Pourquoi l’Europe sera l’épicentre de la prochaine crise

Sébastien Laye, chercheur associé à l’Institut Thomas More

      

14 février 2019 •


Sebastien Laye analyse les chiffres de la croissance et émet une analyse prospective sur l’Europe. Pour lui, le Vieux Continent pourrait bien être le catalyseur d’une nouvelle crise économique mondiale.

« Ce qui est le plus inquiétant sur le long terme ce sont les limitations de notre politique monétaire – pourtant notre outil de politique économique le plus efficace – alors même que les antagonismes sociaux et politiques ne cessent de croître » : c’est en ces termes que Ray Dalio, l’un des gérants de fonds les plus respectés, alertait récemment ses pairs sur les risques intrinsèques pesant sur l’économie mondiale.

Si les États-Unis sont clairement la locomotive actuelle du monde – sur fond de ralentissement chinois malgré un stimulus sans précédent des autorités politiques locales –, Jérôme Powell, le président de la Fed, hérite d’un bilan pour sa banque de quatre mille milliards de dollars d’actifs, avec un endettement de cent pour un (les vrais fonds propres de la banque centrale ne sont que de 39 milliards). Il est, à dire le vrai, prisonnier d’une économie à peine sortie du soutien monétaire mais qui, à la surface du moins, est la plus performante du globe avec une croissance de plus de 3% (pour une économie partant d’une base de PIB par habitant sans commune mesure avec celle, encore ténue, de la Chine), des investissements en biens fixes et usines au plus haut depuis dix ans.

La réalité américaine est plus prosaïque, avec une Fed qui a réalisé les limites de sa propre politique monétaire et se prépare à un retournement de conjoncture, d’où la réduction de la hausse des taux et la volonté de se ménager des options pour restimuler l’économie dès que nécessaire. L’économie américaine est indéniablement fragile en cas de ralentissement de la conjoncture, du fait du montant des pensions de retraite non financées, des finances publiques de certains États et surtout des bulles spéculatives sur actifs divers qui s’y sont développées.

Mais alors que la plupart des économistes scrutent le moindre signe de ralentissement entre la Chine et les États-Unis, sur fonds de guerre commerciale entre les deux puissances, ils font fi du talon d’Achille de l’économie mondiale, qui est bel et bien l’Europe : la production industrielle des dix-neuf nations de la zone euro s’est récemment effondrée au point le plus bas en dix ans, tandis que cette zone est prise en tenaille entre les pressions des tensions extérieures (guerre commerciale et retour du bilatéralisme agressif) et les escarmouches entre nations de la zone. La disparition de toute coordination et du multilatéralisme commercial rend vulnérable une zone qui ne s’est pas adaptée à cette nouvelle donne. L’expansion pourrait être limitée à 1% en 2019, alors que l’Italie est en récession technique et que l’Allemagne l’a frisée en fin d’année. La France, elle, est sur une trajectoire actuelle de 1,2% mais avec une situation des finances publiques encore plus détériorée.

Cette faiblesse conjoncturelle intervient alors que le stimulus monétaire est encore, bien que de manière réduite, actif : si les Chinois peuvent par exemple injecter des liquidités pour relancer la machine locale de leur crédit face au ralentissement, la BCE n’a aucune marge de manœuvre pour baisser les taux proches de zéro ; tout au plus pourrait-elle mettre un terme au déphasage de son programme d’assouplissement quantitatif : l’Europe, d’un point de vue monétaire, sera ainsi en voie de japonisation et d’aporie des politiques économiques actives. Par ailleurs, elle se refuse – comme l’a illustrée l’incompréhensible décision de la Commission sur la fusion Alstom-Siemens – à endosser une véritable ambition industrielle : les cinq prochaines années nous révèleront si l’Europe s’est résolue à n’être qu’une province des puissances américaines et chinoises, des GAFA et des BATX, ou si elle est devenue une vraie puissance industrielle indépendante.

À l’inverse du ralentissement de 2011-2012, ce ne sont pas des pays périphériques de la zone qui sont aujourd’hui en cause, mais bien en premier lieu la locomotive de l’industrie allemande. Ce ralentissement est magnifié par les toussotements de la consommation en France. Les chocs systémiques possibles (Brexit non ordonné, crises bancaires toujours possibles vu l’état du bilan des banques européennes, crise de la dette italienne, montée des tensions politiques populistes) aggravent pour 2019 la dangerosité des dernières données : à titre d’exemple, la production industrielle a chuté de 0,9% en décembre 2018, une contre-performance sans précédent depuis 2009. Nombre des géants européens comme Alstom, Fiat, L’Oréal, pâtissent déjà du ralentissement chinois et de la guerre commerciale mondiale, ce qui signifie que les exportations ne peuvent pas prendre le relais de la faiblesse de la demande interne européenne. A défaut d’avoir pris à bras le corps ses problèmes structurels et surtout d’avoir capitalisé sur la forte période de croissance en 2015-2018 (propices à des réformes d’envergure), l’Europe pourrait être le catalyseur du prochain ralentissement conjoncturel mondial généralisé.