Menaces iraniennes | Macron au pied du mur

Jean-Sylvestre MONGRENIER, Chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

21 novembre 2017

La décision américaine de ne pas certifier l’accord nucléaire iranien du 14 juillet 2015, arguant du fait que les intérêts stratégiques des Etats-Unis et de leurs alliés régionaux sont en péril, a provoqué un mini-scandale en Europe. Emmanuel Macron a pourtant concédé le fait que le programme balistique iranien et son entreprise de domination du Moyen-Orient posaient problème. Avec célérité, il a proposé la médiation de la France. Au regard des déclarations, en guise de réponse, d’Ali Akbar Velayati, conseiller du Guide de la Révolution, qui a affirmé que le programme balistique iranien « ne regardait pas la France », la chose ne va pas de soi.

L’accord de Genève n’a pas tenu ses promesses

Au préalable, il lui faudrait pleinement reconnaître que l’accord nucléaire n’a décidément pas tenu ses promesses. Sa négociation s’inscrivait dans une manœuvre globale censée produire au Moyen-Orient un « grand renversement » diplomatique : modération et retenue de la politique iranienne, primauté du développement économique, établissement des bases d’une future amitié irano-américaine. Si l’Iran semble respecter les clauses techniques de cet accord, il a déçu par ailleurs. Nous sommes loin de la vision d’un régime assagi, en voie de sécularisation, soucieux de s’insérer dans la mondialisation.

En lieu et place, le régime pousse les feux dans la région. Il a ouvert une « autoroute chiite » vers la Méditerranée ; il bouscule les régimes arabes sunnites et menace les frontières d’Israël. Tout en conservant l’essentiel de son infrastructure nucléaire, Téhéran met au point les missiles qui, un jour, seront capables de porter des ogives nucléaires. Adieu le rêve d’une démocratie islamique de marché ! Significativement, Paris, Londres et Berlin pointent aussi le programme balistique iranien et la déstabilisation de la région, avec ses chocs en retour.

Le sectarisme panchiite provoque le pire

De fait, les régimes arabes sunnites n’accepteront pas une domination chiite dans la région et il faut déjà redouter les conséquences de la politique iranienne. Alors même que la coalition occidentale et les forces arabo-kurdes ont chassé l’« Etat islamique » de Rakka, le sectarisme de Téhéran ainsi que les exactions des milices panchiites sur le terrain pourraient très vite provoquer le surgissement de nouvelles formes de djihadisme sunnite.

L’Europe s’en inquiète et, dans une certaine mesure, les capitales européennes valident l’analyse de Donald Trump. Avec le recul, comprendrait-on que le prétendu succès diplomatique de juillet 2015 n’en était pas un ? Tout au plus, les échéances ont-elles été reportées, mais rien n’a été définitivement réglé. Non sans raisons, les diplomaties européennes entendent conserver cet accord, mais en lui ajoutant deux piliers supplémentaires : la limitation du programme balistique du régime et le refoulement de ses ambitions au Moyen-Orient.

Vers un bras de fer avec Téhéran

Dans cette perspective, Emmanuel Macron entend jouer les intermédiaires. L’objectif est louable. Il pourrait y avoir des synergies entre un pôle américain de « force dominance » d’une part, un pôle européen de « soft diplomacy » de l’autre, encore que la diplomatie sans force se révèle vaine. Cela dit, ne nous leurrons pas. Téhéran n’acceptera pas la remise en cause d’un accord qui lui est globalement favorable : l’essentiel a été préservé, les sanctions sont en partie levées, le pouvoir et l’influence du régime s’étendent au Moyen-Orient. Dès lors, pourquoi s’engager dans une nouvelle négociation ?

Si Paris, Londres et Berlin veulent endiguer l’Iran, que ces capitales se préparent à une épreuve de force. Déjà Téhéran menace et les Pasdarans annoncent l’accélération du programme balistique. Le rétablissement de sanctions pourrait ne pas suffire. Sauf à renoncer aux objectifs posés, en espérant que le régime, pour des raisons qui nous échappent, fasse preuve de retenue, nous n’éviterons pas la confrontation et ses périls.

Avis de tempête

Aussi le président français et les dirigeants européens devraient-ils expliquer ce que la stratégie iranienne de « sanctuarisation agressive » du Moyen-Orient et l’accès des Pasdarans à la Méditerranée orientale impliqueraient. A quand des frappes iraniennes ou du Hezbollah sur Israël ? A brève échéance, la sécurité des installations d’exploitation du gaz dans le Bassin levantin et l’Orient européen seraient aussi menacés. Enfin, cette violence qui bouscule les équilibres en Méditerranée orientale pourrait gagner le bassin occidental et l’Afrique du Nord, sur le flanc sud d’une Europe à portée de tir des missiles iraniens.

Plus largement, il faudrait s’interroger sur la vision du monde des Européens et son décalage avec un certain nombre de réalités géopolitiques. Nous ne sommes plus dans les années 1990, ce « monde d’hier » tendu vers l’extension du libéralisme politique et économique. Au cours des quinze dernières années, un front de puissances révisionnistes, anti-occidentales,  a pris forme et le régime iranien en constitue une pointe avancée.

Les Américains plus lucides

A certains égards, les dirigeants américains ont compris l’« esprit du temps » et se révèlent plus lucides que leurs homologues européens. Déjà menacée par le morcellement, le « narcissisme des petites différences » et l’impuissance érigée en vertu, l’Europe est à nouveau confrontée au vieux problème de la conservation de l’être. Si Emmanuel Macron partage le diagnostic dressé par l’Administration Trump, il lui faudra accepter l’épreuve de force avec Téhéran et ses implications.