#Brexit | Parfum de guerre sur Gibraltar ?

Jean-Sylvestre MONGRENIER, chercheur associé à l’Institut Thomas More

Theresa May a évoqué récemment une éventuelle intervention militaire de la Grande-Bretagne sur Gibraltar après la présentation du projet d’« orientations de négociation » post Brexit par Donald Tusk, Président du Conseil européen. Ce document propose que l’Espagne ait un droit de regard sur les futures relations entre Gibraltar et les pays du bloc communautaire. Mais la Première Ministre entend bien ne jamais laisser passer les habitants de Gibraltar sous une autre souveraineté sans leur volonté.

4 avril 2017

          


Theresa May a évoqué récemment une éventuelle intervention militaire de la Grande-Bretagne alors que Donald Tusk proposait dans le projet de négociation et de sortie du Royaume-Uni que l’Espagne ait un droit de regard sur les futures relations entre Gibraltar et les pays du bloc communautaire. Dans quelle mesure peut-on y voir la preuve que l’Union européenne a toujours une vraie utilité pour la stabilité du continent ?

Rappelons d’abord les données géopolitiques. Autrefois appelé les « colonnes d’Hercule », avant que le chef islamo-berbère Tarik le franchisse et donne son nom au « Rocher » (« Djebel Tarik »), le détroit de Gibraltar commande le passage entre la Méditerranée et l’Atlantique Nord. Avec les détroits turcs (Bosphore et Dardanelles) et le canal de Suez, il constitue donc l’une des trois portes de la mer Méditerranée, un espace maritime qui met en relation l’Europe (et, via la mer Noire, l’hinterland eurasiatique), l’Afrique et l’Asie du Sud-Ouest (Proche et Moyen-Orient). A l’extrême pointe méridionale du « Rocher », le territoire de Gibraltar est situé à proximité immédiate de la porte occidentale de la Méditerranée, du côté européen. Depuis 1704, il est placé sous la souveraineté de l’Angleterre, une situation de fait reconnue ensuite par le traité d’Utrecht (1713). Depuis, les tensions entre Londres et Madrid sont régulières, l’Espagne considérant ce territoire comme un vestige du colonialisme. En 2002, les habitants de Gibraltar ont refusé toute formule de co-souveraineté hispano-britannique (à 99 %) et on les sait très attachés à leur statut de sujet de Sa Gracieuse Majesté. Comme le souhaitait le ministre des Affaires étrangères de l’Espagne à l’époque du référendum, le Brexit a rouvert la question de Gibraltar pourtant apaisée dans les quinze dernières années. En 2016, José Manuel Garcia-Margallo s’était alors félicité comme suit : « Le drapeau espagnol sur le Rocher n’a jamais été aussi proche ».

On peut penser que les déclarations du Premier Ministre britannique, certes moins allantes que Michael Howard, l’ancien leader des Tories qui s’est référé à la guerre des Malouines, visent principalement à souligner la ferme intention de maintenir la souveraineté de son pays sur ce micro-territoire (6,7 km², 33.000 habitants). A l’origine de cette précision, un fait qui a immédiatement suivi le déclenchement de l’article 50 du traité de Lisbonne, le 29 mars dernier : le gouvernement espagnol a obtenu que le projet d’« orientations de négociation » de la sortie du Royaume-Uni (un document élaboré par Donald Tusk, le Président du Conseil européen), prenne en compte son point de vue sur les destinées de Gibraltar. Autrement dit, Madrid pourrait décider de ses relations propres avec Gibraltar, y compris sur le plan commercial, indépendamment de l’accord négocié et agréé entre l’UE (Union européenne) et le Royaume-Uni. A Londres comme dans le territoire de Gibraltar, d’aucuns redoutent une sorte de blocus commercial et une impasse diplomatique, lourde de risques et de menaces, en vue d’obtenir le passage de Gibraltar sous la souveraineté de l’Espagne (du point de vue de Madrid, une formule de co-souveraineté ne serait qu’une transition).

Cette question géopolitique n’est pas nouvelle et il ne faut pas sur-interpréter les propos des uns et des autres. Pourtant, le Brexit met en exergue un certain nombre de différends territoriaux, plus ou moins « gérés » dans le cadre de l’UE, possiblement aggravés lorsque l’on sort de ce cadre. Doublée de l’OTAN, l’UE forme en effet un système de coopération géopolitique multi-étatique qui a permis de transcender les anciens conflits entre les nations d’Europe, les unes luttant autrefois pour l’hégémonie, les autres afin de conserver leur être. Des siècles de guerre ont démontré à l’envi que la communauté de civilisation ne suffisait pas assurer une paix durable entre ces nations : après deux guerres mondiales, il a fallu instituer une structure politique durable, protégée et renforcée par une alliance qui fait des Etats-Unis une « puissance européenne », afin que la paix l’emporte. Celle-ci n’est en rien un acquis irréversible et l’on craint à raison que la dissolution des structures euro-atlantiques à laquelle rêvent les nationalistes de tous acabits conduise un jour au retour des guerres au cœur même de l’Europe. Hypocritement invoquée par les ennemis de l’Europe afin de justifier leur projet de tabula rasa, l’« Europe des nations » aurait tôt fait de se révéler une fiction, un simple espace géographique qui juxtaposerait les égoïsmes et les « chacun pour soi », avec des risques accrus de départs de feux.

