Incident en mer d’Azov • Guerre hybride entre la Russie et l’Ukraine

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

27 novembre 2018 •


Après les événements du 25 novembre dans le détroit de Kertch et la capture de trois navires ukrainiens par la marine russe, le Conseil de sécurité de l’ONU se réunissait en urgence ce lundi. Quel a été le déroulé de ce nouvel épisode opposant Russie et Ukraine ?

Les faits, tels qu’ils sont rapportés par les témoins des événements, sont simplissimes : trois navires ukrainiens et leurs équipages – deux vedettes militaires et un remorqueur – ont été attaqués par la flotte russe. Un premier navire a été volontairement et violemment percuté par un bâtiment de guerre russe (on entend le capitaine ordonner d’écraser ce navire). Les deux autres ont essuyé le feu des Russes. Ensuite, les commandos du FSB se sont emparés des trois bâtiments ukrainiens. D’aucuns jugeront peut-être que la Russie dispose d’un droit de nature sur tout, dans son environnement proche et lointain, mais les faits sont têtus et si on les considère de bonne foi, dans un esprit de vérité, il n’y guère de place pour une interrogation honnête sur les responsabilités de cet « incident ». Nul doute malheureusement qu’il se trouvera un certain nombre de personnes pour relayer les hypothèses les plus farfelues, comme lors du rattachement manu militari de la Crimée à la Russie, le déclenchement d’une guerre hybride au Donbass ou encore la frappe par un missile d’un avion de ligne de la Malaysia Airlines, le vol MH 17 du 17 juillet 2014, un autre « incident » qui a fait 298 victimes (voir les résultats de l’enquête internationale, présentés le 24 mai 2018).

Dans le cas présent, cette agression doit être mise en perspective. Commençons par les coordonnées géopolitiques de la question. Le rattachement manu militari de la Crimée, en dehors de toute légalité internationale, fait que les deux rives du détroit de Kertch, la péninsule de Kertch d’une part (extrémité orientale de la presqu’île de Crimée) et la péninsule de Tamen d’autre part (Russie), sont désormais sous le contrôle politique et militaire du pouvoir russe. Or, le détroit de Kertch commande le passage entre la mer Noire et la mer d’Azov. Si la mer d’Azov est probablement absente des représentations mentales de bien des Français et Européens de l’Ouest, sa superficie n’est pas négligeable : environ 30.000 km², soit une taille équivalente à celle de la Belgique. Malgré le conflit armé ouvert en mars 2014 entre la Russie et l’Ukraine, et la sécession d’une partie du Donbass passé sous le contrôle de Moscou, la façade septentrionale de la mer d’Azov est toujours sous la souveraineté légale et effective de l’Ukraine. Elle compte deux ports économiquement actifs, aux eaux relativement profondes (9 mètres) : Berdyansk et, plus encore, Marioupol (à une vingtaine de kilomètres de la ligne de front du Donbass). Ces deux ports assurent le cinquième des exportations ukrainiennes. Depuis 2014, Moscou contrôlant les deux rives du détroit de Kertch, la mer d’Azov constitue virtuellement un « lac » russe.

Ces quatre dernières années, Berdyansk et Marioupol ont donc vu leur activité portuaire et économique s’étioler. Si l’on prend l’exemple de Marioupol, ancienne « porte du Donbass », le trafic est passé de quinze millions tonnes de marchandises à moins de six aujourd’hui. Ce port assurait 80% des exportations du Donbass et le chaos dans lequel cette région a sombré, entre état de guerre endémique et désastre économique, a entraîné de graves répercussions sur l’activité de Marioupol. La construction du « pont de Crimée », entre les deux rives du détroit de Kertch, aggrave la situation. Inauguré le 15 mai 2018, ce pont est long de dix-neuf kilomètres et haut de trente-trois mètres : il barre donc ce détroit et, potentiellement, ferme les allées et venues entre mer Noire et mer d’Azov. Présentement, c’est la hauteur de ce pont qui nous intéresse (33 mètres). La plupart des navires ukrainiens qui transportent des céréales sont trop hauts pour passer sous le pont. En revanche, les navires marchands qui sont rattachés aux ports russes de la mer d’Azov (bien moins actifs du fait notamment de la faible profondeur de leurs eaux : 4,6 mètres) n’ont pas les mêmes contraintes. Bref, le pont de Kertch constitue un moyen supplémentaire pour asphyxier Marioupol et Berdyansk).

Quelles pourraient être les conséquences de cette escalade du 25 novembre ?

