La France a-t-elle besoin d’un deuxième porte-avions ?

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

           

Mars 2018 • Note 26 •


Les conflits géopolitiques dans lesquels la France est engagée depuis des années ont démontré la valeur stratégique de l’outil de puissance que constitue le Charles-de-Gaulle. La situation internationale et la convergence de multiples lignes dramaturgiques confortent a posteriori le choix fait de conserver un tel outil. Alors que le bâtiment connaît une opération de maintenance jusqu’à l’été 2018, ne serait-il pas temps que la France se dote d’un deuxième porte-avions ? Il en va de l’autonomie stratégique de notre pays et du rang qu’il entend tenir dans le monde. Une question éminemment politique qui a toute sa place dans le débat national.

Depuis le retrait du Foch, la France ne dispose plus que d’un seul porte-avions, le Charles-de-Gaulle, mis en service en 2001. La nécessité de procéder régulièrement à des opérations de maintenance du « navire-amiral » (le« capital-ship ») de la flotte de guerre pose la question de la permanence à la mer d’un groupe aéronaval français. Ainsi, le premier « arrêt technique majeur » (ATM), de juillet 2007 à décembre 2008, a-t-il privé le Président de la République de cet outil de diplomatie navale et de suprématie militaire.

Au cours de son deuxième cycle opérationnel (2008-2016), le porte-avions Charles-de-Gaulle a été engagé en Afghanistan (2010-2011), en Libye (2011), au Levant (Syrie) et dans le golfe Arabo-Persique (2015-2016). La puissance de feu mise en œuvre a permis à la France de renforcer son influence dans les alliances et coalitions auxquelles elle a participé, l’intensité croissante des engagements allant de pair avec le renforcement de l’interopérabilité entre marines alliées, l’US-Navy en tout premier lieu. Hélas, la deuxième opération de maintenance met à nouveau hors-jeu le Charles-de-Gaulle, pour dix-huit mois (janvier 2017-juillet 2018). Cette indisponibilité temporaire d’un outil de souveraineté de la France intervient alors que la situation internationale se tend toujours plus, sur fond de basculement des rapports de puissance mondiaux. La mondialisation marchande tant vilipendée menace de laisser place à la mondialisation guerrière et les puissances émergentes se dotent des capacités aéronavales qui permettront de projeter leur puissance sur les mers et océans du globe. Parmi les alliés et partenaires de la France, le Royaume-Uni, auquel elle est liée par les accords de Lancaster House (2 novembre 2010), disposera de deux porte-avions à l’horizon 2020. Quant aux États-Unis, il est question qu’ils se dotent de deux groupes aéronavals supplémentaires.

Certes, les premières annonces du chef de l’État sont encourageantes. Sans garantie toutefois quant à un deuxième porte-avions, elles semblent confirmer que le Charles-de-Gaulle aura un successeur. Si tel n’était pas le cas, la France serait déclassée sur les plans diplomatique et militaire et sa voix ne porterait plus. Il en va de l’autonomie politique et stratégique de notre pays, mais aussi du rôle de l’Europe et des nations occidentales dans le monde. En dernière analyse, l’ambition du grand large que signifierait la permanence à la mer d’un groupe aéronaval français, ce qui implique la possession de deux porte-avions, constitue également un défi de civilisation. De longue date, la liberté et la prospérité des nations occidentales reposent en effet sur la maîtrise de l’élément marin et la capacité à projeter sa puissance au-delà des mers et des océans.

L’absence de permanence d’un groupe aéronaval national à la mer constitue un paradoxe au regard de ce que représente la France, en tant que puissance maritime, dans l’histoire des relations internationales et sur le plan de la géopolitique mondiale.

A court et moyen termes, les États-Unis maintiendront leur supériorité écrasante. Outre la possession de dix porte-avions, le lancement de l’USS Gerald R. Ford (100 000 tonnes) inaugure l’ère des « supercarriers ». Après une décennie d’impasse sur ce type de bâtiment, les autorités britanniques ont décidé de retrouver cette capacité : Un premier porte-avions, le HMS Queen Elizabeth, sera opérationnel en 2020 et la mise en service d’un second bâtiment, le HMS Prince of Wales, a été confirmée. Il convient d’ajouter un certain nombre de nations détentrices de porte-aéronefs assimilables à des « low cost carriers » :  l’Espagne, l’Italie, l’Australie, le Japon ou le Brésil (ex-Foch). De son côté, la Russie ne dispose à ce jour que du Kuznetsov, mais il existe un projet de nouveau porte-avions d’un tonnage de 100 000 tonnes. La Chine, en plus du Liaoning, ambitionne trois bâtiments. L’Inde poursuit l’objectif de deux porte-avions.

Concrètement, le second porte-avions français ou le successeur du Charles-de-Gaulle devrait être d’une plus grande envergure, soit une longueur de près de 300 mètres et un déplacement de 60 000 tonnes (260 mètres de long et 42 000 tonnes pour le Charles-de-Gaulle).

Une fois acquis le principe de la « permanence à la mer » d’un groupe aéronaval français, essentielle dans notre monde en effervescence, deux options sont possibles.

Le financement d’un deuxième porte-avions (en complément du Charles-de-Gaulle), tel qu’il est estimé par les spécialistes, est à la portée du budget militaire de la France.