En Italie, le nombre d’immigrés clandestins arrivés par la mer a chuté de 80%

Interview de Jean-Thomas Lesueur, délégué général de l’Institut Thomas More

      

3 juillet 2019 •


Carola Rackete, capitaine du navire humanitaire Sea Watch, a été arrêtée par la police italienne après avoir forcé le blocus mis en place par Matteo Salvini. Certains voient en elle une héroïne. Est-ce un sentiment partagé par la plupart des Italiens ? Les ONG sont soupçonnées de faciliter l’immigration, parfois par idéologie…

Les unes après les autres, les enquêtes montrent que, dans leur majorité, les Italiens soutiennent la politique migratoire du gouvernement italien. Sur un ton désolé, l’institut statistique européen Eurostat a été obligé de constater, dans son Eurobaromètre du printemps 2018, que « l’attitude de l’Italie à l’égard de l’immigration est plus négative que la plupart de ses voisins ». Par exemple, 74% des Italiens y considèrent que l’immigration entraîne des taux de criminalité plus élevés, 58% que les immigrés occupent des emplois « d’origine autochtone », 62% qu’ils constituent un fardeau pour le système de protection sociale : des chiffres systématiquement supérieurs à la moyenne de l’Union européenne.

Dès lors, il est logique que six Italiens sur dix suivent Matteo Salvini, contre trois sur dix qui soutiennent Carola Rackete (sondageTecné pour Quarta Repubblica, 2 juillet 2019). En Italie, les ONG no border n’ont pas bonne presse dans la population. D’abord, parce qu’elles sont pour la plupart étrangères (SOS Méditerranée, qui avait affrété l’Aquarius, est basée en France et Sea Watch est allemande) et que les Italiens trouvent qu’elles pourraient aller mener leurs actions ailleurs. Ensuite, parce que Matteo Salvini les a explicitement pointées du doigt dès son arrivée au pouvoir en juin 2018. Elles sont un peu son « meilleur ennemi »… avec Emmanuel Macron !

Cela dit, il a des arguments et n’est pas le seul à les mettre en cause. Rappelons que dans une note interne de décembre 2016, dévoilée par le Financial Times, l’agence européenne Frontex accusait les ONG d’avoir contribué à entretenir les flux d’immigrés clandestins et, dans certains cas, de collusion avec les passeurs libyens. Ces associations ont démenti avec force mais un petit fait prouve que Frontex n’était sans doute pas loin de la vérité : courant 2016, la baisse observée par les bâtiments qui croisaient en mer dans le cadre de l’opération Sophia du nombre d’appels de détresse a coïncidé avec l’augmentation du nombre des bateaux affrétés par les ONG dans la zone…

Pourquoi Matteo Salvini a-t-il mis en place le blocus ? Dans un rapport publié en mai dernier, l’Institut Thomas More alertait sur les carences de l’Union européenne au niveau de la surveillance de ses frontières extérieures…

Que cela plaise ou non aux partisans de l’immigration sans limites, il faut d’abord rappeler que ce que vous appelez un « blocus » et qui est en fait le droit élémentaire pour un pays souverain de contrôler sa frontière et de dire qui entre et qui n’entre pas, cela marche : le nombre d’immigrés clandestins arrivés en Italie par la mer a chuté de 80% entre 2017 et 2018, passant de 120 000 à 23 000 personnes. Ce résultat n’est pas imputable qu’à Matteo Salvini, il l’est aussi au gouvernement de Paolo Gentiloni, issu du Parti démocrate, qui avait signé en février 2017 un mémorandum d’entente avec la Libye.

Plus globalement, la crise de 2015-2016 aura au moins obligé les dirigeants européens à ouvrir les yeux sur la nécessité de « garder la frontière ». Il ne peut y avoir d’ensemble politique constitué sans frontières. C’est vrai pour les nations, ça l’est aussi pour l’Union européenne – même si sa nature politique indéterminée complique les choses. Et l’état d’esprit a tout de même évolué : par exemple, le Conseil européen du 28 juin 2018 affirmait la nécessité de limiter « les arrivées de migrants par un contrôle renforcé des frontières extérieures » et d’accélérer « les retours des migrants en situation irrégulière ».