Par méthode, il faut partir du principe que toute escalade peut franchir de nouveaux seuils et aboutir à un conflit ouvert ; Faisons nôtre cette citation de René Girard : « En voulant rassurer, on contribue au pire ». Au vrai, la guerre a-t-elle seulement cessé entre la Russie et l’Ukraine ? Les accords de Kiev (2015) ne sont pas respectés, les 400 kilomètres de frontière entre les deux pays sont toujours ouverts aux allers-retours d’hommes, d’armes et d’équipements entre la partie du Donbass passée sous le contrôle de Moscou et de ses affidés d’une part, la Russie de l’autre. Il ne se passe pas un jour ou presque sans que le cessez-le-feu ne soit violé. Sans même parler de l’acte de brigandage international commis en Crimée, le Donbass demeure une plaie ouverte. L’inscription dans la durée de cette situation et la formation d’un « quasi-Etat » militaro-mafieux contribue à faire accepter l’idée d’un démembrement territorial de l’Ukraine. Au-delà de cet objectif, Vladimir Poutine dispose d’un levier de pouvoir destiné à entraver le rapprochement entre les instances euro-atlantiques et l’Ukraine, à déstabiliser la situation intérieure de ce pays. Enfin, l’utilisation de ce territoire, comme base d’une future offensive, ne doit pas être exclue (cf. infra).

Dans l’immédiat, il faut bien constater que le présent « incident » ne constitue pas un coup de tonnerre dans un ciel d’été. Dès l’inauguration du pont de Kertch, diverses analyses ont souligné l’aggravation de la situation dans le détroit de Kertch, le potentiel conflictuel qu’elle recèle et les répercussions en mer d’Azov. La sécurité du pont de Kertch, bâti en l’absence de toute base juridique puisque le rattachement de la Crimée est illégal, sert de prétexte à de longues et systématiques vérifications des bâtiments ukrainiens (trois jours et plus, à l’aller comme au retour), leur faisant perdre des sommes considérables (une fourchette de 10.000 à 15.000 dollars par jour d’arrêt). Dans l’intention et dans les faits, la manœuvre vise à asphyxier les ports ukrainiens de la mer d’Azov ainsi que la partie sud-est de l’Ukraine continentale, située entre le Donbass et la presqu’île de Crimée. Dans le même mouvement, Moscou resserre son emprise sur la mer d’Azov, au mépris du droit international et de l’accord russo-ukrainien de 2003 qui avait établi un contrôle en commun de ces eaux. Dans cette affaire, les arguties juridiques que la partie russe met en avant n’ont pas plus de valeur éthique et juridique que le droit à l’époque soviétique. Celui-ci, rappelons-le, était fondé sur l’idée marxiste selon laquelle tout système de droit n’est jamais que la transcription momentanée d’un rapport de force. Encore un exemple de continuité entre la « Russie-Soviétie » de la Guerre Froide et la « Russie-Eurasie » post-soviétique. Rappelons-ici que la Russie, signataire du Mémorandum de Budapest (1994), est co-garante des frontières ukrainiennes.

Cependant, il faut voir plus loin que le seul resserrement de l’emprise russe sur la mer d’Azov. Le renforcement de la présence navale militaire russe dans cette arrière-cour de la mer Noire, avec le transfert depuis la Caspienne de deux bâtiments armés de missiles Kalibr – des missiles de croisière dont la portée contrevient au traité sur les Forces nucléaires intermédiaires de 1987 (violé par Moscou) –, donne des moyens supplémentaires en vue d’une éventuelle offensive sur Marioupol et la partie sud-est de l’Ukraine continentale. L’idée pourrait être d’établir un « pont terrestre » entre le Donbass et la Crimée, un impératif géostratégique qui traduirait sur le terrain l’objectif politico-idéologique d’une « Nouvelle Russie », sur les terres situées au nord de la mer Noire, aux dépens d’une Ukraine démembrée. N’oublions pas le discours prononcé par Poutine après le rattachement de la Crimée, les thèmes de la « Nouvelle Russie » et du « Monde russe », lourds de menaces pour les pays voisins (28 mars 2014). Dans les mois qui ont suivi, la manœuvre russe s’est heurtée à la résistance militaire ukrainienne dans le Donbass ainsi qu’au front diplomatique constitué par les Occidentaux. Pourtant, ne pensons pas qu’il s’agissait d’un simple emballement idéologique, sans lendemains.

Quelle devrait être la réaction occidentale à cette situation ? L’Occident peut-il encore « céder du terrain » à la Russie sans risquer sa crédibilité au niveau international ?

Bien des Occidentaux ont une vision excessivement matérielle et technique de la stratégie : ils insistent à l’envi sur le manque de moyens de la Russie : à mon sens, il existe une « grande stratégie » russe, à la fois portée et englobée par une vision du monde certes frustre mais efficace. Les deux questions clefs d’une grande stratégie sont : Qui sommes-nous ? Que voulons-nous ? Ensuite viennent les voies et moyens. Une forte croyance en la valeur de sa cause ainsi que l’audace tactique peuvent en partie compenser les lacunes au niveau de la stratégie des moyens. Et les dirigeants russes sont bel et bien persuadés de l’infériorité morale et guerrière des Occidentaux, plus particulièrement de celle des Européens. A terme, on peut estimer que l’inégalité dans la « corrélation des forces » (pour reprendre une expression des stratèges soviétiques) prendrait le dessus, la situation évoluant en faveur des Occidentaux. Ce n’est pas faux mais dans l’intervalle, que de dégâts humains et matériels ! Sans compter que le pire peut advenir. Faudrait-il donc s’en remettre à une future ordalie ?

