Ce que révèle la bataille d’Hodeïda au Yémen

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

29 juin 2018


Le 10 avril 2018, Emmanuel Macron, recevant Mohammed Ben Salmane, prince héritier d’Arabie Saoudite, avait annoncé une grande conférence internationale sur l’aide humanitaire au Yémen, un événement organisé par Paris et Riyad. In fine, la conférence s’est transformée en une simple réunion technique qui s’est tenue dans la capitale française, le 27 juin, sans grand intérêt de la part de ceux qui contribuent à former l’opinion publique. Le traitement médiatique aura largement ignoré les enjeux de la bataille d’Hodeïda, possible point tournant d’une guerre dans laquelle les puissances occidentales sont impliquées. Au total, les représentants des organisations humanitaires auront été plus présents sur les ondes que les diplomates ou les spécialistes de la région. Pourtant, les enjeux géopolitiques de cette guerre ne sont pas négligeables.

Une coalition arabe contre la rébellion houthiste

Si les conflits internes au Yémen sont incessants, la guerre dont il est question, lorsqu’on évoque le drame humanitaire dans lequel ce pays est plongé, a commencé en septembre 2014. C’est alors que le mouvement des Houthistes, émanation de la minorité zaïdite (une branche du chiisme), s’est emparé de Sanaa, la capitale du Yémen. Confrontés à la rapide progression des rebelles alliés à l’ancien président Ali Abdallah Saleh, chef du GPC (le General People’s Congress), le président Abd Rabbo Mansour Hadi et son gouvernement se sont exilés en Arabie Saoudite. Comprenant l’intérêt d’ouvrir un nouveau front dans le sud de la péninsule Arabique, sur les arrières des monarchies sunnites, Téhéran a tôt fait d’accroître son aide à la rébellion. Régulièrement, des missiles de fabrication iranienne sont lancés par les Houthistes sur le territoire de l’Arabe Saoudite.

En mars 2015, une coalition arabe emmenée par Riyad et Abou-Dhabi est intervenue au Yémen, afin de contrer les Houthistes et la stratégie irano-chiite de déstabilisation de la région. Schématiquement, l’aviation de l’Arabie Saoudite bombarde les plateaux du nord, tenus par les Houthistes, et les forces terrestres des Emirats arabes unis (EAU), avec le concours des unités loyalistes et de diverses milices, opèrent au sud, dans les régions en bordure du golfe d’Aden et de l’océan Indien. La guerre se mène sur deux fronts géopolitiques : contre les Houthistes, instrumentalisés par Téhéran, et contre Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) qui s’installe dans les interstices du chaos yéménite. Certains groupes djihadistes se revendiquent également de l’« Etat islamique ».

Dans un premier temps, les forces des EAU et les groupes qu’ils soutiennent ont rapidement chassé les Houthistes du port d’Aden, fameux à l’époque de Victoria mais qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Ensuite, le conflit s’est transformé en une longue impasse meurtrière, sans que la coalition arabe ne parvienne à prendre l’ascendant. Le 3 décembre 2017, l’ancien président Ali Abdallah Saleh, a rompu avec les Houthistes en vue de pourparlers avec la coalition. Le lendemain même, il était assassiné par ses anciens alliés. Consécutivement, ces derniers perdaient le semblant de légitimité que leur apportait le GPC. A l’avenir, le 4 décembre 2017 sera peut-être retenu par les historiens comme une date-pivot de cette guerre.

Les provinces méridionales du Yémen sont donc sous le contrôle des EAU et de leurs alliés locaux : le Front du Sud (autonomiste, voire sécessionniste) ainsi que plusieurs groupes salafistes. Ensuite, l’effort militaire a porté en direction du port d’Hodeïda, sur les rives de la mer Rouge que contrôlent les Houthistes. Par ce point d’entrée transitent les neuf dixièmes des importations, dont l’essentiel de l’aide humanitaire (à 70%). Le principal port yéménite est relié à la capitale du pays, située à environ 200 kilomètres, et aux zones houthistes, très dépendantes des approvisionnements extérieurs.

Hodeïda, principal port yéménite

Depuis plusieurs jours, l’envoyé spécial de l’ONU, Martin Griffith, tente de négocier le passage d’Hodeïda sous la responsabilité des Nations Unies, sans que l’on sache quelle force assurerait la sécurité des infrastructures. Les Houthistes s’affirment simultanément prêts à se retirer et à se battre jusqu’au dernier. La coalition refuse quant à elle tout compromis boiteux : le port, voire la totalité de la ville et de ses 600.000 habitants, doivent repasser sous la souveraineté du gouvernement légal (le but final n’est pas clair). Le 27 juin, le président yéménite, Abd Rabbo Mansour Hadi, a tenu ce même discours à Martin Griffith.

Au vrai, la bataille d’Hodeïda, déjà reportée par les EAU l’année précédente, a commencé le 13 juin, soit une quinzaine de jours avant la conférence de Paris. Contrairement au plan précédent, l’assaut n’a pas été naval (depuis la base d’Assab, louée à l’Erythrée) mais terrestre, les forces transitant par la plaine côtière de Tihama. Au bout d’une semaine, l’aéroport est tombé aux mains des unités d’Abou-Dhabi et de ses alliés locaux. Si Martin Griffith s’est vu accorder le délai nécessaire aux négociations, les combats devraient rapidement monter en intensité.

