Macron un an après : cigale ou fourmi ?

Gérard Dussillol, président du Pôle Finances publiques de l’Institut Thomas More

          

17 mai 2018 •


Le Président parle… et parle bien, ayant su élever le débat à un niveau d’une autre qualité que celui de ses prédécesseurs. En plus il est le seul à parler, ce qui permet d’éviter les cacophonies d’antan, qui rendaient inaudible un discours public déjà bien faible.

Et c’est fondamental : à l’international il a largement restauré notre image et notre crédibilité, et en interne, notre pays a besoin de réformes profondes ; or qui dit réforme dit remise en cause de choses existantes, donc inquiétudes, donc… résistances. Il est alors indispensable de « préparer le terrain », et ce terrain n’est autre que celui des idées. Le grand mérite de M. Macron est de faire un vrai travail sur les idées qui ont dominé la société française pendant plusieurs décennies, et nourri des politiques aux tristes résultats que l’on connaît : désindustrialisation, économie peu compétitive, d’où un chômage incroyablement supérieur à celui de nos pairs, d’où enfin une société fracturée doutant d’elle-même. Nietzsche disait qu’il faisait de la philosophie à coups de marteau pour casser les idoles c’est-à-dire les idéologies du moment. A sa manière, M. Macron fait la même chose. Et ce n’est pas rien.

Ces dix années de crise, dont cinq de hollandisme, ont ébranlé nos convictions dominantes, et la société française commence à être mûre pour passer à d’autres paradigmes. Il a saisi ce moment et des résultats se sont fait jour : 18 mois après le chaos provoqué par la Loi Travail de 2016, celle de 2018 pourtant bien plus « libérale » n’a guère suscité d’émoi. On le voit aussi aujourd’hui, où les grèves du rail sont pour la première fois majoritairement impopulaires. Rendons-lui cette justice.

Pensée complexe et pensée confuse

Mais si notre cigale chante toujours, de plus en plus même… et avec des interventions très développées, bien des choses restent floues : le « et en même temps » a ses limites. M. Macron dit lui-même qu’il a une pensée complexe, sauf que la frontière est ténue entre pensée complexe et pensée confuse. On l’écoute encore, mais les sondages montrent qu’il ne convainc plus. Ce serait dommage qu’il ne parle plus que pour le plaisir intellectuel de développer ou de confronter des idées : ce serait gaspiller son talent, et pourrait bien un jour se retourner contre lui.

Enfin, au-delà du discours, il y a l’action. Incontestablement il avance, mais le cœur du problème français demeure l’excès de dépenses publiques, car celui-ci engendre une fiscalité lourde sur le travail et sur nos entreprises : à production égale, elles payent chaque année plus de cent milliards de prélèvements obligatoires en plus que leurs concurrentes allemandes. Comment dans ces conditions peuvent-elles lutter à armes égales ? Il nous faut donc couper dans la dépense pour pouvoir baisser ces impôts, afin que l’argent ainsi laissé à nos entreprises leur permette de restaurer leur compétitivité et au final réduire structurellement notre chômage.

Or force est de constater qu’on ne va pas dans le sens d’une baisse de la dépense : en 2017 celle-ci a encore augmenté de 2,5%, en grande partie du fait d’une augmentation de la masse salariale des emplois publics de… + 3,5%, et nous battons les records mondiaux de dépense publique (56,7% du PIB) et d’impôt (45,4%) : nous continuons à être la cigale de la fable, face à la fourmi allemande. Il n’est donc pas surprenant que nous soyons en 2017 le seul pays en Europe où la dette a augmenté.

A quoi s’ajoute le fait qu’« en même temps », nos infrastructures et nos services publics (santé, justice, école) continuent de se dégrader, avec un personnel pourtant souvent mal payé et manquant de moyens. Comment alors en arrive-t-on à dépenser bien plus que les autres, avec des résultats inférieurs ? Où est l’erreur ? Elle tient en la mauvaise gestion des services publics. Et ne nous abusons pas sur nos bons résultats actuels en termes de chômage et de déficit : ils sont dus à une forte reprise de la croissance mondiale. Cela signifie que lorsque le cycle se retournera, quand la bise reviendra, nous n’aurons pas de marges de manœuvre : pourrons-nous augmenter encore les impôts pour compenser la chute des recettes fiscales ? Il serait dramatique que l’embellie actuelle apparaisse un jour comme le piège de cette mandature.

Pédagogie de la réforme

Seulement réorganiser l’État pour le rendre plus efficace, est un exercice bien difficile qui oblige à la remise en cause d’un certain nombre de corporatismes ou de statuts. Souvenons-nous de nos siècles d’histoire, marqués par des affrontements incessants entre pouvoir central et corporatismes – grands féodaux, corps constitués, jurandes, corporations, Église etc. –, ceux-ci cherchant obstinément à conforter leurs traditions, statuts, pouvoirs, prébendes ou exemptions fiscales. Nos grands monarques, ceux qui ont unifié ces territoires pour en faire une nation, sont ceux qui ont réussi à circonvenir ces forces. Et chaque fois que le pouvoir central s’est trouvé affaibli, elles ont ressurgi, parfois avec grande violence.

Alors la vérité est simple : on ne peut reprocher à personne de vouloir conserver ses avantages, c’est d’ailleurs là que la notion de « dialogue social » trouve sa limite. Donc, si l’on considère que la remise en cause de ces avantages est incontournable pour baisser nos coûts de fonctionnement et refonder notre prospérité et notre justice sociale, on ne peut faire l’économie de confrontations. Et on ne pourra les aborder qu’avec le support des Français, ce qui nécessite de retravailler son discours, l’affûter et le simplifier, pour faire sans cesse une vraie pédagogie de la réforme auprès d’eux. Ils attendent ces réformes mais ils attendent aussi qu’on leur donne un sens.

Seulement M. Macron le veut-il vraiment ? Le conflit des cheminots va être un révélateur. Il peut lui couper les ailes, ou au contraire lui ouvrir de grandes portes, ce qui semble plutôt se dessiner : on verra alors ce qu’il en fera…