Le système de crédit social · Comment la Chine évalue, récompense et punit sa population

Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur associé à l’Institut Thomas More, co-auteur de La Chine e(s)t le monde (ed. Odile Jacob, 2019)

Juillet 2019 • Note 36 •


Le « système de crédit social » chinois consiste à évaluer, récompenser et punir les citoyens selon leur comportement. Ce projet, né au moment où Pékin préparait son entrée à l’OMC, s’inspirait alors des systèmes occidentaux d’évaluation des capacités d’emprunts et de remboursement des entreprises et des ménages. Il a cependant connu une inflexion majeure ces dix dernières années sous l’effet de l’idéologie caractéristique de la Chine contemporaine. Pékin prétend maintenant être « leader mondial » dans le domaine du « crédit social », et propose de diffuser ces pratiques à l’étranger, notamment dans le cadre du projet des Nouvelles Routes de la Soie. Il est urgent de s’interroger sur ce que le « système de crédit social » dit de la culture politique chinoise.


Le « système de crédit social » (SCS, en chinois : 社会信用体系, shehui xinyong tixi), projet gouvernemental chinois qui vise à évaluer et noter les citoyens ainsi que les personnes morales (publiques ou privées) suscite inquiétudes et incompréhensions en Occident. L’adjectif « orwellien » revient avec insistance sous la plume des chercheurs et des commentateurs, ainsi que la référence à la série américaine Black Mirror, comme si ce qui se profilait avait déjà été appréhendé par des œuvres romanesques ou télévisuelles occidentales d’anticipation – ce qui est peut-être une façon de rabattre de l’inconnu sur du connu, du réel sur du fictionnel et de paraître s’effrayer tout en se rassurant. Cependant, c’est une lapalissade, ce projet s’inscrit dans un contexte culturel, social et politique propre à la Chine. Malgré la fascination de Pékin pour la technologie numérique qu’elle trahit, cette initiative ne peut être comprise sans s’intéresser à l’histoire longue ni se pencher sur la nature de la gouvernance impériale puis communiste du pays. C’est seulement par l’explicitation de cet arrière-plan culturel et historique que ce projet devient intelligible.

Inscrire ce projet dans l’histoire et la culture chinoises ne vise pas à relativiser les critiques qu’on peut porter à son encontre. Cela permet au contraire de mesurer l’écart qui sépare les projets civilisationnels occidental et chinois, écart qui restera important tant que les Occidentaux, et les Européens en particulier, ne renonceront pas à ce qu’ils sont, par exemple en cédant à la fascination qu’exercent parfois sur ses élites les perspectives offertes par la technologie de contrôle et de manipulation des populations, au moment où la démocratie représentative est en crise.

Cependant, il est d’autant plus aisé de mesurer cet écart que le SCS chinois s’est d’abord développé sous l’effet d’une interaction entre Américains et Chinois au moment où la Chine négociait avec la communauté internationale les termes de son entrée au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Conçu d’abord comme un projet d’ampleur limitée visant à faciliter les échanges et les transactions financières entre la Chine et l’étranger, puis à l’intérieur de la Chine, le SCS a pris une toute autre dimension sous l’effet de l’idiosyncrasie sino-communiste, et s’est transformé en un projet de société impressionnant et novateur.

S’il est encore trop tôt pour savoir si le régime chinois aura les moyens d’appliquer efficacement les mesures qu’il envisage de prendre, le SCS dans ses intentions et dans ses premières manifestations, notamment au niveau local, permet d’ores et déjà de comprendre certains aspects de ce que serait une gouvernance chinoise, non seulement en Chine, mais aussi à l’étranger, lorsque Pékin occupera, comme il en a l’ambition, le « centre de la scène mondiale ».

 

Un système qui vise à rendre la société chinoise « plus civilisée » et « plus harmonieuse »

Le SCS est présenté par le gouvernement chinois comme une moyen d’accroitre le niveau d’intégrité morale des citoyens en vue de faciliter et de fluidifier les transactions économiques et financières. Selon Pékin, la mise en place d’un tel système sera un élément important dans l’avènement d’une société chinoise « plus civilisée » et « plus harmonieuse ». Dans un contexte où le niveau de « confiance » entre acteurs économiques de la société chinoise est jugé trop bas par les autorités, le gouvernement veut se doter d’outils permettant de restaurer cette confiance. Ce projet s’inscrit dans un contexte où le secrétaire-général du Parti et président de la République Xi Jinping vise à la restauration des pratiques confucéennes « vertueuses » au sein de la société chinoise.

Selon les documents officiels du Conseil d’État (le gouvernement), le SCS devra être mis en place dès 2020 au niveau national. Il s’agira alors d’évaluer l’ensemble des citoyens mais aussi les personnes morales (entreprises, voire certains établissements publics) afin de distinguer ceux qui méritent qu’on leur fasse confiance et ceux qui ne le méritent pas. Ainsi, selon le journal officiel Global Times du 13 juin 2019, qui cite des « analystes », le SCS aidera à construire « un pays honnête et ordonné qui rendra la vie plus facile pour les gens honnêtes tandis que les gens discrédités rencontreront des difficultés dans tous les domaines » (1).

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