Outre le contrôle du port, les forces à l’offensive visent à couper la route qui relie Hodeïda à Sanaa. L’interruption des lignes d’approvisionnement, qu’il s’agisse de biens de première nécessité ou d’armes iraniennes introduites au mépris de l’embargo de l’ONU, modifierait la balance des forces entre la coalition et ses alliés locaux d’une part, les rebelles houthistes de l’autre. Ce sont également d’importantes sommes d’argent, contrepartie des trafics du port d’Hodeïda, qui échapperait à la rébellion dès lors privée du « nerf de la guerre ».

En cas de victoire de la coalition, cet ensemble de facteurs pourrait conduire les Houthistes à négocier enfin sérieusement et à se désolidariser du régime irano-shiite. Dans une telle perspective, les rapports de force entre les multiples groupes qui combattent les Houthistes seraient aussi modifiés. De fait, Mohammed Ben Zayed, régent des EAU, éprouve une grande méfiance à l’égard du parti Islah, proche de l’idéologie politico-religieuse des Frères musulmans, qui soutient le président Abd Rabbo Mansour Hadi.

Pas de processus politique sans nouveau rapport de force

Une victoire à Hodeïda, la relégation des Houthistes à l’intérieur des terres et l’ouverture des négociations favoriseraient les forces politiques et militaires soutenues par Abou-Dhabi. Si la suite des événements permettait de mettre fin au lancement de missiles de fabrication iranienne sur l’Arabie Saoudite, Riyad pourrait entériner cette nouvelle donne yéménite, le parti Islah se trouvant relégué au second plan.

D’un point de vue européen, l’erreur serait de considérer la guerre du Yémen comme un lointain théâtre exotique où les protagonistes rivaliseraient de cruauté et de nihilisme. Indéniablement, le Yémen est l’un des théâtres du grand affrontement entre l’expansionnisme irano-chiite et les régimes arabes sunnites du Moyen-Orient. Certes irréductible à la théopolitique, cette guerre froide sectaire constitue la toile de fond des conflits régionaux, dont la présente guerre. Si l’on veut refouler l’Iran, dont les ambitions régionales et l’activisme balistique ont été dûment pointés par Emmanuel Macron, il faudra bien s’en donner les moyens.

D’autre part, la lutte contre le djihadisme sunnite, surtout menée par les forces émiraties, intéresse au premier chef la France. Rappelons que les frères Kouachi, auteurs de l’attentat contre l’hebdomadaire Charlie-Hebdo, se réclamaient d’AQPA. Il est donc juste que cette lutte soit soutenue par des forces spéciales et des moyens militaires, dont des drones, fournis par l’une ou l’autre puissance occidentale. Cela d’autant plus que le sud de la péninsule Arabique et la Corne de l’Afrique constituent ensemble l’un des théâtres du djihadisme sunnite (ce qui appelle l’attention sur l’importance de la base de Djibouti).

La prise en considération d’autres ordres de grandeur permet de comprendre le haut niveau des enjeux dans cette guerre. L’éventuel contrôle des rives de la mer Rouge et du golfe d’Aden par les rebelles houthistes entraverait la liberté de navigation sur la route de Suez, grande voie de passage entre Europe et Asie. Déjà confrontés au risque de minage du détroit d’Ormuz, en cas de guerre avec l’Iran, les EAU n’entendent pas laisser les « clients » de Téhéran menacer le détroit de Bab el-Mandeb. Sur ce plan aussi, les intérêts d’Abou-Dhabi, en quête de profondeur stratégique, recoupent en partie ceux des puissances occidentales.

Importants enjeux géostratégiques

Le soutien à l’Arabie Saoudite et aux EAU est donc cohérent avec la lecture des conflits régionaux et la politique étrangère française. La prise du port d’Hodeïda et la sauvegarde de la route de Suez constituent d’importants enjeux géostratégiques, et l’engagement pris par la France de déminer ensuite ce port contribuera à la sécurité de navigation en mer Rouge. Une telle opération permettra également le plein accès à des infrastructures vitales pour l’acheminement de l’aide humanitaire. Dans cette affaire ressort non pas l’hypocrisie de Paris mais une tension inévitable entre l’ordre de la chair et l’ordre de la charité. Si le politique ne peut ignorer les souffrances des populations et la compassion, il ne saurait faire l’impasse sur les questions de défense et les lois de la puissance.

Certes, la situation est volatile et les conjectures sont incertaines, mais une certitude s’impose : la perpétuation du statu quo, avec pour seul avantage immédiat l’acheminement de l’aide humanitaire, ne constituerait en aucun cas l’amorce d’une solution. Sans renversement du rapport des forces sur le terrain, il n’y aura pas de processus politique. Au plan régional, la dialectique entre le djihadisme de facture chiite et celui de facture sunnite continuera de développer sa spirale infernale. La France et les puissances occidentales sont donc confrontées à ce que Max Weber nommait des antinomies historiques : il n’existe pas de méthode assurant simultanément la paix, une relation « gagnant-gagnant » entre les protagonistes du conflit, la sécurité et le bien-être des populations civiles. Par essence, la géopolitique est dramatique et le stratège est confronté à des situations tragiques.