D’une guerre froide à l’autre • Mise en perspective des relations Moscou-Ankara

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

       

7 octobre 2019 •


Il ne se passe guère d’évènement dans le Bassin de la mer Noire, au Grand Moyen-Orient ou dans l’hinterland eurasiatique qui, d’une manière ou d’une autre, n’implique pas la Turquie. Au cours de la Guerre Froide, son rôle était essentiel, ce qui ne doit pourtant pas occulter les crises intervenues dans ses rapports avec les Occidentaux. Au sortir ce conflit, l’ouverture du Caucase et de l’Asie centrale a généré de nouvelles possibilités pour la politique étrangère turque. Homme-clef du retour à une forme de démocratie, Turgut Ozal incarne alors un eurasisme qui semble compatible avec les alliances occidentales. Inversement, la Turquie fait figure de rivale de la Russie dans l’espace post-soviétique. Pourtant, la guerre du Golfe (1991) et la montée en puissance de la question kurde sont le point de départ d’une longue détérioration de l’alliance turco-américaine. En revanche, les relations avec la Russie ont connu ces dernières années une amélioration spectaculaire dont témoignent les rencontres bilatérales, la livraison des S-400 et les sommets Moscou-Téhéran-Ankara relatifs à la Syrie. En toile de fond, des relations énergétiques étroites (gaz et nucléaire civil), la volonté de stabiliser à son profit la situation régionale et une communauté de ressentiments à l’égard de l’Occident. Faut-il se préparer à un renversement des alliances ? Dans la nouvelle guerre froide qui se précise, le basculement de la Turquie vers une Eurasie sino-russe modifierait la corrélation des forces. A tout le moins, la chose doit être envisagée. Aussi importe-t-il de mettre en perspective les relations turco-russes.

Du kémalisme à la Guerre Froide

Sur les temps longs de l’histoire, l’étude de ces relations met en évidence le grand nombre des guerres qui ont opposé les deux empires. Il est vrai que la fin de l’Empire ottoman et la révolution bolchévique ont ensuite renouvelé la donne diplomatique et militaire. Réunis par leur opposition à l’Angleterre et aux puissances occidentales, Mustafa Kemal et les chefs bolcheviks trouvent alors un terrain d’entente. Ainsi une délégation turque est-elle présente au congrès de Bakou (1-8 septembre 1920), lorsque Grigori Zinoviev, l’homme du Komintern, lance un appel à l’Orient et au djihad. L’année suivante, le traité de Moscou (16 mars 1921) est signé. Afin d’empêcher que Français et Britanniques conservent le contrôle des détroits turcs (Bosphore et Dardanelles) et appuient les « armées blanches », les Bolcheviks livrent de l’or et des armes à Mustafa Kemal. Quatre ans plus tard, l’URSS et la Turquie républicaine, solidement établies, passent un traité d’amitié et de neutralité (27 décembre 1925). Ce sont les ambitions géopolitiques de Staline, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, qui pousseront la Turquie à se tourner vers les Etats-Unis et l’Occident. Voulant la contraindre à lui céder des bases militaires dans la région des détroits ainsi que les districts de Kars et Ardahan (Anatolie orientale), Staline dénonce le traité de 1925. Pour contrer ces pressions géopolitiques, les Etats-Unis envoient un bâtiment de guerre en Turquie et ils l’intègrent au plan Marshall (5 juin 1947). Dans l’intervalle, la doctrine Truman a mentionné la Grèce et la Turquie parmi les « peuples libres » auxquels les Etats-Unis apporteront leur aide. L’importance géostratégique de la péninsule anatolienne et la participation militaire de la Turquie à la guerre de Corée (1950-1953) lui ouvre les portes de l’OTAN (1952).

Au cours de la Guerre Froide, la Turquie est à la fois la sentinelle orientale de l’OTAN, sur le flanc sud de l’URSS, et un balcon septentrional qui surplombe le monde arabe. Celui-ci est alors gagné par le nassérisme et une forme de nationalisme pro-soviétique. De fait, l’URSS ne craint pas d’encourager le panarabisme, sans véritablement prendre en compte les contrecoups islamistes. L’alliance occidentale avec la Turquie n’est pas un long fleuve tranquille : voir les coups d’Etat militaires turcs et leurs conséquences ainsi que l’invasion de Chypre et les crises avec la Grèce. Mais elle tient. Au sortir de la Guerre Froide, Ankara cultive des ambitions dans le Caucase et en Asie centrale, la synthèse turco-islamique développée sous les militaires et le pantouranisme devant être les véhicules de l’influence turque dans l’Eurasie post-soviétique. A Washington, nombre d’officiels voient en la Turquie kémaliste la réponse adéquate au défi déjà posé par la révolution islamique iranienne de 1979 (le khomeynisme) et ses retombées dans l’ensemble du Moyen-Orient, le djihadisme de facture chiite stimulant le sunnite. Dans les années 1990 est même envisagé un « triangle » entre Washington, Jérusalem et Ankara destiné à dominer le Grand Moyen-Orient, de la Méditerranée à l’Asie centrale. En revanche, les ambitions turques incommodent la Russie. Bien que plongée dans une crise multiforme, celle-ci est décidée à défendre son « étranger proche », dans le Caucase et en Asie centrale. Ne disposant pas de la masse critique nécessaire, la Turquie ne peut réaliser ses ambitions eurasiatiques. Il reste que les antagonismes turco-russes auront persisté au-delà de la Guerre Froide.

