Droits d’auteur et Intelligence artificielle • Les GAFA vont vouloir développer leurs propres médias

Cyrille Dalmont, chercheur associé, et Jean-Thomas Lesueur, délégué général de l’Institut Thomas More

        

25 mars 2019 •


Avec ou sans l’adoption de la directive européenne sur les droits d’auteur, la guerre de l’Intelligence artificielle aura bien lieu.

Le long et pénible processus d’adoption de la directive « droits d’auteur » à Bruxelles arrive-t-il à son terme ? Le 26 mars prochain, le Parlement européen devra se prononcer sur un texte de compromis obtenu de haute lutte entre la Commission, le Conseil et le Parlement. Il vise notamment à créer un « droit voisin » du droit d’auteur pour les éditeurs de presse, permettant ainsi aux médias de se faire rémunérer par les agrégateurs d’informations (Google) ou les réseaux sociaux (Facebook). Il a pour autre objectif de renforcer la position de négociation des créateurs et ayant-droits face aux plateformes comme YouTube ou Tumblr, qui utilisent leurs contenus.

Si médias, journalistes, artistes et plus globalement créateurs en tous genres peuvent se réjouir de ce compromis, ils ne devraient le faire ni trop fort, ni trop longtemps. C’est une bataille qu’ils sont en passe de remporter, selon toute vraisemblance, pas la guerre. Car la guerre des « droits d’auteur » est devant eux. D’abord parce les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), visés par la directive, vont s’empresser d’accroître le développement de leurs propres médias et chercher ainsi à se passer des médias traditionnels et de leurs contenus. Ensuite parce qu’il est bien possible que la notion de « droits d’auteur » elle-même soit bientôt obsolète avec la généralisation de la création automatique de contenus par des intelligences artificielles (IA).

On sait que c’est déjà le cas dans bien des rédactions de quotidiens, de magazines, d’émissions de télévision à travers le monde, qui utilisent de plus en plus d’outils autonomes – sans que leurs lecteurs ou leurs téléspectateurs en soit informés. En Chine a été lancé au mois de novembre dernier un journal télévisé dont le présentateur est une IA. On a appris il y a quelques semaines que la société OpenIA avait créé un générateur de texte capable d’imiter différents styles d’écriture. La chroniqueuse du Guardian qui a pu le tester a conclu : « Une IA écrit exactement comme moi. Préparez-vous à l’apocalypse des robots »… Devant le risque de voir son programme mis au service de campagnes de désinformation, la société a décidé de ne pas le rendre public. Jusqu’à quand ?

De graves questions juridiques et éthiques

Dans le champ artistique, le premier album musical entièrement composé par une IA, I Am AI, est apparu dans les bacs en août 2017. La première toile peinte par une IA, intitulée Edmond de Belamy, a été vendue chez Christie’s en octobre 2018. Au mois de septembre, c’était le premier ouvrage né d’une expérimentation de création littéraire réalisée par un réseau de neurones artificiels, 1 the Road, qui était lancé par l’éditeur parisien Jean Boîte à grands renfort de publicité.

Bien sûr, des commentateurs ont vu dans certaines de ces annonces des coups de communication à peu de frais et ont discuté la réalité de leur portée technologique. Il n’empêche que nous sommes aux portes de transformations qui posent de graves questions politiques, juridiques et éthiques : l’information et la création peuvent-elles être livrées à des machines sans limites ni garde-fous ? Peut-on se passer de la liberté, du libre-arbitre, de l’exercice conscient et assumé de la subjectivité, qu’elles réclament pour être fécondes ? Par qui seront portées la pluralité de la pensée et des opinions ou la contradiction ? Que deviendront auteurs, artistes, créateurs, journalistes privés de droits d’auteurs, de redevances, voire in fine de travail ?

Ces questions sont plus graves encore que celles que pose, par exemple, la robotisation de l’industrie, car elles ne touchent pas seulement les équilibres économiques et sociaux de nos sociétés…, elles impactent la vie démocratique, le débat contradictoire, la liberté d’expression. Plus profondément encore, elles fragilisent notre vision de l’homme comme être « doué de liberté ».

Depuis Aristote, toute la politique en Occident est bâtie sur la figure de l’homme comme animal politique. Plus de vingt siècles de civilisation ont conduit à des modèles fondés sur la liberté et la dignité de la personne. Ceux-ci sont bien sûr imparfaits et assurément en crise aujourd’hui, ce que les Chinois ne cessent de pointer, et le doute démocratique gagne de plus en plus d’esprits.

Un pictogramme obligatoire

Faut-il abdiquer pour autant ? Faut-il mettre volontairement en péril la liberté d’information et de création, le droit à la critique, à la pensée divergente, aux idées « out of the box », qui constituent une part précieuse de nos libertés collectives ? Faut-il céder à une forme de servitude volontaire et donner raison aux alarmes de La Boétie qui voyait le « secret de toute domination » dans le fait de faire participer les dominés à leur domination ?

Il est temps que ces questions soient débattues haut et fort, au grand jour, et que l’IA et les enjeux liés à son développement soient discutés au bon niveau : non pas technique mais politique, éthique et culturel. Il y a urgence. En attendant, que faire concrètement ?

La liberté de chacun de pouvoir choisir d’écouter, de lire ou de regarder la production intellectuelle d’une IA ou non doit être respectée. Pour cela, il pourrait être facilement créé un pictogramme physique et numérique obligatoire pour tout contenu issue d’une IA. Ce pictogramme permettrait non seulement d’informer les lecteurs, auditeurs ou consommateurs mais également d’imposer par la voie de la réglementation des filtres à contenu en provenance d’IA. Leur usage serait libre mais les citoyens auraient ainsi la possibilité d’activer ces filtres sur leurs télévisions, leurs radios, leurs PC, leurs smartphones, leurs tablettes, leurs navigateurs ou les réseaux sociaux.

Cette mesure technique, rapide à mettre en place pour un peu que le législateur s’en saisisse, loin de ralentir le progrès, permettrait simplement de préserver la liberté de choix et d’information du citoyen tout en garantissant la pluralité de la production intellectuelle humaine. Elle ne réglerait pas tout mais serait déjà un premier pas.