Dans le rapport que nous avons publié en avril, nous avons montré que, sur la base de ce consensus, il était possible de renforcer le contrôle et la surveillance des frontières extérieures en mutualisant les moyens à l’échelon européen mais en laissant les États membres agir souverainement sur leur frontière. Par exemple, nous pensons que la création d’un corps de dix mille garde-frontières et de garde-côtes au sein de l’agence Frontex n’est pas la bonne réponse car il ne faut pas centraliser et « communautariser » cette question. Nous avons plutôt proposé la création d’un fonds financier abondé par l’ensemble des États membres, qui manifeste ainsi la solidarité européenne et qui permet de financer l’embauche et l’équipement de garde-frontières par les pays qui constituent la frontière extérieure de l’UE (au premier rang desquels la Grèce, l’Italie et l’Espagne). Il faut responsabiliser ces pays et leur donner les moyens d’agir. On le leur doit et ce serait un message positif qu’on leur enverrai.

La gestion des flux migratoires et de l’octroi du droit d’asile doit-elle selon vous être exclusivement laissée aux Etats-membres ? Ou l’Union a un rôle à jouer ?

Favorables à une Union toujours plus intégrée, certains, comme la Commission européenne ou Emmanuel Macron, souhaitent une « communautarisation » accrue des politiques migratoires. C’est une mauvaise idée pour trois raisons au moins.

La première est que la problématique migratoire, en ce qu’elle touche la question identitaire particulièrement sensible en Europe, réclame d’être traitée à l’échelon « politique » par excellence, celui des États-nations. La deuxième, directement liée à la première, est que la sensibilité du sujet pour les populations européennes exige que les responsables qui pilotent ces politiques soient facilement identifiables par le citoyen. Le fameux « déficit démocratique » de l’UE interdit qu’un tel transfert de compétences soit envisagé. La troisième raison est qu’il est permis de s’interroger sur l’efficacité sur le terrain d’une méga-agence, Frontex, certes refondée en 2016 et dotée de moyens humains et financiers accrus mais entité composite (27 nationalités et 24 langues), à la lourdeur logistique et administrative forcément pesante.

L’objectif doit plutôt être de faire renaître la solidarité entre États membres en respectant leur souveraineté et en les sensibilisant à leur intérêt commun. Il faut donc concentrer l’Union dans les domaines sur lesquels elle apporte une authentique valeur ajoutée – avec les bons moyens d’action : mutualiser les moyens, comme je viens de le dire, pour aider les pays de première ligne à mieux contrôler leurs frontières ; mettre sa masse critique au service de la conclusion d’accords avec certains États tiers par lesquels transitent les migrants (sur le modèle de l’accord UE-Turquie de mars 2016) et d’accords de réadmission (comme c’est le cas actuellement avec la Tunisie) ; élargir et améliorer l’usage du règlement Eurodac (qui permet de savoir si un demandeur d’asile a déjà formé une demande dans un autre État) ; adopter une liste commune de « pays tiers sûrs » et de « pays d’origine sûrs ».

Dans son bras de fer avec l’Union européenne, Matteo Salvini menace de ne pas respecter le système de Dublin, qui prévoit que le premier État membre où une demande d’asile est déposée est compétent pour instruire la demande. Est-il en droit de le faire ? Quelles seraient les conséquences ?

Le règlement de Dublin est l’une des principales pommes de discorde de la question migratoire en Europe. Matteo Salvini sait que sa menace porte parce qu’elle inquiète les autres États membres, que le règlement avantage. Pourquoi ? Schématiquement, parce qu’il permet à la France par exemple de reconduire en Italie un débouté du droit d’asile, si celui-ci a d’abord déposé une demande là-bas. Mécaniquement, cela fait que les pays qui sont en « première ligne » (Italie mais aussi Grèce et Espagne) se retrouvent à devoir gérer ces demandeurs d’asile que les pays qui sont en « deuxième ligne » sont trop heureux de renvoyer. Cela crée une situation qui est objectivement inégale.

Pour autant, et c’est certes plus facile à dire quand on est français que quand on est italien, la solution n’est pas dans l’abandon du règlement car le désordre qui en résulterait ne ferait qu’ajouter à la confusion de la question migratoire en Europe, multiplierait les comportements de forum shopping de la part des demandeurs d’asile (qui est le vrai problème de fond) et se heurterait à une opposition frontale de l’écrasante majorité des États membres.

L’objectif doit être de limiter au maximum l’errance des demandeurs d’asile à travers l’Europe. Ce problème pourrait être assez largement résolu par la subordination du traitement d’une demande à un placement en centre de rétention du demandeur d’asile. Le problème est que Matteo Salvini ne veut pas de cette solution, alors que la Commission européenne a proposé que les coûts en infrastructures et en personnels de ces centres soit pris en charge par l’Union européenne…