Bioéthique | Loi symbolique et lois sociales

Christian FLAVIGNY, pédopsychiatre, psychanalyste à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris) et membre du groupe de travail Famille de l’Institut Thomas More

            

23 avril 2018


L’enjeu des lois de bioéthique est de mettre en concordance la Loi symbolique et les lois sociales. La Loi symbolique est celle qui fait de nous des êtres humains, celle qui nous humanise : elle établit nos places dès l’orée de notre existence au sein de notre vie familiale.

L’énonciation de la logique de l’humanisation

Ces places sont symboliques : père, mère, fils et fille s’inter-définissent depuis un lien de reconnaissance mutuelle qui est l’essence du symbole (sun-bolein, unir ce qui est séparé mais appelle à être réuni). Elles sont symboliques en ce que, différenciées par les sexes (père/mère) et par les générations (parents/enfants), elles se lient pour composer la famille dans le lien de l’incomplétude (la sexuation) et de la finitude (la transmission) : sexuation et transmission sont la source d’un don (l’union des sexes, porteur de procréation) et d’une dette (qui éveille l’enfant à sa vie psychique), l’un et l’autre symboliques. Cela veut dire que lorsque le fils deviendra père à son tour, plus tard, ce ne sera pas en prenant la place (réelle) du père (ce serait le parricide) mais en construisant sa place de père en référence à lui : la paternité est un héritage symbolique.

La Loi symbolique fait notre humanité et situe la venue de l’enfant et la transmission entre générations à la croisée de l’incomplétude et de la finitude humaines. La Loi symbolique est anthropologique : elle énonce la logique de l’humanisation.

La déstabilisation de l’humain

Le progrès médical pose à cet égard le même problème que celui posé par le progrès industriel à l’égard de la préservation de la planète ; car la Loi symbolique est à l’égard de l’humain ce que les lois biologiques du vivant sont à l’égard de l’environnement. Il est désormais établi que l’équilibre écologique est durement affecté par l’industrialisation : les apports de celle-ci furent indéniables, et nul ne songe à les récuser. Mais accueillis dans un triomphalisme irréfléchi, leurs dégâts pourtant prévisibles et annoncés sont devenus irréversibles. Il en va de même pour les lois de bioéthique : toute décision doit être considérée à l’aune des lois d’équilibre de l’humain, c’est-à-dire en fonction de la Loi symbolique. Sans quoi les conséquences sur l’humain seront aussi inéluctables que désormais la fonte des glaces aux pôles dont on redoute désormais les incidences majeures sur les populations humaines.

Car l’enjeu, c’est bien la déstabilisation de l’humain. Tous les thèmes de la révision prochaine des lois de bioéthique sont concernés. Ainsi pour considérer le plus emblématique, puisqu’il enflamme le débat social, la mise à profit des techniques médicales de procréation : elles permirent depuis une quarantaine d’années de pallier la stérilité d’un couple sans que l’enfant soit privé d’avoir père et mère, le progrès scientifique contribuant à une fécondation mise au service d’une procréation. Que les lois valident que des femmes, seules, en union de même sexe ou ayant passé l’âge de la procréation, puissent y avoir recours, n’est-ce pas écarter la possibilité de l’enfant d’être le fruit de l’incomplétude des sexes (femmes seules ou en union de même sexe), ou d’être un repère des générations dans notre rapport à la finitude (femmes ayant passé l’âge de la procréation) ? Ce serait une attitude de toute-puissance des lois sociales à l’égard de la Loi symbolique.

Le don au plein sens anthropologique

De même pour la fin de vie : aider à mourir celles et ceux qui clament une souffrance, plutôt que les accompagner, n’est-ce pas éradiquer le tableau de la déchéance et de la fin de vie qui confronte chacun de nous à sa finitude personnelle ? Le consentement est-il une justification suffisante, quand on sait que la pensée suicidaire est moins un désir de mourir que celui d’être mieux compris (chez l’adolescent craignant d’avoir déçu ses proches) ou mieux entouré (chez l’adulte et la personne âgée redoutant la solitude ressentie comme l’inutilité de sa présence au monde) ?

Tous les autres thèmes contenus dans les lois de bioéthique sont autant concernés. Dans le don d’organe, les conditions de la greffe sont autant immunologiques qu’affectives, justifiant qu’il soit un don au plein sens anthropologique : une part d’être donnée à autrui, question sensible lorsque l’organe provient d’une personne décédée. Sur la maternité de substitution (enrobée d’altruisme dans la dénomination de « gestation pour autrui »), la posture française demeure hypocrite, prétendant l’interdire alors qu’elle valide celles perpétrées en pays étrangers qui la pratiquent : comme si la question affective posée à des concitoyens, d’ailleurs très relative, l’emportait sur la question humaine plus générale posée par cette pratique. Sans compter l’enjeu des modifications possibles du génome, déjà engagées dans certains pays.

La Loi symbolique doit être l’aune à laquelle se réfèrent les lois sociales dans leurs préconisations bioéthiques. Il faut que nous en soyons convaincus. Ce n’est pas là une recommandation morale, mais le repère permettant que les progrès, en soi bienvenus, demeurent au service de l’humain.