Loi Blanquer sur l’école • Anatomie d’une déception

Jean-Thomas Lesueur, délégué général de l’Institut Thomas More

        

15 février 2019 •


C’est peu dire que la nomination de Jean-Michel Blanquer au ministère de l’Éducation nationale avait suscité espoirs er confiance chez ceux (nombreux) qui attendaient de faire enfin bouger « le mammouth » éducatif, inefficace, inégalitaire et coûteux. Ses premières décisions, revenant sur nombre de choix calamiteux du précédent quinquennat, furent saluées. Puis le ministre déroula le programme du candidat Macron, avec en particulier le dédoublement des classes en CP et CE1 en zones REP et REP+, mesure bienvenue mais insuffisante à faire une politique dans les zones difficiles. D’autres mesures furent adoptées, le plus souvent ponctuelles et modestes, sans dessiner une véritable vision.

Aujourd’hui, vient le projet de loi « pour l’école de la confiance », actuellement discuté au Parlement. On était en droit d’espérer une loi ambitieuse, systémique, qui change la donne de l’école dans le sens d’une plus grande liberté dans le système, d’une plus grande autonomie des acteurs, d’une plus grande exigence sur les résultats – selon les termes mêmes du président et du ministre au début du quinquennat. Las, on en est loin avec un texte qui relève du « fourre-tout législatif » et ne développe toujours aucune vision forte de l’école. Au regard des réactions qu’il suscite, on est plus proche d’une nouvelle crise de confiance que de l’avènement d’une « école de la confiance ». Anatomie d’une déception…

L’un des points les plus âprement discutés est l’établissement d’une sorte de « devoir d’exemplarité » des enseignants. Les syndicats et la gauche crient à l’embrigadement. Au vrai, on comprend surtout mal la portée et l’intention de la mesure. S’il s’agit d’une forme de réponse aux enseignants qui avaient pointé, en septembre dernier, le manque de soutien de leur hiérarchie face à des élèves et des parents violents, elle semble totalement déconnectée. La question des violences scolaires, totalement absente du texte, appelle des réponses autrement plus fermes – notons que le plan du gouvernement de lutte contre ces violences, plusieurs fois annoncé, a de nouveau été reporté). Une réponse réellement à la hauteur devrait s’attacher à agir en amont et en aval : en amont avec un dispositif de responsabilisation des parents, en aval avec un système de sanctions quand cela est nécessaire. Il faut refaire des parents les premiers éducateurs de leurs enfants. Cela se traduit par leur plus grande implication dans la scolarité de ces derniers, par le biais d’un échange quotidien avec les enseignants, une concertation systématique et des ateliers de parentalité. En aval, il doit être possible de sanctionner les parents qui ne sont pas capables d’assumer leurs devoirs. Il peut alors être envisagé une sanction financière contre eux en cas de violences ou de dégradations de la part de leurs enfants.

L’abaissement de l’instruction obligatoire à trois ans était la raison initiale de la rédaction de cette loi. Au vrai, à l’heure où 98,9% des enfants de cet âge fréquentent déjà les bancs de l’école, cette mesure est surtout symbolique. De plus, contrairement à ce qu’affirme le ministère sur l’existence d’une corrélation entre fréquentation d’un établissement préélémentaire et performance des élèves, rien ne permet d’affirmer que la mesure produira une amélioration significative du niveau des petits élèves français : il n’est qu’à le comparer à celui des élèves des autres pays européens dans lesquels la scolarité ne commence généralement qu’à six ou sept ans (Finlande, Estonie, Allemagne, etc.). C’est aussi un peu de liberté qui s’envole pour les parents qui faisaient le choix de ne scolariser leurs enfants qu’à six ans et l’impératif égalitaire qui s’impose. Il serait plus judicieux de s’inspirer des pratiques pédagogiques des pays qui performent dans le classement PISA par exemple. D’autre part, les collectivités auront l’obligation de participer aux dépenses de fonctionnement supplémentaires engendrées dans les maternelles privées. Certaines le font déjà mais ce n’était pas obligatoire jusque-là. Il est prévu un accompagnement financier de l’État pour compenser ces dépenses. Reste à savoir s’il sera suffisant à combler ces nouvelles dépenses imposées aux collectivités.

Le texte autorise également le recours à l’expérimentation dans les écoles publiques et les écoles privées sous contrat. Il permet timidement d’étendre les domaines d’expérimentation à la répartition du volume des horaires d’enseignement et aux procédures d’orientation des élèves. Quelle déception au regard des promesses électorales d’Emmanuel Macron qui parlait de « liberté des acteurs locaux » ! On est bien loin d’une vraie autonomie qui aurait pour effet de responsabiliser les chefs d’établissements et les équipes pédagogiques en laissant aux enseignants la marge suffisante pour qu’ils puissent agir librement dans la gestion de leurs classes et de leurs élèves. L’objet d’une expérimentation réellement ambitieuse aurait été d’accorder aux équipes enseignantes une totale autonomie pédagogique de dix départements pendant trois ans, par exemple, avec des objectifs de résultats clairement établis. Exigeant sur l’objectif, souple sur les moyens : voilà ce qui serait innovant dans l’Éducation nationale…

Dernier exemple du manque d’ambition du texte : le système d’évaluation. Le remplacement du CNESCO (Conseil National d’Evaluation du Système Scolaire) par un Conseil d’évaluation de l’école a déjà suscité de vives critiques, pour certaines à juste titre. Cette nouvelle instance analysera les résultats de ces évaluations et définira « les modalités de leur publicité ». Evaluer les établissements permet de juger de l’efficacité de leurs méthodes et publier les résultats peut avoir des effets positifs sur leurs performances. Cependant, pour être vraiment pertinent, il aurait fallu laisser sa totale indépendance à ce nouveau conseil. En effet, le ministère ne peut être à la fois prescripteur et auditeur.

On le comprend donc, le projet de loi Blanquer a de quoi décevoir ceux qui espéraient de vrais changements dans l’école. Hélas, il se révèle un texte pusillanime et plat. L’« école de la confiance » ne peut se bâtir sans vision…