Il reste que les Occidentaux ne sont pas inactifs depuis 2014, ce dont témoignent les mesures de réassurance dispensées aux Etats baltes ainsi qu’à la Pologne, la décision de doter la Force de réaction rapide (FRR) de l’OTAN d’un « fer de lance » (la pointe avancée de cette FRR), le redéploiement d’une brigade blindée américaine en Europe et l’organisation d’exercices dans les zones et pays sous la menace d’une guerre hybride. Par la suite, l’implantation d’infrastructures légères de l’OTAN en Europe centrale et orientale (huit états-majors) ainsi que la rotation de quatre « battle groups » (environ 4 000 hommes) ont été négociés au sein de l’OTAN. Confirmé lors du sommet de Varsovie (8-9 juillet 2016), l’ensemble de ces mesures de réassurance vise donc à renforcer la posture de défense et de dissuasion de l’OTAN (la « présence avancée ») sur l’axe Baltique-mer Noire. Ces mesures sont mises en œuvre et elles s’accompagnent de manœuvres qui ont notamment pour objet l’envoi de troupes alliées dans les Etats baltes, particulièrement exposés à un coup de main des forces russes. Tout récemment, l’organisation d’un grand exercice militaire en Norvège, avec la participation des forces armées suédoises et finlandaise (hors OTAN), donnée idée du niveau de résolution et de préparation (cf. l’exercice Trident Juncture, octobre-novembre 2014).

L’idée directrice, du côté occidental, est qu’il faut tout à la fois dissuader la Russie de tout aventurisme militaire et maintenir la possibilité de négocier une sortie de cette situation (une sorte de nouveau rapport Harmel : « Dissuasion et dialogue »). Aussi l’accord de partenariat entre l’OTAN et la Russie, en date de 1997, est-il toujours considéré comme valide, le Conseil OTAN-Russie se réunissant à nouveau (tous les huit mois et non plus tous les six mois). De ce fait, il n’est toujours pas prévu d’implanter des infrastructures lourdes en Pologne et dans les Etats baltes. La proposition polonaise d’ouvrir une base aux Américains (« Fort Trump ») demeure en suspens. Pour résumer la thèse véhiculée par les tenants d’une forme d’apaisement, Poutine, sous l’emprise de mauvais conseillers eurasistes et d’adeptes du néo-soviétisme, se serait emporté : le président russe étant revenu à la raison, il faudrait lui laisser le temps de rétropédaler et donc lui tendre la main (voir la présence de Poutine à Paris, pour célébrer le 11 novembre 1918, alors même que la Russie bolchévique avait signé une paix séparée avec les Centraux, le 3 mars 1918, à Brest-Litovsk). Si l’on prend comme point de départ les accords de Minsk-2 (février 2015), voilà plus de trois ans que l’on se raccroche à cette fable. La perpétuation du conflit au Donbass, fut-ce à un bas niveau d’intensité, plus encore son éventuelle relance en mer d’Azov, la réduisent à néant.

Si le bon sens et les impératifs de la stratégie requièrent le maintien d’un ou plusieurs canaux de communication avec Moscou, il reste que nous sommes bien engagés dans une nouvelle guerre froide. La perpétuation de cette situation, a fortiori son aggravation, mettrait en question le bien-fondé de l’accord de partenariat OTAN-Russie, et les limites que s’imposent les Alliés quant à l’implantation d’infrastructures en Europe centrale et orientale.

Enfin et pour conclure, l’OTAN et ses Etats membres ne sauraient négliger le flanc sud-est de l’Europe et le bassin de la mer Noire. Il s’agit là d’un champ de confrontation autre que l’espace Baltique, où un conflit régional pourrait éclater et prendre de l’ampleur. En l’état des choses, les mesures adoptées, avec un déploiement réduit de moyens en Roumanie, ne sont pas à la hauteur des enjeux. Il importe par exemple d’envisager des scénarios de guerre hybride, aux dépens du port ukrainien d’Odessa : en 2014, les Russes ont pris le contrôle de quatre plate-formes gazières ukrainiennes dont la sécurité pourrait être le prétexte à des mesures asphyxiant le littoral ukrainien de la mer Noire, soit 80% des exportations de ce pays. La militarisation à outrance de la Crimée ouvre aussi de plus grandes possibilités d’intervention en Moldavie ou en Géorgie.

A plus long terme, Moscou entend utiliser la Crimée afin de déployer une stratégie de déni d’accès (stratégie dite « A2/AD » pour Anti-Access/Area Denial), sorte de « bulle » stratégique visant à faire du bassin pontique une mer russe, fermée aux autres puissances (la mer Noire a une superficie de 420 000 km² : ce n’est pas un lac intérieur). Ces dynamiques stratégiques posent la question de la Turquie et de son attitude. Membre de l’OTAN, engagée en parallèle dans le processus d’Astana (Moscou-Téhéran-Ankara), sur le théâtre syrien, la Turquie est concernée au premier chef par la situation en mer Noire. Une inversion de la balance des forces aurait des répercussions sur sa sécurité, sans parler de la sensibilité d’une partie de l’opinion à la question des Tatars de Crimée et du fait que ses navires fréquentent assidument les ports ukrainiens, y compris en mer d’Azov