’accommoderait d’une solution « à la norvégienne » dans le marché unique européen.

Les sondages au nord du mur d’Hadrien donnent aujourd’hui de 46 à 50% pour l’indépendance. Mais ils renvoient dans les esprits au référendum de 2014 et à une campagne éreintante dont au moins 60% ne veulent plus. En outre, la méfiance vis-à-vis de l’UE augmente. Environ le tiers des partisans de l’indépendance il y a deux ans commencerait à se faire à l’idée de la quitter. Mais si le débat commence vraiment, Theresa May sera rapidement à court d’arguments au-delà d’une sortie de l’Espace économique européen, de l’union douanière, pour négocier – en combien de temps ? – un accord de libre échange « hardi et ambitieux » avec les 27. Et elle s’est tellement engagée, insistant sur le contrôle des migrants, rejetant la Cour de Luxembourg ou les contributions financières – toutes choses que le modèle norvégien ne lui permettrait pas – qu’il lui serait très difficile de revenir en arrière.

Les milieux économiques, et d’une manière générale les europhiles (48% dans l’ensemble du Royaume-Uni en juin dernier) ont tous compté jusqu’à cette semaine sur l’intervention de Westminster pour ralentir un processus de sortie, ou le canaliser vers un moyen terme raisonnable. Par respect démocratique les Remainers se sont faits à l’idée de quitter l’UE. Mais pas le fameux marché unique. Le détour chaotique du processus par Westminster, arraché à coup de procès en connivence avec la City, a beaucoup déçu. Le Parlement s’est aplati devant Theresa May pour ne pas donner l’impression de s’opposer à la volonté populaire.

Le chantage de Nicola Sturgeon – si vous continuez, le Royaume-Uni éclate – redonne donc de l’espoir à ceux qui, avec l’ancien chancelier de l’Echiquier George Osborne, rappellent que les Britanniques ont « voté pour le Brexit, pas un hard Brexit » : si Theresa May persiste elle risque d’avoir contre elle non seulement l’Ecosse, mais l’Irlande du Nord qui demande maintenant un référendum de réunification avec la République d’Irlande, et potentiellement bien plus que la moitié de l’Angleterre. Au Parlement, 76% des députés et plus encore de Lords ont voté pour rester.

Toutes les enquêtes ont toujours montré que la grande majorité des Britanniques – Ecossais à part – est en outre bien plus attachée à conserver l’Ecosse dans le Royaume qu’à sortir de l’Union Européenne. Une alliance contre nature qui s’est traduite dès lundi par un afflux de dons privés on-line venus de Londres pour soutenir la campagne indépendantiste écossaise…

17 mars 2017