Les incertitudes de l’après-Guerre Froide

En parallèle, les premiers signes d’une détérioration des relations turco-américaines sont observables dès les années 1990 : la guerre du Golfe et la montée des revendications kurdes en Irak, avec ses conséquences en Anatolie, suscitent la colère d’Ankara. Déjà, politiques et militaires turcs éprouvent le sentiment que les Occidentaux ne prennent pas suffisamment en compte leurs intérêts de sécurité. Au vrai, il faut bien convenir du fait. Si la crise irakienne de 2002 et la guerre qui a suivi coïncident avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement), c’est moins l’identité politico-religieuse de ce parti que les développements de la question kurde qui endommagent l’alliance turco-américaine. Nonobstant la volonté de Recep T. Erdogan de transiger, les parlementaires refusent aux Américains l’utilisation du territoire turc comme voie d’accès au théâtre irakien (2003). Par la suite, les ambitions moyen-orientales de Recep T. Erdogan, désireux d’exploiter les possibilités du « Printemps arabe » et la guerre en Syrie (2011) ouvrent la perspective de nouvelles convergences entre Turcs et Occidentaux, non sans malentendus réciproques. Inversement, Ankara et Moscou soutiennent des camps opposés en Syrie, ce qui provoque de fortes tensions.

A l’automne 2015, la violation de l’espace aérien turc par un bombardier russe, sitôt abattu par deux F-16 turcs, laisse craindre une dangereuse escalade militaire entre Ankara et Moscou. Quand Vladimir Poutine dénonce un « coup de poignard » dans le dos, Recep T. Erdogan veille à consolider ses appuis à l’Ouest (des missiles Patriot ont été précédemment déployés par les alliés européens). C’est la conjonction de deux événements qui détermine ensuite un retournement de situation. D’une part, le surgissement de l’Etat islamique à l’été 2014,  dans une sorte de « Sunnistan » syro-irakien, conduit à la formation d’une coalition américano-occidentale. Pour mener les combats au sol, les Occidentaux, au grand dam d’Ankara, sont conduits à jouer la carte kurde : branche armée du PYD (Parti de l’union démocratique), le YPG constitue le fer de lance des Forces démocratiques syriennes. D’autre part, le coup d’Etat raté de militaires turcs, disciples de Fethullah Gülen, le 15 juillet 2016, bouleverse la situation politique interne et externe.  Recep T. Erdogan est persuadé de l’implication américaine et demande l’expulsion de Fethullah Gülen. Vladimir Poutine saura instrumentaliser cette conjonction et pousser l’avantage.

Le temps des convergences russo-turques

Si l’envoi d’une lettre dans laquelle Erdogan formulait ses « regrets », à la fin du mois de juin, avait précédemment permis d’amorcer une réconciliation, la rapidité avec laquelle le président russe apporte son soutien à son homologue turc, le 15 juillet 2016, imprime un nouveau cours aux relations turco-russes. Le 9 août suivant, Vladimir Poutine est le deuxième chef d’Etat, après le président du Kazakhstan, à rencontrer Recep T. Erdogan, en visite à Saint-Pétersbourg. Ce dernier donne du « cher ami » au président russe et le remercie du « soutien moral » qu’il lui a apporté au cours de cette épreuve. Dans le même temps, le président turc et ses proches vilipendent les Etats-Unis et l’Union européenne, accusés de complaisance à l’égard des gülénistes et des putschistes. Très vite, la réconciliation a des effets économiques : les flux touristiques russes reprennent et, en sens inverse, les exportations agricoles turques trouvent place sur les étalages des magasins russes (non sans restrictions). Depuis, le projet de gazoduc Turkish Stream, annoncé en décembre 2014 et reporté un an plus tard, a pris forme. Sur le plan régional, Ankara lâche les combattants d’Alep moyennant l’amorce d’une zone de sécurité turque à l’ouest de l’Euphrate. Ensuite, le « processus d’Astana » qui associe la Russie, l’Iran et la Turquie met en place des « zones de désescalade », toutes tombées depuis en les mains du régime de Damas. Il ne reste que la province d’Idlib, considérée comme une zone d’influence turque mais aujourd’hui bombardée par les forces de Damas et leur protecteur russe.

