Sécurité et défense | La France doit accepter la main tendue du Royaume-Uni

Pierre-Alain Coffinier, chercheur associé Brexit à l’Institut Thomas More, et Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé Défense à l’Institut Thomas More

          

18 janvier 2018


Deux jours avant le sommet franco-britannique du 18 janvier 2018, Emmanuel Macron s’est rendu à Calais, lieu de regroupement d’immigrés voulant gagner le Royaume-Uni. On sait la gravité de la situation et la nécessité d’apporter des réponses. En deux jours, le président de la République va devoir traiter deux sujets, les questions migratoires et celles relatives à la sécurité et à la défense, d’une importance majeure alors que les périls montent aux frontières.

L’idée du président français serait d’instrumentaliser la difficile conjoncture politique britannique pour obtenir de Londres un protocole additionnel aux accords du Touquet (2003). En gros, un assouplissement britannique en matière de regroupement familial, voire des financements destinés entre autres à renforcer la sécurité du tunnel sous la Manche. Avant les négociations du printemps prochain sur un accord commercial entre Londres et l’Union européenne, Theresa May pourrait avoir intérêt à s’assurer les bonnes grâces de Paris.

La manœuvre est habile, mais on ne saurait oublier que ces migrants, avant de se concentrer à Calais et d’autres ports de la Manche, sont parvenus à entrer illégalement dans l’espace Schengen, puis à se déplacer jusqu’en France. L’important n’est pas d’obtenir des Britanniques une plus grande ouverture de leur territoire, ce qui attirerait de nouveaux candidats au départ, mais de sécuriser les frontières de l’Europe et de stabiliser son environnement géopolitique.

Cela nous mène aux questions de défense, autre thème du sommet organisé ce jeudi 18 janvier à Sandhurst, où se trouve l’Académie royale de la British Army. Le Royaume-Uni et la France assurent conjointement près de la moitié de l’effort militaire européen. Sur le plan bilatéral, les deux pays sont liés par les traités de Lancaster House (2 novembre 2010). Outre une étroite coopération nucléaire, l’objectif consiste à disposer d’une force expéditionnaire commune pouvant être engagée dans des opérations internationales. Ainsi les deux marines visent-elles la permanence d’un groupe aéronaval à l’horizon 2020.

Membre de l’OTAN, le Royaume-Uni assume ses obligations en matière de défense de l’Europe. Partie prenante des mesures de réassurance décidées à la suite de la guerre russo-ukrainienne, Londres tient le rôle de « nation-cadre » en Europe centrale et orientale. Les Britanniques y ont déployé des moyens militaires qui contribuent au renforcement de la posture de défense et de dissuasion. Ils ont pris aussi la tête du « fer de lance » de la Force de réaction de l’OTAN, afin de pouvoir réagir avec promptitude si nécessaire.

Il est certain qu’actuellement les inquiétudes sont grandes sur la capacité britannique à maintenir son budget et donc son format d’armée à niveau. Nombre d’experts évoquent un « trou noir » budgétaire de vingt milliards de livres sur les dix prochaines années et le tout-Londres de la défense bruisse de nouvelles coupes sombres dans les effectifs. Pour autant, sur le plan de la vision, le Brexit ne signifie pas un retour au « splendide isolement » de l’ère victorienne. Il faut donc s’interroger sur la manière dont les Britanniques pourraient continuer à participer à l’« Europe de la défense », d’autant plus que le partenariat entre l’Union européenne et l’OTAN prend progressivement forme, notamment en matière de préparation aux nouvelles menaces : par exemple, les deux organisations soutiennent le « Centre d’excellence contre les menaces hybrides », récemment inauguré à Helsinki.

La question de la participation britannique n’est pas purement rhétorique. Le 12 septembre 2017, Londres a publié un document sur « la politique étrangère, la défense et le développement ». Le Royaume-Uni y affirme souhaiter dans l’avenir un partenariat privilégié avec l’Union européenne, « une relation plus étroite que n’importe quel partenariat actuel avec un pays tiers », fondée sur « la croyance profonde, historique, dans les mêmes valeurs que celles défendues par les Européens : la paix, la démocratie, la liberté et l’Etat de droit sur notre continent et au-delà. » Concrètement, les Britanniques proposent de participer à des opérations de défense européennes, d’échanger des personnels militaires et des experts en affaires étrangères, de partager des informations confidentielles et son réseau consulaire sur une base de réciprocité, voire de contribuer au budget européen de défense. En contrepartie, le Royaume-Uni serait associé au projet européen de défense qui s’exprime désormais à travers une « coopération structurée permanente » entre vingt-trois Etats membres de l’UE.

Paris ne saurait ignorer ces propositions, tant en raison du poids militaire du Royaume-Uni que du partenariat stratégique franco-britannique et de la coopération diplomatique au plan mondial. S’il importe de ne pas gêner les négociations entre Bruxelles et Londres sur les modalités du Brexit, il appartient à la France d’être une force de proposition dans le domaine de la défense et de la sécurité. Il ne saurait être question de proposer aux Britanniques un simple strapontin en guise de contrepartie au rôle tenu dans la défense de l’Europe. De leur côté, ils doivent trouver d’urgence les moyens de maintenir leur outil militaire à niveau.

Ce faisant, Paris et Londres contribueraient positivement à l’élaboration d’un « grand partenariat » continental consolidant l’Europe en tant que système de coopération géopolitique muti-Etats. Français et Britanniques seraient en mesure de renforcer les indispensables solidarités occidentales, dans un monde sous la menace d’une rupture d’équilibre.