Cette déclaration de la part de Theresa May pourrait-elle également avoir pour objet de peser davantage dans les négociations sur les prochaines relations avec l’Union européenne ? 

Non point. Theresa May ne fait que réagir à une situation qui n’a pas été réellement anticipée par les partisans du Brexit, en dépit des avertissements venant de l’Ecosse, du Pays de Galles, de l’Ulster (Irlande du Nord) et de Gibraltar. Si les Gallois ont choisi le Brexit dans une proportion équivalente à celle de l’Angleterre (de l’ordre de 52%), les Ecossais, les Irlandais du Nord, plus encore les habitants de Gibraltar, ont très majoritairement voté en faveur du maintien dans l’UE (à 62% en Ecosse). A Gibraltar, quelque 96% des votants ont exprimé leur volonté de maintenir les liens économiques, financiers et humains tissés avec l’UE. Dans ce dernier cas, le risque n’est pas la tentation de faire sécession, comme en Ecosse, ou de déclencher un nouveau cycle sanglant, comme en Irlande du Nord, mais de voir la relation se dégrader avec l’Espagne, voire d’autres pays continentaux à propos de diverses questions transformées en litiges (la circulation des Européens en Europe, les transferts financiers, le statut des résidents européens au Royaume-Uni et des Britanniques installés en Europe continentale). La question de Gibraltar souligne la désinvolture et l’inconséquence dont les chefs des « Brexiters » ont fait preuve : « unprofessional !» Ces gens-là vous feraient douter des vertus du monde de Lord Grantham et de Downton Abbey.

Certes, les interdépendances profitent aux deux parties, environ 10 000 Espagnols franchissant chaque jour la frontière pour venir travailler sur le territoire de Gibraltar, mais les faits historiques, tout récemment le Brexit, montrent que le pragmatisme et la loi des intérêts bien compris ne commandent pas toujours le cours des événements. Les passions et les emballements peuvent mener bien plus loin que les parties aux prises ne le voulaient initialement. Dans le cas présent, le gouvernement espagnol a modifié sa position sur l’Ecosse et, dans la perspective d’un nouveau référendum sur l’indépendance sanctionné par un « oui », il accepterait son maintien dans l’UE. A l’évidence, cela ne peut que renforcer les nationalistes écossais. En retour, Londres s’affirme prêt à répondre à toute éventualité et nul doute que les tabloïds anglais – ils ont temporairement persuadé leurs lecteurs que l’Europe entière était à leur merci, le reste du monde ne rêvant que de signer des accords de libre-échange avec l’Angleterre –, ne jettent de l’huile sur le feu.

En définitive, les partisans du Brexit devraient prendre enfin conscience que leur rêve d’une « Global Britain », et d’une « anglosphère » fonctionnant comme un nouvel empire britannique, pourrait déboucher sur un royaume désuni et un affaiblissement diplomatique, sans parler des conséquences économiques et sociales de long terme ; l’économie de marché est souple, mais il faudra renforcer la flexibilité sociale pour maintenir les avantages comparatifs de l’économie britannique (voir le thème d’un « Singapour » ultra-compétitif, accroché à l’Europe, martelé par les partisans du « Hard Brexit »). Du côté espagnol, que l’on prenne garde à un possible « effet domino ». Il y a, certes, la question de l’indépendantisme catalan, renforcé par la nouvelle position espagnole objectivement favorable à l’indépendance écossaise, mais il ne faudrait pas non plus négliger les conséquences du « rattachisme » (à l’égard de Gibraltar) sur le devenir des « présides » de Ceuta et Melilla, ces enclaves espagnoles en Afrique du Nord. Soyons assurés que les autorités marocaines, dont la coopération est indispensable à la maîtrise des flux migratoires illégaux à destination de Ceuta et Melilla, suivront attentivement la question de Gibraltar. Au total, un « hard Brexit » et ses effets pervers, s’ils n’étaient pas maîtrisés, pourraient mener à une Europe encore plus morcelée et affaiblie sur le plan extérieur, avec une structure politique très « kleinstaatlich », dans un monde de titans qui mobilisent des énergies formidables. Et il se trouve des adeptes du « narcissisme des petites différences » (S. Freud) qui présentent cette entropie comme un réveil du Vieux Monde, le point de départ d’un nouveau « roman national » dans le cas de la France (à quand une resucée de « la Plus Grande France » ?). Décidément, les « amis du désastre » ne sont pas toujours là où on le croit.