A Idlib, en septembre 2018, Russes et Turcs se sont provisoirement entendus sur le maintien provisoire du statu quo. Si le régime de Damas et l’Iran y sont hostiles, il importe de comprendre que les convergences turco-russes dépassent la question syrienne. On sait l’importance des facteurs énergétiques, i.e. les importations turques de gaz et la construction d’une centrale nucléaire russe sur la côte méridionale de Turquie. A ces intérêts bilatéraux s’ajoute l’achat par la Turquie de batteries de S-400, un contrat de 2,5 milliards de dollars dont la moitié est financée par un prêt russe : ces défenses anti-aériennes et antimissiles ont été livrées entre juillet et septembre 2019. Ce contrat est dénoncé par les dirigeants américains pour lesquels de telles armes sont incompatibles avec la défense intégrée de l’OTAN et le déploiement de F-35 dans l’espace aérien turc. Aussi la Turquie, entre autres sanctions, a-t-elle été évincée de ce programme aéronautique (juillet 2019). Du point de vue russe, il y a un intérêt évident à détacher la Turquie de l’orbite américaine et à ébranler la cohésion de l’OTAN. Quant à la dérive de la Turquie vers la Russie, faut-il parler de la fuite en avant d’un pouvoir à caractère autocratique et personnel ? Les jeux tactiques et alliances circonstancielles visant à s’extraire du théâtre syrien vont-ils désormais au-delà des objectifs initiaux ? La thématique d’un axe Moscou-Ankara et d’un ralliement à l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS) laisse dubitatif. Il reste que les observateurs avertis soulignent l’influence à Ankara de cercles militaro-nationalistes et eurasistes qui, regardant vers l’Est et les nouvelles routes de la soie, songent à une « OTAN eurasiatique ».

En guise de conclusion

En guise de conclusion, on ne peut que rappeler l’importance géostratégique du territoire turc : péninsule entre Mer Noire et Méditerranée orientale, la Turquie est également le flanc-garde de l’OTAN en mer Noire, face à la Russie, et sa position est déterminante pour intervenir au Proche-Orient. Cela pour dire que la Turquie, d’un point de vue occidental, ne saurait être purement et simplement passée par pertes et profits. En l’état des choses, les dirigeants américains excluent d’ailleurs une expulsion de l’OTAN, leurs homologues turcs ne cessant pour leur part de clamer leur attachement à cette alliance. Il est vrai que la Turquie, privée d’une telle garantie de sécurité, verrait son poids propre diminuer. Dans le rapport dissymétrique qu’elle entretient avec la Russie, son pouvoir de négociation en serait restreint. Il reste que la diplomatie du S-400 a permis à Vladimir Poutine d’enfoncer un coin à l’intérieur de l’OTAN, ce qui fragilise cette dernière. En jouant dans la main du président russe, Recep T. Erdogan a remis en cause le lien de confiance entre alliés, l’interopérabilité entre les forces de ces pays et les objectifs globaux qu’ils servent. Bref, les convergences tactiques russo-turques ont des effets qui vont au-delà du simple opportunisme.

Il importe certes de conserver des relations avec la Turquie, au titre de la défense collective, et de ne pas insulter l’avenir. La chose est également vraie pour l’Union européenne qui compte sur Ankara pour endiguer les flux de réfugiés syriens. Bruxelles a en main d’importantes cartes économiques. Pourtant, d’autres options stratégiques sont à envisager. Avec l’élargissement de l’OTAN, les Etats-Unis et leurs alliés européens disposent d’une large ouverture sur la mer Noire ; une coopération approfondie avec l’Ukraine pourrait l’accroître encore. Au Moyen-Orient, le retour d’expérience de la coalition contre l’Etat islamique met en valeur l’importance des bases en Jordanie, aux Emirats arabes unis ainsi qu’au Qatar. Les Kurdes ne peuvent non plus être oubliés. Enfin, le rapprochement des dernières années entre la Grèce, Chypre et Israël doit être pris en compte. Si les tenants et aboutissants en sont d’abord énergétiques, ce format a une dimension stratégique que les Etats-Unis et l’Union européenne auraient tort de sous-évaluer. Répétons-le : l’importance de la Turquie prime, ce qui implique la recherche de possibles compromis. Cependant, tout ne dépend pas de la bonne volonté des puissances occidentales. Il faut donc anticiper.