Les Européens | Combien de divisions ?

L’Institut Thomas More propose d’étudier les capacités militaires disponibles pour la défense de l’Europe. En préalable à toute avancée éventuelle de l’« Europe de la défense », il convient en effet de se faire une idée claire des moyens que les pays européens accordent à leur défense. L’état des lieux est alarmant.

               

Note de Benchmarking 19 | Mai 2017


 

L’heure est-elle à la relance de l’« Europe de la défense » ? Certains veulent le croire, comme le nouveau président français Emmanuel Macron ou la chancelière allemande Angela Merkel. Les obstacles à une avancée significative demeurent pourtant nombreux et la levée, avec le Brexit, de l’opposition britannique à une défense européenne pleinement constituée ne doit pas dissimuler les contradictions et les oppositions qui existent entre les autres États membres de l’Union européenne.

A la veille du sommet de l’OTAN des 25 et 26 mai 2017, l’Institut Thomas More se propose d’étudier les capacités militaires disponibles pour la défense de l’Europe. Car, avant toute réflexion sur les architectures et les organigrammes, il convient de se faire une idée claire des moyens que les pays européens accordent à leur défense.

Basé sur les données du Military Balance de l’International Institute for Strategic Studies, de l’OTAN et de l’Agence européenne de défense, l’état des lieux est alarmant. Présenté en détails dans cette nouvelle note de Benchmarking, en voici l’essentiel.

Les Européens ne consacrent que 1,2% de leur PIB à la défense

Depuis deux ans, les budgets repartent à la hausse mais l’effort reste très en-deçà de ce que font les États-Unis (3,3%) ou la Russie (3,7%). Si la Chine reste à 1,3%, elle a quadruplé son budget de défense en onze ans.

Un effort à produire de 98 milliards d’euros par an pour atteindre le seuil de 2% du PIB, recommandé par l’OTAN

Une dépense de défense très concentrée et au rendement faible

Cinq pays (Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Espagne) représentent plus de 75% des dépenses européennes de défense. Comme le dit Federica Mogherini, « les dépenses militaires des Européens sont deux fois inférieures à celles des États-Unis. Et compte tenu de leur fragmentation, leur rendement équivaut à 15% des dépenses américaines ».

Une R&D européenne insuffisante, éparpillée et en retard

Les dépenses de R&D européennes s’élevaient à 8,8 milliards d’euros en 2014, soit un rapport de un à neuf avec les États-Unis (76 milliards). Les industries européennes de défense courent un risque de déclassement majeur, avec des retombées lourdes de conséquences pour les armées de nos pays mais aussi pour les exportations d’armements.

Près d’un quart de soldats en moins en 10 ans

En dix ans, les effectifs des armées européennes ont fondu de 451 000 hommes, soit une baisse de 23%. Cette baisse s’explique bien sûr par le changement de paradigme en Europe après la chute de l’Union soviétique et la professionnalisation des armées. Mais elle est deux fois plus rapide qu’aux États-Unis ou en Russie et plus de six fois plus rapide qu’en Chine. Il apparaît que les Européens sont allés trop loin dans la baisse de leurs effectifs.

Des réservistes en nombre souvent insuffisant

Parmi les principaux pays, l’Allemagne ne dispose que de 27 600 réservistes, la France de 28 100 et l’Italie de 18 300. Le Royaume-Uni se distingue par une réserve de 81 350 hommes. Des chiffres notoirement insuffisants pour faire face aux besoins de sécurité intérieure, qui mobilisent actuellement trop de soldats d’active.

Des armées qui peinent à recruter

Niveau des salaires, fortes contraintes, risques, parfois mauvaise image de l’institution militaire dans l’opinion : les armées européennes rencontrent de vraies difficultés à recruter des soldats, au point que des pays comme l’Allemagne et l’Italie ont ouvert leur campagne de recrutement aux autres citoyens européens.

Des armées sous-équipées

Un regard global montre l’étendue de la baisse du niveau d’équipement des armées européennes, en dix ans, qu’il s’agisse des hélicoptères d’attaque (-52%), des avions de combat (-30%), des frégates ou des destroyers (-15%) ou des sous-marins qu’ils soient à propulsion nucléaire (-16%) ou à propulsion classique (-22%). En ce qui concerne les drones, le retard européen est flagrant, que ce soit par rapport aux États-Unis ou à la Chine.

Des matériels vieillissants et de moins en moins disponibles

17% des hélicoptères Tigre engagés par les troupes françaises au Sahel sont disponibles. 20% des équipements terrestres utilisés pour l’opération Barkhane ne seront pas réutilisables. En 2015, le ministère de la Défense britannique a annoncé la prolongation des véhicules de combat Bulldog, entrés en service dans les années 1960. Entre 23 et 44% des hélicoptères allemands, selon les types, sont opérationnels. La moitié des Eurofighter qui équipent la Luftwaffe volent effectivement.

Une faible mobilisation à l’extérieur des frontières

L’Italie déploie 6 900 hommes en opérations extérieures (29 opérations), la France 6 150 (15 opex), le Royaume-Uni un peu plus de 4 000 hommes (20 opex), l’Allemagne 4 070 (14 opex) et la Pologne 3 500 (14 opex). C’est évidemment la lutte contre l’État Islamique qui mobilise le plus de troupes actuellement : les Britanniques sont engagés à hauteur de 1 350 hommes, les Italiens de 1 300 et la France de 1 200 hommes. La modestie des interventions extérieures des Européens est le résultat de l’affaiblissement général des armées.

Après le Brexit, inventer une « relation spéciale » avec Londres

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne constitue une perte incontestable dans le domaine de la défense et de la sécurité. Pour autant, le pays reste un acteur clé dans l’architecture de défense OTAN et UE. L’heure doit donc être à la négociation d’une « relation spéciale » entre Bruxelles et Londres, plutôt qu’à une volonté de punir ou de tourner le dos à notre partenaire.

La défense de l’Europe avant l’« Europe de la défense »

Certains veulent croire à une relance de l’« Europe de la défense ». Soit. Mais sans un véritable pouvoir politique unifié au sommet, avec un solide soutien des États membres (gouvernements et opinions publiques), il n’y aura pas de « défense européenne » avant longtemps. La réalité est que les déclarations officielles ne sauraient dissimuler l’état inquiétant des capacités militaires en Europe. Depuis la fin de la Guerre froide, les États européens ont baissé la garde, et même largement désarmé. Le principal défi consiste donc à accroître les budgets de défense, à financer de grands programmes d’armement et à restaurer la puissance militaire collective de l’Europe. C’est à l’aune des moyens que l’on jaugera les intentions.