Ce n’est pas le rôle de l’État de dire quel est le bon et le mauvais islam

Sophie de Peyret, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

10 décembre 2019 •


Dans un entretien à Causeur, Sophie de Peyret, chercheur associé à l’Institut Thomas More, défend les propositions de son rapport récemment publié, parmi lesquelles l’inscription des racines chrétiennes de la France dans le droit et l’interdiction de l’abattage sans étourdissement.


Votre rapport « L’islam en France : le temps des solutions » liste 35 propositions. Globalement, identifiez-vous un problème d’intégration ou un problème spécifique à l’islam en tant que religion ?

Une chose est sûre : il y a un problème d’intégration. Et ce problème est particulièrement prégnant pour ce qui est des musulmans.  En un sens, je les remercie de nous mettre au pied du mur. C’est parce qu’ils nous lancent un défi que l’Etat français va être obligé de se positionner et de dire clairement quel modèle il veut : une vraie intégration ou une société où chacun vit côte à côte. Ce défi aurait pu être lancé par n’importe quelle idéologie, religion, ou communauté, il s’avère que c’est l’islam. A nous d’y répondre.

L’alternative est simple : creuset ou multiculturalisme. Vous entendez inscrire une définition précise de la laïcité dans le droit français. Laquelle ?

Tout le monde a le mot laïcité à la bouche. Cela suscite débats et polémiques. On peut dire sur quoi la laïcité repose, ce qu’elle est censée garantir mais il n’y a pas de définition précise de la laïcité, notamment en termes juridiques. Il y a un siècle, tout le monde s’accordait sur une définition implicite de la laïcité. Ce n’était pas une négation du religieux mais une articulation du temporel et du spirituel. Même le plus laïcard se reconnaissait dans le socle chrétien et les républicains aussi fêtaient Noël. Avec l’apparition de l’islam sur le territoire national, l’implicite a vraiment besoin d’être explicité. Je propose donc de définir la laïcité comme le « principe de séparation de la société civile et de la société religieuse dans le respect des racines chrétiennes et des coutumes nationales, l’Etat n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Eglises aucun pouvoir politique ».

Cette référence aux « racines chrétiennes » ne risque-t-elle pas d’exacerber les tensions en étant perçue comme un message d’exclusion des autres confessions ?

Cela fera peut-être grincer quelques dents mais le seul moyen de sortir des polémiques sur la laïcité est de l’adosser à un enracinement culturel qui fait la France. Je ne vois pas en quoi dire qui nous sommes porte préjudice aux autres. Ce n’est pas attaquer les musulmans que de dire ce qu’est la France.

Dans cet esprit, autoriserez-vous le port du voile dans la rue, lors des sorties scolaires, à l’université ?

Je suis favorable à ce que le port du voile reste autorisé dans la rue. Les femmes qui revendiquent le droit de le porter dans la rue le font au nom de la liberté d’exprimer leur religion. Le revers de cette liberté, c’est que les autres ont le droit de critiquer cette religion. Une femme libre de porter son voile doit admettre la liberté de critiquer son choix et sa religion. Inversement, si on enlève un bout de liberté, il faut enlever son pendant. Or, je suis contre le retour du délit de blasphème malgré tout ce que la critique a de douloureux à entendre.

En revanche, il faut encadrer le port du voile quand les circonstances l’exigent, comme lors des sorties scolaires, des contrôles d’identité. C’est d’ailleurs déjà plus ou moins le cas : on ne peut pas participer à un jury d’assises en étant voilée.

Si vous interdisez tout financement public direct ou indirect dans la construction de mosquées, faut-il réformer le marché du hallal aujourd’hui monopolisé par les mosquées d’Evry, Lyon et Paris comme le propose Hakim El Karoui ?

Ce n’est pas à l’Etat de s’immiscer dans la perception d’une taxe religieuse dont les contours sont incertains et contestés. Les musulmans ne sont pas d’accord entre eux sur les frontières entre hallal et non-hallal. L’étourdissement avant abattage est contesté par certains musulmans. Des pays à majorité musulmane comme l’Indonésie étourdissent les animaux avant abattage et considèrent cette pratique comme hallal.

Plus globalement, ce qui me gêne dans le rapport El Karoui, c’est qu’il prend le problème essentiellement par le volet économique. Or, les structures musulmanes ne manquent pas d’argent. Seulement, cet argent est mal géré.

El Karoui entend justement utiliser l’argent comme un levier politique : mieux allouer les ressources permettrait de favoriser ou débrancher tel ou tel acteur.

J’accorde le bénéfice du doute à Hakim El Karoui mais je ne crois pas au projet qu’il essaie de mettre en place. La pérennité d’une structure nationale telle que le CFCM est compromise. Avec le projet El Karoui, les mêmes têtes d’affiche qui ne représentent qu’elles-mêmes – ou qu’un courant – ont toutes les chances de rester aux manettes. Je ne suis pas sûre que les musulmans eux-mêmes se reconnaissent dans les noms sortis du chapeau. Par essence, le culte musulman n’est pas structuré de manière hiérarchique ou verticale. Le côté très centralisé des projets en train de se monter ne marchera pas. Ce qui fonctionne, ce sont les relations interpersonnelles, les petites communautés, les associations. C’est sur cette base locale qu’il faut miser pour faire émerger une élite musulmane.

Cela ne risque-t-il pas de favoriser certains courants obscurantistes très implantés localement ?

Il faut faire en sorte que les associations noyautées par les Frères musulmans ou des courants encore plus extrémistes soient désavantagées. Des mairies coupent les subventions aux associations de sport noyautées et cela marche très bien. Plutôt que de les interdire, il faut les défavoriser suffisamment pour qu’elles périclitent. Techniquement, une préfecture peut charger un délégué de faire le lien avec les associations locales. C’est beaucoup plus efficace qu’un système centralisé.

A quoi servirait la « police des cultes » que vous appelez de vos vœux ?

En cas de trouble à l’ordre public, d’incitations à la haine ou de prêches qui ne sont pas en français, l’Etat doit faire savoir que c’est inadmissible. Un prêche en français permet au moins aux agents de l’Etat, qui ne sont pas tous arabophones ou turcophones, d’en contrôler le propos.

D’après l’imam nîmois Hocine Drouiche, 90% des 6 000 imams de France ne sont pas diplômés en théologie. Faudrait-il favoriser la formation, par exemple via un Institut à Strasbourg pour bénéficier des avantages du Concordat, comme le propose la Fondation de l’islam de France ?

Non. L’Etat n’est pas théologien, ce n’est pas son rôle de dire quel est le bon et le mauvais islam. Je ne crois pas que l’exception d’Alsace-Moselle doive devenir la règle. Ce que doit faire l’Etat, c’est agir sur les conséquences sociales de telle ou telle pratique, indépendamment de toute considération théologique.

Dans votre rapport, vous éludez un problème : il n’y a que 200 professeurs d’arabe en France. Le CAPES d’arabe est très fermé, avec deux ou trois professeurs recrutés à chaque concours, ce qui favorise les écoles coraniques. Ne faudrait-il pas augmenter ce numerus clausus ?

Le succès des écoles coraniques n’est pas dû aux manques de professeurs d’arabe dans l’Education nationale. Les enfants qui y vont veulent précisément apprendre l’arabe coranique, pas forcément l’arabe du quotidien. Qu’on passe l’arabe au bac ne me pose aucun problème. Mais l’intégration ne passe pas par l’apprentissage de l’arabe en école primaire. Le meilleur service à rendre aux enfants d’immigrés est de leur apprendre le français plutôt que de les maintenir dans leur langue d’origine.