PMA : l’enfant a besoin de cohérence entre filiation psychique et filiation juridique

Texte de l’intervention de Christian Flavigny, pédopsychiatre et psychanalyste, membre du groupe de travail Famille de l’Institut Thomas More, devant la Mission d’information sur la révision de la loi relative à la bioéthique de l’Assemblée nationale, le mercredi 17 octobre 2018

            

17 octobre 2018 •


 

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Faut-il déconstruire obstinément, méthodiquement les principes français régissant l’adoption et l’Aide Médicale à la Procréation ? Faut-il aggraver la décomposition, la déstructuration déjà engagées par le législateur français à propos du mariage et de l’adoption ? Car les principes de la manière française, outre qu’ils sont le fait de notre culture, sont de plus pleinement argumentés, avec pour objectif de sécuriser au mieux le lien d’affiliation, dans une cohérence capitale, et propre au protocole français, entre la filiation psychoaffective et la filiation juridique.

L’enfant a besoin de cohérence pour établir sa filiation

Rappelons les deux principes-clés de cette cohérence : d’une part, le dispositif social ou médical est mis au profit d’une relation du couple portant de façon crédible l’enfantement, afin que l’enfant puisse adhérer et du coup pleinement s’inscrire comme l’enfant de ces parents, fonder dans cette relation la raison intime de sa venue au monde et de sa raison d’être. D’autre part, ne pas nommer les géniteurs, qui ont fait un apport à la vie organique de l’enfant mais n’ont engagé aucun rôle filiatif, leur anonymat visant à éviter que l’enfant ne se trouve tiraillé, psychiquement voire parfois concrètement, entre deux références familiales.

Ces deux principes visent à une cohérence de la vie familiale, dès lors basée comme toute vie familiale sur une filiation établissant les interdits familiaux de l’inceste et du meurtre, de manière claire et non pas dispersée. Ils sont donc la clé de la protection de l’enfant, car la filiation est le principe régulateur de la vie familiale.

Ce protocole français résulte de la culture psychologique aboutie de la tradition française. Il tient un discours clair à l’enfant. Dans l’adoption : « tu n’étais pas attendu ici, mais tu l’étais là par tes parents adoptants. Nous organisons les choses pour que tu les rejoignes ». Dans l’AMP : « un apport biologique a soulagé leur impossibilité de concrétiser leur vœu de ta venue comme leur enfant, nous l’avons organisé afin qu’ils soient en totale responsabilité à ton égard ».

Le protocole français n’entraînait ni exclusion, ni préjudice. Il ne crée aucune discrimination. Il est centré sur le besoin psychoaffectif de l’enfant.

Les demandes actuelles créent un leurre et un mensonge

Or les réclamations récentes de la venue de l’enfant sans qu’elle émane de l’enfantement risquent, si elles étaient légalisées, de porter à l’enfant un message de leurre et plus encore de mensonge.

Leurre de prétendre que la connaissance du géniteur aurait une importance psychologique fondatrice pour l’enfant concerné, alors qu’un géniteur ne fait pas plus le lien paternel que la génitrice ne fait le lien maternel, le lien filial étant basé sur un don et une dette symbolique et non pas sur un lien chromosomique. La majorité des enfants venus dans leur famille par adoption ou nés avec l’apport médical, cette majorité s’inscrit comme tout autre enfant dans sa place filiative et dès lors se soucie fort peu du géniteur.

Faciliter la recherche du géniteur, en faire un droit, voilà qui est doublement discutable. D’une part, l’argumentation émise par certains de leur crainte de commettre l’inceste, qui justifierait de le connaître, est caractéristique d’une incompréhension de ce qui fonde l’interdit de l’inceste comme condition de l’humanisation : ce n’est pas une communauté chromosomique mais un lien de dette psychique à l’égard des mêmes parents, ce qui fait que deux enfants adoptés seraient autant incestueux par leur vie sexuelle que deux enfants nés biologiquement des mêmes parents. D’autre part, même si des faits divers récemment médiatisés banalisent la situation, la dite « recherche des origines » aboutit le plus souvent à des désastres psychologiques, soit du fait du refus cinglant du géniteur soit, plus grave encore, par l’exploitation des retrouvailles, notamment financièrement.

Mais plus encore, cela constituerait un mensonge. Déjà les lois sur l’adoption permettent qu’un enfant n’ait pas père-et-mère, la collectivité validant cette situation qui prive l’enfant d’une représentation cohérente de son enfantement. Mais cette privation avance masquée ; ce que l’on appelle actuellement « l’extension de la PMA aux femmes seules ou aux unions de femmes » est une duperie du langage, une hypocrisie collective dans le discours tenu à l’enfant, puisque ce qui est commun (la fécondation par la technique médicale) n’est plus inséré dans l’enveloppe relationnelle et psychique l’organisant comme une procréation, dès lors que les personnes concernées se tiennent à l’écart du pouvoir procréateur entre les sexes.

Ce mensonge d’État est d’une double gravité : à l’égard de l’enfant concerné, dont il entrave le processus psychique de compréhension de sa venue au monde – en précisant bien que ce n’est pas le fait d’être l’enfant d’une personne seule ou d’une mère vivant en union homosexuelle qui crée cette entrave chez l’enfant, c’est que la loi l’énonce être un principe qu’elle estimerait valide, donc une banalité. C’est donc le législateur qui se rendrait coupable d’un préjudice grave à l’écart de l’enfant, c’est lui qui fomenterait le mensonge.

D’autant que ce mensonge, dès lors qu’il est énoncé par la loi à propos d’un enfant, aurait valeur pour tous les enfants : la figure paternelle serait énoncée dispensable, facultative, éjectable, jetable. Ceci à l’heure où l’on se préoccupe tant du déficit de l’autorité et où l’on constate les dérives, notamment radicalisées, de jeunes qui furent confrontés à une faillite paternelle.

L’importation de pratiques étrangères

En définitive, l’erreur majeure de ces dévoiements résulte de l’importation de pratiques de pays étrangers, notamment des États-Unis, sans réfléchir que là-bas elles s’insèrent dans un cadre culturel tout autre, prenant du coup une signification différente. La culture américaine ignore les données psychologiques dont dispose la culture française, d’où résulte là-bas une adoption non filiative, beaucoup moins sécurisante, avec des pratiques d’échanges d’enfants sur blogs ; d’où résulte une marchandisation qui ne pose aucun problème éthique aux États-Unis, de la vente de gamètes ou de Gestation Pour le compte d’Autrui, l’anthropologie familiale y étant à dominante religieuse alors qu’elle est en France, pays scrupuleusement laïc, à dominante psychologique, ce qui est le grand apport de la culture française qui offre une appréciation sur le fond là où l’approche américaine raisonne en superficie.

Depuis une vingtaine d’années, la cohérence culturelle des lois françaises est systématiquement dilapidée par le législateur. Est-ce le rôle du Parlement de brader la culture française, une culture psychologique pleinement argumentée, une culture qui n’exclut personne mais tient compte avant tout des besoins du destinataire : l’enfant ?